SCÈNE III
Une plaine près de Shrewsbury.
Troupes qui passent et repassent, escarmouches, signal de la
bataille. Ensuite paraissent DOUGLAS ET BLOUNT.
BLOUNT.--Quel est ton nom, à toi, qui croises ainsi mes pas dans la mêlée? Quel honneur cherches-tu à remporter sur moi?
DOUGLAS.--Apprends que mon nom est Douglas; et tu me vois sans relâche attaché à tes pas parce qu'on m'a dit que tu étais roi.
BLOUNT.--On t'a dit la vérité.
DOUGLAS.--Le lord Stafford a payé cher aujourd'hui ta ressemblance. Car à ta place, roi Henri, il a péri par cette épée. Il t'en arrivera autant si tu ne te rends pas mon prisonnier.
BLOUNT.--Je ne suis pas né de ceux qui se rendent, présomptueux Écossais, et tu trouveras un roi qui vengera la mort de Stafford.
(Ils combattent. Blount est tué.)
(Entre Hotspur.)
HOTSPUR.--O Douglas! si tu avais ainsi combattu près d'Holmedon, je n'aurais jamais triomphé d'un Écossais.
DOUGLAS.--Tout est fini: la victoire est à nous. Là gît le roi sans vie.
HOTSPUR.--Où?
DOUGLAS.--Ici.
HOTSPUR.--Cet homme, Douglas? Non; je connais bien ses traits. C'était un brave chevalier: son nom était Blount, complètement équipé comme le roi lui-même.
DOUGLAS, à Blount.--Tu n'emmènes avec ton âme qu'un imbécile, où qu'elle aille. C'est acheter trop cher un titre emprunté. Pourquoi m'as-tu dit que tu étais le roi?
HOTSPUR.--Le roi a plusieurs guerriers qui marchent revêtus de ses habits.
DOUGLAS.--Eh bien, par mon épée! je tuerai tous ses habits; je ferai main-basse sur toute sa garde-robe, pièce à pièce, jusqu'à ce que je rencontre le roi.
HOTSPUR.--Allons; poursuivons; nos soldats se battent bien.
(Ils sortent.)
(Autres alarmes; Entre Falstaff.)
FALSTAFF.--Je savais bien à Londres comment échapper sans débourser [56], mais ici j'ai toujours peur qu'on ne me fasse payer, malgré moi; on ne tient pas de compte ouvert ici; quand on vous le donne c'est sur la caboche. Doucement.... Qui es-tu? sir Walter Blount.--Allons, vous aurez de l'honneur, et qu'on me dise que ce n'est pas là une sottise.--Je coule comme du plomb fondu, et je pèse de même. Dieu veuille me conduire hors d'ici sans mes autres charges de plomb [57]; je n'ai pas besoin qu'on ajoute un poids à celui de mes boyaux. J'ai conduit mes pauvres diables en lieu où ils ont été poivrés; des trois cent cinquante, je n'en ai plus que trois en vie, et bons pour le reste de leurs jours à demander l'aumône à la porte d'une ville.--Mais qui vient à moi?
Note 56:[ (retour) ] Though I could 'scape shot-free at London, I fear the shot here. Shot signifie coup de feu, et le compte de l'hôte. Il a fallu s'écarter du sens littéral pour faire passer cette plaisanterie en français.
Note 57:[ (retour) ] God keep lead out of me. Jeu de mots sur lead, conduire, et lead, plomb.
(Entre le prince Henri.)
HENRI.--Quoi! tu restes là à rien faire ici? Prête-moi ton épée. Plusieurs nobles sont là étendus roides et immobiles sous les pieds des chevaux de notre insolent ennemi, et leur mort n'est pas encore vengée. Je t'en prie, prête-moi ton épée.
FALSTAFF.--O Hal! je t'en prie, donne-moi le temps de respirer.--Grégoire le Turc [58] n'a jamais accompli des faits d'armes pareils à ceux que j'ai exécutés aujourd'hui. J'ai donné à Percy son compte. Il est en sûreté.
HENRI.--Très en sûreté, effectivement, et tout vivant pour te tuer. Je te prie, prête-moi ton épée.
FALSTAFF.--Non, de par Dieu, Hal, si Percy est en vie, tu n'auras pas mon épée: mais prends mon pistolet si tu veux.
HENRI.--Donne-le-moi; quoi, est-il dans son étui?
FALSTAFF.--Oui, Hal, il brûle, il brûle: voilà de quoi mettre une ville en feu [59].
Note 58:[ (retour) ] Grégoire VII.
Note 59:[ (retour) ] There's that will sack a city. On n'a pu conserver le jeu de mots.
HENRI, tirant une bouteille de vin d'Espagne.--Comment, est-ce là le temps de s'amuser à plaisanter?
(Il lui jette la bouteille à la tête et sort.)
FALSTAFF.--Si Percy est en vie, je le transperce.--S'il se trouve dans mon chemin, s'entend: car autrement si je vas me placer de bon gré sur le sien, je veux bien qu'il me mette en carbonnade. Je n'aime point du tout cet honneur grimaçant que s'est acquis là sir Walter. Donnez-moi une vie: si je puis la conserver, je n'y manquerai pas; sinon, l'honneur vient sans qu'on y pense, et tout finit là.