SCÈNE IV

Entrent TOUCHSTONE, AUDREY et JACQUES, qui les observe et se tient à l'écart.

TOUCHSTONE.—Allons vite, chère Audrey; je vais chercher vos chèvres, Audrey: Eh bien, Audrey, suis-je toujours votre homme? Mes traits simples vous contentent-ils?

AUDREY.—Vos traits, Dieu nous garde! Quels traits?

TOUCHSTONE.—Je suis ici avec toi et tes chèvres, comme jadis le bon Ovide, le plus capricieux des poëtes, était parmi les Goths[42].

Note 42: [(retour) ]

Barbarus his ego quia non intelligo illis!

JACQUES, à part.—O science plus déplacée que Jupiter ne le serait sous un toit de chaume!

TOUCHSTONE.—Quand les vers d'un homme ne sont pas compris, et que l'esprit d'un homme n'est pas secondé par l'intelligence, enfant précoce, c'est un coup plus mortel que de voir arriver le long mémoire d'un maigre écot dans un petit cabaret: vraiment, je voudrais que les dieux t'eussent fait poétique.

AUDREY.—Je ne sais ce que c'est que poétique: cela est-il honnête dans le mot et dans la chose? cela a-t-il quelque vérité?

TOUCHSTONE.—Non vraiment; car la vraie poésie est la plus remplie de fictions, et les amoureux sont adonnés à la poésie; tout ce qu'ils jurent en poésie, on peut dire qu'ils le feignent comme amants.

AUDREY.—Comment pouvez-vous donc souhaiter que les dieux m'eussent fait poétique?

TOUCHSTONE.—Oui vraiment, je le souhaiterais; car tu me jures que tu es honnête. Eh bien, si tu étais poëte, je pourrais avoir quelque espoir que tu feins.

AUDREY.—Est-ce que vous voudriez que je ne fusse pas honnête?

TOUCHSTONE.—Non vraiment, à moins que tu ne fusses laide; car l'honnêteté accouplée avec la beauté, c'est une sauce au miel pour du sucre.

JACQUES, à part.—Quel fou encombré de science!

AUDREY.—Eh bien! je ne suis pas jolie; ainsi je prie les dieux de me rendre honnête.

TOUCHSTONE.—Mais vraiment, donner de l'honnêteté à une vilaine laideron, c'est mettre un bon mets dans un plat sale.

AUDREY.—Je ne suis point vilaine, quoique je remercie les dieux d'être laide.

TOUCHSTONE—Très-bien, que les dieux soient loués de ta laideur! viendra ensuite le tour au reste. Qu'il en soit ce qu'on voudra, je veux t'épouser; et pour cela, j'ai vu sir Olivier Mar-Text[43], vicaire du village voisin, lequel m'a promis de se trouver dans cet endroit de la forêt, et de nous unir.

Note 43: [(retour) ]

Mar-Text, gâte-texte.

JACQUES, à part.—Je serais bien charmé de voir cette rencontre.

AUDREY.—Eh bien! que les dieux nous donnent la joie!

TOUCHSTONE.—Ainsi soit-il! Je fais là une entreprise capable de faire reculer un homme qui aurait le coeur timide; car nous n'avons ici d'autre temple que le bois, d'autre assemblée que celle des bêtes à cornes. Mais qu'est-ce que cela fait? Courage; si les cornes sont odieuses, elles sont nécessaires. On dit que bien des hommes ne connaissent pas l'avantage de ce qu'ils possèdent, c'est vrai.—Bien des maris en ont de bonnes et belles, et n'en connaissent pas la propriété. Eh bien! c'est le douaire de leurs femmes; ce n'est pas un bien qui soit des acquêts du mari.—Des cornes! Oui, des cornes.—N'y a-t-il que les pauvres gens qui en aient? Non, non. Le plus noble cerf les porte aussi grandes que le misérable.—L'homme qui vit seul est-il donc heureux? Non. Comme une ville entourée de murailles vaut mieux qu'un village, de même le front d'un homme marié est bien plus honorable que la tête nue d'un garçon. Et si l'escrime vaut mieux que la maladresse, il vaut donc mieux porter corne que de n'en pas avoir. (Sir Olivier Mar-Text entre.) Voilà sir[44] Olivier.—Sir Olivier Mar-Text, vous êtes le bienvenu. Voulez-vous nous expédier ici sous cet arbre, ou irons-nous avec vous à votre chapelle?

Note 44: [(retour) ]

«Celui qui a pris son premier degré à l'université est en style d'école appelé dominus, et en langue vulgaire sir.» (JOHNSON.)

SIR OLIVIER.—N'y a-t-il ici personne pour donner la femme?

TOUCHSTONE.—Je ne veux la recevoir en don de personne.

SIR OLIVIER.—Vraiment, il faut bien que quelqu'un la donne, autrement le mariage serait irrégulier.

JACQUES se découvre et s'avance.—Continuez, continuez! Je la donnerai.

TOUCHSTONE.—Bonsoir, mon bon monsieur... comme il vous plaira. Comment vous portez-vous, monsieur? Je suis charmé de vous avoir rencontré; Dieu vous récompense de nous avoir procuré votre nouvelle compagnie; je suis vraiment enchanté de vous voir. J'ai là un petit amusement en train, monsieur. Allons, couvrez-vous, je vous prie.

JACQUES.—Voulez-vous être marié, fou?

TOUCHSTONE.—De même, monsieur, qu'un boeuf a son joug, un cheval son frein, et le faucon ses grelots, de même un homme a ses envies; et de même que les pigeons se becquètent, de même un couple voudrait s'embrasser.

JACQUES.—Quoi! un homme de votre sorte voudrait se marier sous un buisson, comme un mendiant? Allez à l'église, et prenez un bon prêtre, qui puisse vous dire ce que c'est que le mariage. Cet homme-ci ne vous joindra ensemble qu'à peu près comme on joint une boiserie; bientôt l'un de vous deux se trouvera être un panneau retiré et se déjettera comme du bois vert.

TOUCHSTONE, à part.—J'ai dans l'idée qu'il me vaudrait mieux être marié par lui plutôt que par un autre; car il ne me paraît pas en état de me bien marier; et n'étant pas bien marié, ce sera une bonne excuse pour moi dans la suite pour laisser là ma femme.

JACQUES.—Viens avec moi, et laisse-toi gouverner par mes conseils.

TOUCHSTONE.—Allons, chère Audrey, il faut nous marier, ou il nous faut vivre dans le libertinage. Adieu, bon monsieur Olivier; non.—O doux Olivier! ô brave Olivier! ne me laisse pas derrière toi; mais pars, va-t'en, te dis-je, je ne veux pas aller aux épousailles avec toi.

SIR OLIVIER.—Cela est égal; mais jamais aucun de tous ces coquins fantasques ne me fera oublier mon ministère par ses moqueries.

(Ils sortent.)