SCÈNE IX

Le camp de César.

Sentinelles à leur poste; entre ÉNOBARBUS.

PREMIER SOLDAT.—Si dans une heure nous ne sommes pas relevés, il nous faut retourner au corps de garde. La nuit est étoilée; et l'on dit que nous serons rangés en bataille vers la seconde heure du matin.

SECOND SOLDAT.—Cette dernière journée a été cruelle pour nous.

ÉNOBARBUS.—Ô nuit! sois-moi témoin...

SECOND SOLDAT.—Quel est cet homme?

PREMIER SOLDAT.—Ne bougeons pas, et prêtons l'oreille.

ÉNOBARBUS.—Ô lune paisible! lorsque l'histoire dénoncera à la haine de la postérité les noms des traîtres, sois-moi témoin que le malheureux Énobarbus s'est repenti à ta face.

PREMIER SOLDAT.—Énobarbus!

TROISIÈME SOLDAT.—Silence! écoutons encore.

ÉNOBARBUS.—Ô souveraine maîtresse de la véritable mélancolie, verse sur moi les humides poisons de la nuit; et que cette vie rebelle, qui résiste à mes voeux, ne pèse plus sur moi; brise mon coeur contre le dur rocher de mon crime: desséché par le chagrin, qu'il soit réduit en poudre, et termine toutes mes sombres pensées! Ô Antoine, mille fois pins généreux que ma désertion n'est infâme! ô toi, du moins, pardonne-moi, et qu'alors le monde m'inscrive dans le livre de mémoire sous le nom d'un fugitif, déserteur de son maître! Ô Antoine! Antoine!

(Il meurt.)

SECOND SOLDAT.—Parlons lui.

PREMIER SOLDAT.—Écoutons-le; ce qu'il dit pourrait intéresser César.

TROISIÈME SOLDAT.—Oui, écoutons; mais il dort.

PREMIER SOLDAT.—Je crois plutôt qu'il se meurt, car jamais on n'a fait une pareille prière pour dormir.

SECOND SOLDAT.—Allons à lui.

TROISIÈME SOLDAT.—Éveillez-vous, éveillez-vous, seigneur; parlez-nous.

SECOND SOLDAT.—Entendez-vous, seigneur?

PREMIER SOLDAT.—Le bras de la mort l'a atteint. (Roulement de tambour dans l'éloignement.) Écoutez, les tambours réveillent l'armée par leurs roulements solennels. Portons-le au corps-de-garde; c'est un guerrier de marque. Notre heure de faction est bien passée.

SECOND SOLDAT.—Allons, viens; peut-être reviendra-t-il à lui.