SCÈNE I
Une cour devant le palais de Cymbeline.
Entre CLOTEN avec DEUX SEIGNEURS.
CLOTEN.--Jamais homme a-t-il autant joué de malheur? Je frise le but[1], et puis je me vois rouler au loin! J'avais sur le coup cent livres de pari, et il faudra encore qu'un impertinent faquin vienne m'entreprendre pour avoir juré, comme si je lui empruntais mes serments; et que je ne fusse pas le maître de les prodiguer à mon gré!
PREMIER SEIGNEUR.--Qu'a-t-il gagné à cela? Vous lui avez cassé la tête avec votre boule.
SECOND SEIGNEUR, à part.--S'il n'eût pas eu plus de cervelle que celui qui lui a cassé la tête, il ne lui en serait pas resté.
CLOTEN.--Lorsqu'un gentilhomme est en humeur de jurer, il n'appartient pas à aucun des spectateurs de venir interrompre[2] ses jurements, je crois?
SECOND SEIGNEUR.--Non, seigneur, (à part) ni de leur couper les oreilles[3].
CLOTEN.--Ce chien de bâtard!--Moi! lui donner satisfaction? Que n'est-il quelqu'un de mon rang!
SECOND SEIGNEUR, à part.--Il serait au rang des fous[4]!
Note 2: To curtail his oath, mot à mot, couper la queue à ses jurements, les mutiler.
Note 3: : L'autre répond: Ni de leur couper les oreilles, nor crop the ears of them.
Note 4: Jeu de mots sur rank, rang et rance; le second seigneur répond: Sentir le fou.
CLOTEN.--Rien au monde ne m'impatiente autant. Peste soit de la grandeur! je voudrais n'être pas noble comme je suis. On n'ose pas se battre avec moi, à cause de la reine ma mère: le dernier petit bourgeois s'en donne son soûl de se battre, et moi, il faut que j'aille et vienne comme un coq dont on ne peut trouver le pair.
SECOND SEIGNEUR, à part.--Vous êtes à la fois un coq et un chapon, et vous chantez, coq, avec votre crête.
CLOTEN.--Vous dites?
PREMIER SEIGNEUR.--Qu'il n'est pas convenable que Votre Altesse se mesure avec le premier venu qu'il lui aura plu d'insulter.
CLOTEN.--Non: je sais cela, mais il est convenable que j'offense mes inférieurs.
SECOND SEIGNEUR.--Oui, cela ne convient qu'à Votre Altesse.
CLOTEN.--C'est ce que je dis.
PREMIER SEIGNEUR.--Avez-vous entendu parler d'un étranger qui est arrivé ce soir à la cour?
CLOTEN.--Un étranger! et je n'en sais rien!
SECOND SEIGNEUR, à part.--Ah! tu es toi-même un étrange sot[5], et tu n'en sais rien non plus.
PREMIER SEIGNEUR.--Oui, il y a un Italien d'arrivé; on le croit un des amis de Léonatus.
CLOTEN.--De Léonatus, ce coquin de banni! Son ami en est un autre, quel qu'il soit.--Qui vous a appris l'arrivée de cet étranger?
PREMIER SEIGNEUR.--Un des pages de Votre Altesse.
CLOTEN.--Me convient-il d'aller le regarder? Le puis-je sans déroger?
SECOND SEIGNEUR.--Vous ne pouvez déroger, seigneur.
CLOTEN.--Cela ne m'est pas aisé, je crois.
SECOND SEIGNEUR, à part.--Vous êtes un imbécile avoué: et tout ce qui vient de vous étant d'un imbécile, ne vous fait pas déroger.
CLOTEN.--Venez, je veux voir cet Italien: ce que j'ai perdu aujourd'hui aux boules, je le regagnerai le soir avec lui. Venez, allons.
SECOND SEIGNEUR.--Je suis Votre Altesse. (Cloten sort avec le premier seigneur.)--Comment une diablesse aussi rusée a-t-elle pu mettre au monde cet âne? Une femme qui renverse tout avec sa tête; et voilà son fils à qui on ne ferait pas comprendre qu'en ôtant deux de vingt, il reste dix-huit.--Hélas! pauvre princesse, divine Imogène! que ne souffres-tu pas, entre un père que gouverne ta marâtre, une mère qui trame à tout moment des complots, et un amant plus odieux pour toi que l'horrible exil de ton cher époux;--plus odieux que cet horrible divorce qu'il désire!--Que le ciel soutienne les remparts de ta chère vertu; qu'il affermisse le temple de ta belle âme, afin que tu puisses un jour résister et posséder et ton époux banni et ce vaste royaume!
(Il sort.)