SCÈNE VIII

Une plaine près d'Actium.

Entrent CÉSAR, TAURUS, officiers et autres.

CÉSAR.—Taurus!

TAURUS.—Seigneur!

CÉSAR.—N'agis point sur terre; reste tranquille, et ne provoque pas le combat que l'affaire ne soit décidée sur mer: ne dépasse pas les ordres de ce parchemin, notre fortune en dépend.

(Ils sortent.)
(Entrent Antoine et Énobarbus.)

ANTOINE.—Plaçons nos escadrons de ce côté de la montagne, en face de l'armée de César; de ce poste, nous pourrons découvrir le nombre de ses vaisseaux et agir en conséquence.

(Ils sortent.)

(Canidius traverse le théâtre d'un côté avec son armée
de terre, et Taurus, lieutenant de César, passe de l'autre
côté, dès qu'ils ont disparu on entend le bruit d'un
combat naval.)

ÉNOBARBUS rentre.—Tout est perdu! tout est perdu! Je n'en puis voir davantage. L'Antoniade[25], le vaisseau amiral de la flotte égyptienne tourne son gouvernail et fuit avec les soixante autres vaisseaux. Ce spectacle a foudroyé mes yeux.

Note 25:[ (retour) ] «La galère capitainesse de Cléopâtre s'appelait Antoniade, en laquelle il advint une chose de sinistre présage; des arondelles avaient fait leurs nids dessoubs la pouppe: il y en vint d'autres puis après qui chassèrent ces premières, et démolirent leurs nids.» PLUTARQUE.

(Entre Scarus.)

SCARUS.—Dieux et déesses, et tout ce qu'il y a de puissances dans l'Olympe!

ÉNOBARBUS.—Quel est ce transport?

SCARUS.—La plus belle part de l'univers est perdue par pure ignorance. Nous avons perdu royaumes et provinces pour des baisers.

ÉNOBARBUS.—Où en est le combat?

SCARUS.—De notre côté, comme la peste lorsqu'on a vu les boutons et que la mort est certaine. Cette infâme prostituée d'Égypte, que la lèpre saisisse, au fort de l'action, lorsque les avantages semblaient jumeaux, tous deux semblables, et que nous semblions même être l'aîné, je ne sais quel taon[26] la pique comme une génisse au mois de juin, mais elle fait hausser les voiles et fuit.

Note 26:[ (retour) ] Taon, mouche qui fait affoler les boeufs en été par la violence de sa piqûre.

ÉNOBARBUS.—J'en ai été témoin; mes yeux, rendus malades par ce spectacle, n'ont pu en soutenir plus longtemps la vue.

SCARUS.—À peine a-t-elle cinglé, en s'enfuyant, qu'Antoine, noble victime de ses enchantements, déploie les ailes de son vaisseau, et, comme un insensé, abandonne le combat au fort de la mêlée, et fuit sur ses traces. Je n'ai jamais vu d'action si honteuse. Jamais l'expérience, la bravoure et l'honneur ne se sont aussi indignement trahis.

ÉNOBARBUS.—Hélas! hélas!

CANIDIUS arrive.—Notre fortune sur mer est aux abois et s'abîme de la manière la plus lamentable. Si notre général s'était souvenu de ce qu'il fut jadis, tout allait à merveille. Oh! il nous a donné bien lâchement l'exemple de la fuite!

ÉNOBARBUS, à part.—Oui. Ah! en êtes vous là? En ce cas, bonsoir; adieu.

CANIDIUS.—Ils fuient vers le Péloponèse.

SCARUS.—Cela est aisé; et j'irai aussi attendre là l'événement.

CANIDIUS.—Je vais me rendre à César avec mes légions et ma cavalerie; déjà six rois m'ont donné l'exemple de la soumission.

ÉNOBARBUS.—Je veux suivre encore la fortune chancelante d'Antoine, quoique la prudence me conseille le contraire.

(Ils sortent par différents côtés.)