SCÈNE V
La tente de Cymbeline.
CYMBELINE, BÉLARIUS, GUIDÉRIUS, ARVIRAGUS,
PISANIO, SEIGNEURS anglais, OFFICIERS et SERVITEURS.
CYMBELINE.--Restez à mes côtés, vous que les dieux ont fait les sauveurs de mon trône. Mon coeur est affligé que ce soldat obscur, qui a si noblement combattu, ne se trouve point, lui dont les haillons faisaient honte aux armures dorées, et dont la poitrine nue s'avançait au delà des boucliers impénétrables; il sera heureux celui qui pourra le découvrir, si son bonheur dépend de nos bienfaits.
BÉLARIUS.--Jamais je n'ai vu si noble audace dans un homme si pauvre, tant d'illustres exploits accomplis par quelqu'un dont on n'aurait attendu, à le voir, que l'air misérable et la mendicité.
CYMBELINE.--Et l'on n'a de lui aucunes nouvelles?
PISANIO.--On l'a cherché parmi les morts et parmi les vivants, sans trouver de lui aucune trace.
CYMBELINE.--A mon grand chagrin, je reste donc l'héritier de sa récompense. (A Bélarius, Arviragus et Guidérius.) Je veux l'ajouter à la vôtre, vous l'âme, le coeur, la tête de la Bretagne; vous, par qui, je l'avoue, elle vit encore. Voici maintenant le moment de vous demander qui vous êtes; déclarez-le.
BÉLARIUS.--Seigneur, nous sommes nés dans la Cambrie, et nous sommes gentilshommes. Nous vanter d'autre chose, ce serait n'être ni vrai ni modeste, à moins que je n'ajoute encore que nous sommes gens d'honneur.
CYMBELINE.--Fléchissez le genou. Relevez-vous, mes chevaliers de la bataille; je vous nomme les compagnons de notre personne, et je vous revêtirai des dignités qui conviennent à votre rang. (Entrent Cornélius et les dames de la reine.) Ces visages nous annoncent quelque chose.--Pourquoi saluez-vous notre victoire d'un air si triste? A vous voir, on vous prendrait pour des Romains, et non pour être de la cour de Bretagne.
CORNÉLIUS.--Salut, grand roi! je suis forcé d'empoisonner votre bonheur: il faut vous apprendre que la reine est morte.
CYMBELINE.--A qui ce message conviendrait-il moins qu'à un médecin? Mais je réfléchis que si la médecine peut prolonger la vie, la mort saisira pourtant un jour le médecin. Comment a-t-elle fini?
CORNÉLIUS.--Dans les horreurs; elle est morte dans la rage comme elle a vécu. Cruelle au monde, elle a fini par être cruelle à elle-même. Les aveux qu'elle a faits, je vous les rapporterai si vous le voulez; voilà ses femmes, elles peuvent me démentir si je m'écarte de la vérité: les joues humides, elles ont assisté à ses derniers moments.
CYMBELINE.--Je vous prie, parlez.
CORNÉLIUS.--D'abord elle a déclaré qu'elle ne vous aima jamais, qu'elle tenait à la grandeur qui venait de vous, et non à vous, qu'elle n'a épousé que votre royauté, qu'elle était la femme de votre sceptre, mais qu'elle abhorrait votre personne.
CYMBELINE.--Ce secret ne fut connu que d'elle; et si elle ne l'avait pas dit en mourant, je n'en pourrais croire l'aveu de ses lèvres. Poursuivez.
CORNÉLIUS.--Votre fille qu'elle professait d'aimer si sincèrement, elle a déclaré que c'était un scorpion à ses yeux, et qu'elle aurait tranché ses jours par le poison si sa fuite ne l'en avait empêchée.
CYMBELINE.--Oh! démon raffiné! qui peut lire dans le coeur d'une femme? A-t-elle fait encore d'autres aveux?
CORNÉLIUS.--Oui, seigneur, et de plus affreux. Elle a avoué qu'elle vous réservait un poison mortel qui, dès que vous l'auriez pris, aurait à toute minute rongé votre vie, et vous aurait consumé lentement et par degrés. Pendant ce temps elle se proposait, par ses assiduités, par ses pleurs, par ses soins, par ses baisers, de vous subjuguer; et dans un moment favorable, après qu'elle vous aurait disposé par ses ruses, de vous faire adopter son fils pour l'héritier de la couronne: mais voyant son projet anéanti par l'étrange absence de son fils, elle a dans son désespoir oublié toute honte, et révélé, en dépit du ciel et des hommes, tous ses projets, regrettant que les maux qu'elle avait conçus ne se soient pas effectués. Dans cet accès de désespoir, elle est morte.
CYMBELINE.--Vous avez entendu tout ceci, vous, ses femmes?
UNE FEMME.--Oui, seigneur; sauf le bon plaisir de Votre Majesté.
CYMBELINE.--Mes yeux ne furent pas en faute, car elle était belle; ni mes oreilles, qui entendaient ses flatteries; ni mon coeur, qui la croyait ce qu'elle semblait être. C'eût été un vice de se défier d'elle. Et toi cependant, ô ma fille, tu peux bien dire que ce fut une folie à moi, et tu en ressens les effets. Veuille le ciel tout réparer! (Lucius, Iachimo, le devin et autres prisonniers romains avec les gardes. Posthumus suit avec Imogène.) Tu ne viens plus aujourd'hui, Lucius, nous demander de tribut; il vient d'être aboli par les Bretons, à qui il en a coûté, il est vrai, bien des braves. Leurs familles m'ont demandé que les mânes de ces dignes guerriers soient apaisés par le sacrifice de votre vie; vous êtes leurs captifs, et nous avons souscrit à leur demande; ainsi, songez à votre sort.
LUCIUS.--Réfléchissez, seigneur, aux hasards de la guerre. C'est par accident que l'avantage de cette journée vous est resté; si elle eût été à nous, nous n'eussions pas, de sang-froid, menacé du glaive nos prisonniers. Mais, puisque les dieux veulent qu'il n'y ait pour nous d'autre rançon que notre vie, que la mort vienne. Il suffît à un Romain de savoir mourir en Romain. Auguste vit; il verra ce qu'il doit faire. C'est tout ce que j'avais à dire pour ce qui me regarde. Il ne me reste plus qu'une chose à demander, c'est que vous acceptiez une rançon pour mon page qui est né Breton. Jamais il n'y eut de page si prévenant, si soumis, si diligent, si tendre à l'occasion, si fidèle, si adroit, si soigneux. Que ses bonnes qualités servent d'appui à ma demande, que j'espère que Votre Majesté ne pourra refuser. Il n'a fait aucun mal aux Bretons, quoiqu'il fût au service d'un Romain; épargne son sang, seigneur, et verse tout le reste.
(Imogène en ce moment baisse son chaperon.)
CYMBELINE.--Sûrement je l'ai déjà vu; ses traits me sont familiers.--Jeune homme, ta physionomie seule t'a acquis mes bonnes grâces, et tu es à moi; je ne sais ni pourquoi ni comment je suis porté à te dire: vis, mon enfant, et n'en remercie pas ton maître; demande à Cymbeline telle faveur que tu voudras qui puisse dépendre de lui et qui t'intéresse, et tu l'obtiendras; oui, dusses-tu demander la vie du plus illustre des prisonniers.
IMOGÈNE.--Je remercie humblement Votre Majesté.
LUCIUS.--Bon jeune homme, je ne te prie point de demander la vie pour moi, et cependant je sais que tu vas le faire.
IMOGÈNE.--Non, non, hélas! d'autres soins m'occupent; j'aperçois ici un objet dont la vue est aussi cruelle pour moi que la mort; pour votre vie, bon maître, songez vous-même à la sauver.
LUCIUS, surpris.--Cet enfant me dédaigne, il m'abandonne et me rebute! Courte est la joie de ceux qui la fondent sur l'attachement des jeunes filles et des enfants!... Mais d'où vient cette perplexité où je le vois?
CYMBELINE.--Que désires-tu, jeune homme? Tu me plais de plus en plus; réfléchis de plus en plus à ce qu'il te vaut mieux demander.--Connais-tu cet homme sur qui s'attachent tes regards? parle, veux-tu qu'il vive? est-il ton parent, ton ami?
IMOGÈNE.--C'est un Romain; il n'est pas plus mon parent que je ne le suis de Votre Majesté; encore moi, qui suis né votre vassal, je vous tiens de plus près.
CYMBELINE.--Pourquoi donc le regardes-tu ainsi?
IMOGÈNE.--Je vous le dirai, seigneur, en particulier, si vous daignez m'entendre.
CYMBELINE.--Oui, de tout mon coeur; et je te promets toute mon attention. Quel est ton nom?
IMOGÈNE.--Fidèle, seigneur.
CYMBELINE.--Tu es mon enfant, mon page; je veux être ton maître. Viens avec moi, et parle librement.
(Cymbeline et Imogène s'éloignent et s'entretiennent ensemble.)
BÉLARIUS.--Ce jeune homme n'est-il pas revenu du trépas à la vie?
ARVIRAGUS.--Deux grains de sable ne se ressemblent pas davantage. Oui, c'est cet aimable enfant aux joues de rose, qui est mort, et qui s'appelait Fidèle; qu'en pensez-vous?
GUIDÉRIUS.--C'est celui qui était mort, et qui est en vie.
BÉLARIUS.--Chut! chut! considérons encore. Il ne nous remarque pas, attendez: deux créatures peuvent se ressembler; si c'était lui, je suis sûr qu'il nous aurait parlé.
GUIDÉRIUS.--Mais nous l'avons vu mort.
BÉLARIUS.--Silence; observons ce qui va suivre.
PISANIO, à part.--C'est ma maîtresse. Puisqu'elle vit, que le temps roule et m'amène à son gré ou les biens ou les maux.
(Cymbeline et Imogène se rapprochent.)
CYMBELINE.--Viens, place-toi à côté de moi. Fais ta demande à haute voix.--Et vous, avancez. (A Iachimo.) Répondez à ce jeune homme et parlez sans détour: ou, j'en jure par notre grandeur et par notre honneur qui en fait l'éclat, les plus cruelles tortures démêleront la vérité du mensonge.--Interroge-le.
IMOGÈNE.--La grâce que je demande est que ce cavalier puisse m'apprendre de qui il tient cet anneau.
POSTHUMUS, à part.--Que lui importe?
CYMBELINE.--Eh bien! ce diamant qui est à votre doigt, répondez, comment vous est-il venu?
IACHIMO.--Tu veux me torturer, pour me faire dire ce qui une fois dit te mettra à la torture.
CYMBELINE.--Comment, moi?
IACHIMO.--Je suis bien aise qu'on me contraigne de déclarer un secret qui tourmentait mon âme. C'est par une perfidie que je me suis procuré cet anneau. C'est celui de Posthumus, que tu as banni; et ce qui va te faire éprouver peut-être les mêmes remords qui me déchirent, jamais plus noble mortel ne respira entre le ciel et la terre. Seigneur, veux-tu en apprendre davantage?
CYMBELINE.--Oui, tout ce qui a rapport à ceci.
IACHIMO.--Ta fille, ce chef-d'oeuvre accompli, dont le souvenir fait saigner mon coeur et frémir mon âme perfide... Pardonnez, je me sens défaillir!
CYMBELINE.--Ma fille, que dis-tu d'elle? Ranime tes forces: ah! j'aime mieux que tu vives tant qu'il plaira à la nature, que de te voir mourir avant que j'en sache davantage. Fais un effort; allons, parle.
IACHIMO.--Certain jour (malédiction sur l'horloge qui sonna cette heure!), c'était à Rome (malédiction sur la demeure où nous étions réunis!), dans un festin (oh! que nos mets eussent été empoisonnés, du moins ceux que je portai à mes lèvres!), le vertueux Posthumus... que dirai-je? (il était trop vertueux pour se trouver au milieu des méchants, et il était le meilleur parmi les hommes d'une vertu rare) assis avec nous et l'air triste, prêtait l'oreille aux éloges que nous faisions de nos maîtresses d'Italie; nous louions leur beauté de manière à ne plus laisser de louanges pour se vanter, à celui qui pouvait le mieux parler. Nous dépouillions, pour les peindre, les statues de Vénus, de Minerve à la taille fière, formes supérieures aux ébauches de la nature[23]; nous ajoutions toute une boutique des qualités qui font que l'homme aime la femme, et ce hameçon du mariage, la beauté, qui attache les yeux.
Note 23: Brief nature. La nature trop expéditive dans la création de ses oeuvres.
CYMBELINE.--Je suis sur les charbons; viens au fait.
IACHIMO.--Je n'y viendrai que trop tôt, à moins que tu ne sois pressé de t'affliger.--Ce Posthumus, comme un noble seigneur amoureux et qui a pour amante une princesse, prit la parole, et, sans déprécier celles que nous avions vantées, mais demeurant calme comme la vertu, il commença le portrait de sa maîtresse. Et après ce portrait fait de sa bouche, avec l'âme dont il l'anima, il semblait que tous nos panégyriques avaient pour objets des souillons de cuisine, ou sa description prouvait que nous n'étions que des imbéciles qui ne savaient s'exprimer.
CYMBELINE.--Allons, allons, au but.
IACHIMO.--La chasteté de votre fille... (C'est ici que cela commence), il la vanta comme si Diane même eût eu des singes impudiques, et que votre fille seule fût chaste. A ce propos, moi misérable, je fis l'incrédule à ses louanges, et je pariai avec lui des pièces d'or contre cette bague qu'il portait alors à sa noble main, que je réussirais à obtenir une place dans son lit nuptial, et que je gagnerais cette bague par l'adultère de son épouse avec moi. Lui, en vrai chevalier, qui avait dans l'honneur de sa femme toute la confiance qu'elle méritait en effet, dépose sa bague: il l'eût risquée de même, eût-elle été une escarboucle détachée des roues d'Apollon; il la pouvait risquer en sûreté, eût-elle valu tout le prix de son char. Je vole en Bretagne pour exécuter mon dessein. Vous pouvez, seigneur, vous souvenir de m'avoir vu à votre cour; c'est là que j'appris de votre chaste fille la différence qu'il y a entre le véritable amant et le vil suborneur. Mon espérance ainsi éteinte et non pas mon désir, mon cerveau italien machina, dans votre sombre Bretagne, un lâche stratagème excellent pour mon profit. Pour abréger, mon plan réussit. Je retournai en Italie avec assez de preuves simulées pour jeter dans le désespoir le noble Posthumus; j'attaquai sa confiance dans la vertu de son épouse, par tel et tel indice que j'appuyai de détails circonstanciés sur les tentures et les tableaux de sa chambre, et puis ce bracelet que je lui montrai... Oh! par quelle ruse je sus m'en emparer! Et je lui citai même des signes cachés sur la personne d'Imogène; en sorte qu'il lui fut impossible de ne pas croire qu'elle avait rompu son engagement de chasteté, et que j'en avais recueilli les fruits: là-dessus... Il me semble que je le vois encore...
POSTHUMUS, se découvrant et avançant.--Oui, tu le vois en effet, démon italien.--Et moi, insensé trop crédule, insigne meurtrier, lâche brigand, ah! je mérite les noms de tous les scélérats passés, présents et futurs.--Oh! donnez-moi une corde, un poignard ou du poison; montrez-moi quelque juge intègre! Et toi, ô roi! envoie chercher d'ingénieuses tortures. Je suis un monstre qui fait pardonner aux objets de la terre les plus détestés, en étant plus méchant qu'eux. Je suis ce Posthumus qui a égorgé ta fille; je mens en lâche; j'ai aposté un moindre scélérat, un voleur sacrilège pour le faire. Ah! elle était le temple de la vertu: oui, elle était la vertu même. Crachez-moi au visage, jetez-moi des pierres, couvrez-moi de boue, excitez les chiens de la rue à aboyer après moi: que le nom des scélérats soit désormais Posthumus Léonatus; j'ai effacé tous les crimes. Oh! Imogène, ma reine, ma vie, ma femme, Imogène, Imogène, Imogène!
IMOGÈNE, s'élançant vers lui.--Calmez-vous, seigneur: écoutez! écoutez!
POSTHUMUS.--Tu te fais un jeu de l'état où je suis, page insolent!
(Il la frappe; elle tombe.)
PISANIO.--O seigneurs! secourez ma maîtresse et la vôtre. O Posthumus! ô mon maître! vous n'aviez point tué Imogène jusqu'à ce moment.--Secourez, secourez mon auguste princesse!
CYMBELINE.--Le monde tourne-t-il autour de moi?
POSTHUMUS.--Et d'où me vient ce délire?
PISANIO.--Réveillez-vous, ma maîtresse.
CYMBELINE.--S'il en est ainsi, les dieux veulent me faire mourir de joie.
PISANIO.--Eh bien! ma maîtresse?
IMOGÈNE.--Ah! ôte-toi de ma vue. Tu m'as donné du poison: loin de moi, homme dangereux; ne respire plus là où vivent les princes.
CYMBELINE.--La voix d'Imogène!
PISANIO.--Princesse, que les dieux lancent sur moi des pierres de soufre, si je n'ai pas cru que la boîte que je vous donnais était une composition précieuse. Je la tenais de la reine.
CYMBELINE.--Encore une nouvelle affaire!
IMOGÈNE.--Elle m'a empoisonnée.
CORNÉLIUS, à Pisanio.--O dieux! j'avais omis un autre aveu de la reine, qui va prouver ton honnêteté. «Si Pisanio, a-t-elle dit, a donné à sa maîtresse la confiture que je lui ai donnée pour un cordial, elle est traitée comme je traiterais un rat.»
CYMBELINE.--Qu'entends-je, Cornélius?
CORNÉLIUS.--La reine, seigneur, m'importunait souvent pour lui composer des poisons, prétextant toujours le plaisir d'étendre ses connaissances en tuant de viles créatures dont on fait peu de cas, comme des chats et des chiens: moi, appréhendant que ses desseins ne fussent plus funestes, je composai pour elle certaine drogue qui suspendait pour l'instant les facultés de la vie, mais quelque temps après tous les organes de la nature reprenaient leurs fonctions. (A Imogène.) En avez-vous pris?
IMOGÈNE.--C'est probable, car j'ai été morte.
BÉLARIUS, à Arviragus et Guidérius.--Mes enfants, voilà la cause de notre méprise.
GUIDÉRIUS.--Et sûrement c'est Fidèle.
IMOGÈNE, à Posthumus.--Pourquoi avez-vous repoussé de votre sein votre femme? Imaginez en ce moment que vous êtes sur un rocher... (se jetant dans ses bras) et précipitez-moi encore.
POSTHUMUS.--Reste là, ô mon âme! suspendue comme un fruit, jusqu'à ce que l'arbre meure.
CYMBELINE--Eh quoi! mon sang, ma fille, fais-tu de moi un stupide spectateur au milieu de cette scène? n'as-tu donc rien à me dire?
IMOGÈNE, se jetant à ses pieds.--Votre bénédiction, seigneur.
BÉLARIUS, à Arviragus et Guidérius.--Je ne vous blâme plus d'avoir aimé cet enfant: vous aviez sujet de l'aimer.
CYMBELINE.--Que mes larmes en tombant soient une eau sacrée sur ta tête! Imogène, ta mère est morte.
IMOGÈNE.--J'en suis fâchée, seigneur.
CYMBELINE.--Oh! elle ne valait rien: et c'est sa faute si nous nous retrouvons ici d'une manière si étrange; mais son fils a disparu, nous ne savons où ni comment...
PISANIO.--Seigneur, maintenant que la crainte est loin de moi, je dirai la vérité. Le prince Cloten, après l'évasion de ma maîtresse, vint à moi l'épée nue et l'écume à la bouche, et jura que si je ne lui déclarais pas la route qu'elle avait prise, j'étais à ma dernière heure. Par hasard j'avais dans ma poche une lettre de mon maître, où, sous de faux prétextes, il engageait Imogène à venir le trouver sur les montagnes près de Milford: il la lit. Aussitôt dans un accès de frénésie, et vêtu des habits de mon maître qu'il m'avait arrachés, il part et marche vers ce lieu dans un dessein licencieux, et avec serment d'attenter à l'honneur de ma maîtresse: ce qu'il est devenu depuis, je l'ignore.
GUIDÉRIUS.--C'est à moi d'achever son histoire: je l'ai tué en ce lieu.
CYMBELINE.--Ah! les dieux nous en gardent! Je ne voudrais pas que tes belles actions ne reçussent de ma bouche qu'un arrêt de mort: je t'en conjure, vaillant jeune homme, démens ce que tu viens de dire.
GUIDÉRIUS.--Je l'ai dit et je l'ai fait.
CYMBELINE.--Il était prince.
GUIDÉRIUS.--Un prince très-impoli: les outrages qu'il m'a faits étaient indignes d'un prince. Il m'a provoqué, et dans des termes qui me feraient affronter l'Océan même, s'il rugissait ainsi contre moi. Je lui ai tranché la tête, et je suis bien aise qu'il ne soit pas ici, à ma place, à vous raconter sur moi cette histoire.
CYMBELINE.--J'en suis fâché pour toi: ta propre bouche t'a condamné; il te faudra subir nos lois; tu es mort.
IMOGÈNE.--J'avais cru que cet homme sans tête était mon époux.
CYMBELINE.--Enchaînez ce coupable, et qu'on l'emmène de ma présence.
BÉLARIUS.--Sire, arrêtez. Ce jeune homme vaut mieux que celui qu'il a tué; il est aussi bien né que vous, et il vous a rendu plus de services que jamais vous n'en auriez reçu d'une légion de Clotens. (Au garde.) Laissez ses bras en liberté, ils ne sont pas faits pour porter des fers.
CYMBELINE.--Vieux soldat, pourquoi veux-tu anéantir tes services dont tu n'as pas encore été payé, en t'exposant à mon courroux? D'une naissance aussi illustre que la nôtre?
ARVIRAGUS.--En cela, seigneur, il a été trop loin.
CYMBELINE, à Guidérius.--Et toi, tu ne mourras pas.
BÉLARIUS.--Nous mourrons tous les trois; mais je vous prouverai que deux de nous sont d'aussi bonne naissance que celle que j'ai attribuée à celui-ci. Mes fils, il faut que je développe ici un mystère dangereux pour moi, mais qui sera peut-être avantageux pour vous.
ARVIRAGUS.--Votre danger est le nôtre.
GUIDÉRIUS.--Et notre bonheur est le sien.
BÉLARIUS, à Cymbeline.--Écoutez alors, avec votre permission, grand roi; tu avais un sujet nommé Bélarius.
CYMBELINE.--Qu'en veux-tu dire? C'était un traître; il fut banni.
BÉLARIUS.--Eh bien, c'est lui que tu vois ici, parvenu à la vieillesse; oui cet homme fut banni, mais je ne sache pas qu'il fût un traître.
CYMBELINE, aux gardes.--Emmenez-le d'ici; l'univers entier ne le sauverait pas.
BÉLARIUS.--Modère cet emportement; commence d'abord par me payer pour avoir nourri tes enfants, et dès que j'aurai reçu ma récompense, alors confisque-la tout entière.
CYMBELINE.--Nourri mes enfants?
BÉLARIUS.--Je suis insolent et trop brusque! Me voici à tes genoux: avant que je me relève, je veux illustrer mes enfants; après, n'épargne point le vieux père. Puissant roi, les deux jeunes gens qui me nomment leur père et se croient mes fils ne m'appartiennent point; ils sont issus de vos reins, seigneur, ils sont engendrés par votre sang.
CYMBELINE.--Comment? mon sang?
BÉLARIUS.--Oui, comme tu es du sang de ton père. Moi, aujourd'hui le vieux Morgan, je suis ce Bélarius que tu maudis jadis. Ton caprice fut tout mon crime, et mon bannissement toute ma trahison. Ces deux aimables princes (car ils sont princes), je les ai élevés depuis vingt ans; ils possèdent tous les talents que j'ai pu leur donner, et tu sais quelle éducation j'avais reçue. Euriphile, leur nourrice, que j'épousai pour prix de son larcin, te déroba ces enfants au moment de mon bannissement; c'est moi qui l'y poussai. J'avais reçu d'avance dans cet exil la punition de la faute que je commis alors; maltraité pour ma fidélité, je fus ainsi porté à la trahison. Plus leur perte devait t'être sensible, plus je goûtai le projet de te les dérober. Mais voilà tes fils, je te les rends, et je vais perdre les deux plus aimables compagnons du monde; que les bénédictions de ce ciel qui nous couvre pleuvent comme la rosée sur leurs têtes, car ils sont dignes de parer le ciel d'étoiles!
CYMBELINE.--Tes larmes confirment tes paroles. Le service que vous m'avez rendu tous trois est plus incroyable que ce récit. J'ai perdu mes enfants...--S'ils sont là, sous mes yeux, il m'est impossible de désirer deux enfants plus accomplis.
BÉLARIUS.--Daigne m'écouter encore: celui que je nommais Polydore est, noble seigneur, ton véritable Guidérius; l'autre, mon Cadwal, c'est Arviragus, ton plus jeune fils; il était enveloppé dans un riche manteau tissu des mains de la reine sa mère, et que je puis, pour t'en convaincre, te représenter aisément.
CYMBELINE.--Guidérius avait sur le cou une étoile de couleur de sang; c'était un signe remarquable.
BÉLARIUS.--C'est celui-ci: il porte toujours cette empreinte de naissance; la sage nature, en lui faisant ce don, voulut sans doute qu'il servît aujourd'hui à le faire reconnaître.
CYMBELINE.--Oh! suis-je comme une mère à laquelle il est né trois enfants? Non, jamais mère n'eut plus de joie de sa délivrance: soyez heureux, mes enfants; après avoir été si étrangement déplacés de votre sphère, venez-y régner maintenant.--O Imogène! tu viens de perdre un royaume.
IMOGÈNE.--Seigneur, j'y gagne deux mondes.--O mes bons frères! nous nous étions donc rencontrés!--Oh! convenez que c'est moi qui ai parlé avec le plus de vérité. Vous m'appeliez votre frère, lorsque je n'étais que votre soeur; moi, je vous nommai mes frères, et vous l'êtes en effet.
CYMBELINE.--Est-ce que vous vous êtes jamais rencontrés?
ARVIRAGUS.--Oui, seigneur.
GUIDÉRIUS.--Et à notre première entrevue nous nous sommes aimés, et nous avons continué, jusqu'au moment que nous crûmes qu'elle était morte.
CORNÉLIUS.--Ce fut l'effet du breuvage de la reine.
CYMBELINE.--O merveilleux instinct! Quand entendrais-je tous ces détails? Ce récit trop rapide a des ramifications de circonstances qui doivent être racontées tout au long.--Où étiez-vous? Comment viviez-vous? Par quel hasard serviez-vous notre prisonnier romain? Comment vous êtes-vous séparée de vos frères? Comment les avez-vous retrouvés d'abord? Pourquoi avez-vous fui de ma cour, et où êtes-vous allée?--Et vous, quels motifs vous ont conduit tous trois au combat? et je ne sais combien d'autres choses, il faudra que je vous les demande, et toute cette suite d'incidents nés, l'un après l'autre, d'un enchaînement de hasards?... Mais ce n'est pas ici l'heure ni le lieu de ces longs interrogatoires.--Voyez Posthumus attaché à Imogène; et elle, dont l'oeil, comme un innocent éclair, nous parcourt tous, son seigneur, ses frères, moi, ce Romain son maître, et caresse chacun de nous d'un regard plein de joie, auquel chacun répond à son tour. Quittons cette tente, et allons remplir les temples de la fumée de nos sacrifices. (A Bélarius.)--Toi, tu es mon frère, je te tiendrai toujours pour tel.
IMOGÈNE, à Bélarius.--Vous êtes aussi mon père; c'est à vos secours que je dois de voir ce jour de bonheur.
CYMBELINE.--Tous heureux, excepté ces prisonniers chargés de chaînes; qu'ils partagent aussi notre joie: je veux qu'ils se ressentent de notre bonheur.
IMOGÈNE, à Lucius.--Mon bon maître, je veux vous servir encore.
LUCIUS.--Vivez heureuse!
CYMBELINE.--Et ce soldat isolé, qui a si vaillamment combattu, qu'il figurerait bien ici! sa présence ferait éclater la reconnaissance de son roi.
POSTHUMUS.--Seigneur, je suis le soldat de pauvre apparence qui accompagnait ces trois braves; ce costume favorisait le projet que je suivais alors.--Ne suis-je pas ce soldat, Iachimo? parle; je t'avais terrassé, et je pouvais t'achever.
IACHIMO, se prosternant.--Je suis terrassé de nouveau; mais c'est le poids de ma conscience qui force en ce moment mon genou à fléchir, comme l'y forçait naguère votre bras. Prenez, je vous en conjure, cette vie que je vous dois tant de fois; mais auparavant reprenez votre bague, et ce bracelet de la princesse la plus fidèle qui ait jamais engagé sa foi.
POSTHUMUS.--Ne te prosterne point devant moi, l'avantage que je veux obtenir sur toi, c'est d'épargner ta vie; le ressentiment que je veux te montrer, c'est de te pardonner. Vis, et agis mieux envers les autres.
CYMBELINE.--Noble arrêt! notre gendre nous donnera l'exemple de la générosité. Pardon est le mot que j'adresse ici à tous.
ARVIRAGUS, à Posthumus.--Vous nous avez aidés, seigneur, comme si vous aviez en effet l'intention d'être notre frère; nous sommes ravis que vous le soyez devenu.
POSTHUMUS.--Princes, je suis votre serviteur. Noble seigneur de Rome, mandez ici votre devin. Pendant que je dormais, il m'a semblé que le grand Jupiter m'apparaissait sur son aigle, avec d'autres visions de fantômes de ma famille; en me réveillant, j'ai trouvé sur mon sein cet écrit dont le contenu est d'un sens si obscur que je n'en puis rien tirer. Qu'il prouve son habileté en l'expliquant.
LUCIUS.--Philarmonus!
LE DEVIN.--Me voici, seigneur.
LUCIUS.--Lis et explique ces paroles.
LE DEVIN, lisant.--«Quand un lionceau à lui-même inconnu trouvera sans la chercher une créature légère comme l'air, et sera reçu dans ses bras; lorsque les rameaux d'un cèdre auguste, coupés et morts pendant plusieurs années, renaîtront pour se réunir au vieux tronc et pousseront avec vigueur, alors Posthumus trouvera la fin de ses misères, et la Bretagne heureuse fleurira dans la paix et dans l'abondance.» Toi, Léonatus, tu es le lionceau; c'est ce qu'indique l'explication naturelle de ton nom de Léonatus; la créature légère comme l'air, c'est (au roi) ta vertueuse fille, que nous appellerons mollis aer; et mollis aer nous l'appellerons mulier; et cette mulier, c'est cette fidèle épouse de Posthumus qui, justifiant la lettre de l'oracle, inconnu à lui-même et sans avoir cherché, s'est vu embrassé par cet air léger.
CYMBELINE.--Ceci a quelque vraisemblance.
LE DEVIN.--Ce cèdre altier, roi Cymbeline, c'est toi, et tes branches coupées sont l'emblème de tes deux fils qui, dérobés par Bélarius et crus morts pendant des années, renaissent aujourd'hui réunis au cèdre majestueux dont les rejetons promettent à la Bretagne paix et abondance.
CYMBELINE.--Eh bien! nous commencerons par la paix. Lucius, quoique vainqueurs, nous rendons hommage à César et à l'empire romain, promettant de payer notre tribut accoutumé; ce fut notre méchante reine qui nous en dissuada; mais la justice du ciel n'a que trop appesanti, sur elle et sur les siens, son bras vengeur.
LE DEVIN.--Les puissances du ciel accordent elles-mêmes les instruments pour célébrer l'harmonie de cette paix. La vision prophétique que j'ai annoncée à Lucius avant le choc de cette bataille, à peine éteinte, s'accomplit maintenant de tout point. L'aigle romaine que j'ai vue prendre son vol dans les cieux de l'orient au couchant, diminuer par degrés à ma vue, et se perdre enfin dans les rayons du soleil, annonçait que notre aigle impérial, notre prince César, renouvellerait son alliance avec l'illustre Cymbeline, qui brille ici à l'occident.
CYMBELINE.--Rendons aux dieux des actions de grâce. Que la fumée de nos sacrifices s'élève de nos saints autels jusqu'à leurs narines! Annonçons cette paix à tous nos sujets.--Mettons-nous en marche. Qu'une enseigne romaine et une enseigne anglaise flottent unies ensemble dans les airs. Traversons ainsi la cité de Lud, et allons au temple du grand Jupiter ratifier notre paix. Scellons-la par des fêtes. Allons, marchons. Jamais guerre ne finit ainsi par une si prompte paix, avant même que les guerriers aient lavé leurs mains ensanglantées!
FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.