SCÈNE V
Devant la caverne.
BÉLARIUS, GUIDÉRIUS et ARVIRAGUS paraissent.
GUIDÉRIUS.--Le bruit retentit autour de nous.
BÉLARIUS.--Fuyons-le.
ARVIRAGUS.--Quel plaisir, seigneur, trouvons-nous dans la vie, pour l'enfermer loin de l'action et des aventures?
GUIDÉRIUS.--Oui, et d'ailleurs quel est notre espoir en nous cachant? Si nous prenons ce parti, les Romains doivent ou nous tuer comme Bretons, ou nous adopter d'abord comme d'ingrats et lâches déserteurs tout le temps qu'ils auront besoin de nous, et nous égorger après.
BÉLARIUS.--Mes fils, nous monterons plus haut sur les montagnes, et là nous serons en sûreté. Le parti du roi nous est interdit. La mort trop récente de Cloten, la nouveauté de nos visages inconnus qui n'auraient point paru dans la revue des troupes, pourraient nous obliger à rendre compte du lieu où nous avons vécu; on nous arracherait l'aveu de ce que nous avons fait, et on y répondrait par une mort prolongée par la torture.
GUIDÉRIUS.--Ce sont là des craintes, seigneur, qui, dans un temps comme celui-ci, ne sont pas dignes de vous, et qui ne nous satisfont pas.
ARVIRAGUS.--Est-il vraisemblable que les Bretons, lorsqu'ils entendront le hennissement des chevaux romains, qu'ils verront de si près les feux de leur camp, les yeux et les oreilles occupés de soins aussi importants, aillent perdre le temps à nous examiner, pour savoir d'où nous venons?
BÉLARIUS.--Oh! je suis connu de bien des gens dans l'armée. Tant d'années écoulées depuis que je n'avais vu Cloten, si jeune alors, n'ont pas, vous le voyez, effacé ses traits de ma mémoire.--Et d'ailleurs le roi n'a pas mérité mon service ni votre amour. Mon exil vous a privés d'éducation, vous a condamnés à cette vie dure sans nul espoir de jouir des douceurs promises par votre berceau, esclaves dévoués au hâle brûlant des étés, et à l'âpre froidure des hivers.
GUIDÉRIUS.--Plutôt cesser de vivre que de vivre ainsi: de grâce, seigneur, allons à l'armée: mon frère et moi, nous ne sommes pas connus. Et vous, qui maintenant êtes si loin de la pensée des hommes, et si changé par l'âge, il est impossible qu'on vous soupçonne.
ARVIRAGUS.--Par ce soleil qui brille, j'y vais. Quelle honte pour moi de n'avoir jamais vu d'homme mourir! A peine ai-je vu d'autre sang couler que celui des biches timides, ou des daims, ou des chèvres effrénées; jamais je n'ai monté de cheval, qu'un seul, qui n'avait point de fer sous ses pieds, et qui ne connut de cavalier que moi, sans aiguillon pour presser ses flancs. J'ai honte de regarder ce soleil auguste, et de jouir du bienfait de ses rayons en restant si longtemps un malheureux ignoré.
GUIDÉRIUS.--Par le ciel, j'y vais aussi. Seigneur, si vous voulez me bénir et me permettre de vous quitter, je prendrai plus de soin de ma vie; si vous n'y consentez pas, alors que l'épée des Romains fasse tomber sur ma tête le sort qui m'est dû!
ARVIRAGUS.--Je dis de même, amen!
BÉLARIUS.--Puisque vous faites si peu de cas de vos jours, moi, je n'ai point de raison de réserver pour d'autres soucis une vie déjà sur le déclin. Jeunes gens, préparez-vous. Si votre destinée est de mourir dans les guerres de votre patrie, mes enfants, mon lit y est aussi, et je m'étendrai là. Marchez devant, marchez devant: le temps me paraît long. (A part.) Leur sang indigné brûle de se répandre, et de montrer qu'ils sont nés princes.
(Ils sortent.)
FIN DU QUATRIÈME ACTE.