ACTE QUATRIÈME
LE CHOEUR.
Maintenant figurez-vous ce temps de la nuit où l'on n'entend plus qu'un faible murmure, où les aveugles ténèbres remplissent l'immense vaisseau de l'univers. De l'un à l'autre camp, dans le sein obscur de la nuit, le bourdonnement des deux armées diminue par degrés. Les sentinelles, de leurs postes éloignés, s'entendent presque parler. Les feux des deux camps se répondent, et, à leurs pâles lueurs, chaque armée voit les casques et les visages ennemis dessinés dans l'ombre. Le coursier menace le coursier, et perce l'oreille engourdie de la nuit de ses fiers et longs hennissements. Des tentes s'élève un bruit de hâtifs marteaux qui, sous leurs coups précipités, achèvent ou polissent l'armure des chevaliers, signal de terribles apprêts. Les coqs des hameaux voisins chantent, les cloches sonnent, et nomment la troisième heure du paresseux. Fiers de leur nombre, et pleins de sécurité, les Français présomptueux jouent aux dés les Anglais qu'ils dédaignent: dans leur impatience, ils querellent la marche rampante de la nuit, qui, comme une fée difforme et boiteuse, se traîne à pas si lents. Les malheureux Anglais, condamnés à périr comme des victimes, sont assis et mornes auprès de leurs feux, et ruminent en eux-mêmes les dangers du lendemain. A leur triste maintien, à leurs visages hâves et décharnés, à leurs habits usés par la guerre, on les prendrait, aux rayons de la lune, pour autant de fantômes hideux.--Que celui qui suivra de l'oeil le chef royal de ces troupes délabrées, marchant de garde en garde, et d'une tente à l'autre, crie en le voyant: Louange et gloire sur sa tête! Il visite sans cesse toute son armée; et adresse à tous le salut du malin, avec un modeste sourire, les appelant: mes frères, mes amis, mes compatriotes. Sur son noble visage, on ne voit rien qui fasse songer à l'armée formidable dont il est environné; nulle impression de pâleur ne trahit ses veilles et la fatigue de la nuit. Son air est dispos; une douce majesté, une sérénité gaie brillent dans ses yeux, où le soldat, pâle auparavant et abattu, puise l'espérance et la force. Ainsi que le soleil, son oeil généreux verse dans tous les coeurs une douce influence qui dissout les glaces de la crainte. Donc, vous tous, petits et grands, contemplez ici un faible portrait de Henri, sous le voile de la nuit, tel que mes débiles pinceaux peuvent l'ébaucher. De là notre scène doit passer au champ de bataille. Mais, ô pitié! Combien nous allons déshonorer le nom fameux d'Azincourt par le spectacle de quelques fleurets émoussés et gauchement engagés dans une ridicule pantomime de combat! Cependant, asseyez-vous, et regardez, en vous figurant la vérité au moyen d'une imitation imparfaite.
(Le choeur sort.)
SCÈNE I
Le camp anglais, près d'Azincourt.
LE ROI, BEDFORD ET GLOCESTER.
LE ROI.--Glocester, il faut l'avouer, nous sommes dans un grand péril: notre courage doit donc devenir plus grand encore. (Au duc de Bedford.) Bonjour, mon frère.--Dieu tout-puissant! toujours quelque dose de bien repose dans le sein du mal lui-même, si les hommes se donnent la peine de l'y chercher. Ce dangereux voisin qui est si près de nous nous rend diligents et matinaux; et c'est à la fois très-salutaire à la santé et d'une bonne économie. L'ennemi est aussi pour nous une sorte de conscience extérieure, qui nous prêche notre devoir: elle nous avertit de nous bien préparer pour notre but. C'est ainsi que l'homme peut cueillir du miel sur la ronce la plus sauvage, et tirer une morale de l'enfer lui-même. (Entre Erpingham.) Bonjour, vieux sir Thomas Erpingham; un bon coussin pour cette tête à cheveux blancs te siérait mieux que l'aride gazon de France.
ERPINGHAM.--Non, mon souverain: cette tente me plaît davantage, puisque je puis dire: je suis couché comme un roi.
LE ROI.--Il est bon que l'homme apprenne de l'exemple d'autrui à chérir ses peines: cela soulage l'âme; et quand le coeur est excité, les organes, quoique morts auparavant, brisent le tombeau qui les enterre, et, débarrassés de leur lenteur, se meuvent de nouveau avec une vive légèreté. Prête-moi ton manteau, sir Thomas. (A Bedford et Glocester.) Mes deux frères, recommandez-moi aux princes qui sont dans notre camp: saluez-les de ma part, et dites-leur de se rendre, sans délai, dans ma tente.
GLOCESTER.--Nous le ferons, mon souverain.
ERPINGHAM.--Suivrai-je Votre Majesté?
LE ROI.--Non, mon brave chevalier. Va, avec mes frères, trouver les lords d'Angleterre: nous avons, mon âme et moi, quelque chose à débattre ensemble, et je serai bien aise d'être seul.
ERPINGHAM.--Que le Dieu des cieux vous comble de ses bénédictions, noble Henri!
LE ROI.--Grand merci, coeur fidèle; tes paroles rendent l'assurance.
(Ils sortent.)
(Entre Pistol.)
PISTOL.--Qui va là?
LE ROI.--Ami.
PISTOL.--Raisonne un peu avec moi. Es-tu officier, ou es-tu d'extraction basse et populaire?
LE ROI.--Je suis officier dans une compagnie.
PISTOL.--Portes-tu la pique guerrière?
LE ROI.--Précisément. Et vous, qui êtes-vous?
PISTOL.--Aussi bon gentilhomme que l'empereur.
LE ROI.--Vous êtes donc plus que le roi?
PISTOL.--Le roi est un bon enfant et un coeur d'or: c'est un brave homme, un vrai fils de la gloire, de bonne famille, et d'un bras robuste et vaillant. Je baise son soulier crotté, et du plus profond de mon âme. J'aime cet aimable ferrailleur.--Comment t'appelles-tu, toi?
LE ROI.--Henri le Roi.
PISTOL.--Le Roi? Ce nom sent le Cornouailles. Es-tu de ce pays-là?
LE ROI.--Non, je suis Gallois.
PISTOL.--Connais-tu Fluellen?
LE ROI.--Oui.
PISTOL.--Dis-lui que je lui frotterai la tête avec son poireau, le jour de Saint-David.
LE ROI.--Prenez garde, vous-même, de ne pas porter votre poignard trop près de votre chapeau, de peur qu'il ne vous en frotte la vôtre.
PISTOL.--Est-ce que tu es son ami?
LE ROI.--Et son parent aussi.
PISTOL.--Eh bien, alors, figue pour toi.
LE ROI.--Grand merci. Dieu vous conduise!
PISTOL.--Je m'appelle Pistol.
(Il s'en va.)
LE ROI.--Votre nom s'accorde bien avec votre air bouillant.
(Entrent Fluellen et Gower.)
GOWER.--Capitaine Fluellen....
FLUELLEN.--Enfin, au nom de Jésus-Christ, parlez plus bas: il n'y a rien dans le monde de plus étonnant que de voir qu'on n'observe pas les anciennes prérogatives et lois de la guerre. Si vous vouliez seulement prendre la peine d'examiner les guerres de Pompée le Grand, vous verriez, je vous assure, qu'il n'y a point de bavardage, ni d'enfantillage dans le camp de Pompée; je vous assure que vous verriez les cérémonies de la guerre, et les soins de la guerre, et les formes de la guerre être tout autrement.
GOWER.--Quoi! l'ennemi fait tant de bruit! vous l'avez entendu toute la nuit?
FLUELLEN.--Et si l'ennemi est un âne, un sot, un bavard fanfaron, faut-il, croyez-vous, que nous soyons aussi, voyez-vous, âne, sot, et bavard et fanfaron? En bonne conscience, que pensez-vous?
GOWER.--Je parlerai plus bas.
FLUELLEN.--Je vous en prie et je vous en supplie.
(Ils s'en vont.)
LE ROI.--Quoiqu'il paraisse un peu de la vieille méthode, il y a beaucoup d'exactitude et de valeur dans ce Gallois.
(Entrent John Bates, Court et Williams.)
COURT.--Frère John Bates, n'est-ce pas là le jour qui pointe là-bas?
BATES.--Je m'imagine que oui; mais, ma foi, nous n'avons pas sujet de souhaiter l'arrivée du jour.
WILLIAMS.--Oui, c'est bien le commencement du jour que nous voyons là-bas; mais en verrons-nous la fin? Qui va là?
LE ROI.--Ami.
WILLIAMS.--De quelle compagnie?
LE ROI.--De celle de sir Thomas Erpingham.
WILLIAMS.--Ah! c'est un bon vieux commandant, et le plus excellent des hommes. Et que pense-t-il, je vous prie, de notre présente situation?
LE ROI.--Il nous regarde comme des gens jetés sur un banc de sable par un coup de vent, et qui n'attendent plus que la prochaine marée pour être tout à fait engloutis.
BATES.--Il n'a pas dit sa pensée au roi, n'est-ce pas?
LE ROI.--Non; il ne serait pas fort à propos qu'il lui fit cette confidence; car, je vous le dis, même à vous, que je regarde le roi, après tout, comme n'étant qu'un homme comme moi. La violette n'a pas d'autre odeur pour lui que pour moi; l'air agit sur lui comme sur moi; enfin ses sens sont affectés des objets comme les sens des autres hommes. Mettez à part cette pompe qui l'environne; une fois dépouillé et nu, vous ne verrez plus en lui qu'un homme; et quoique ses affections soient montées plus haut que les nôtres, cependant quand elles s'affaissent, elles descendent aussi rapidement qu'elles étaient montées. Par conséquent, quand il voit qu'il a sujet d'appréhender, comme nous le voyons, il n'est pas douteux que la crainte doit produire chez lui la même sensation que chez nous: c'est pourquoi il ne conviendrait pas que personne lui inspirât la moindre alarme, de peur que, s'il venait à la laisser voir, cela ne décourageât son armée.
BATES.--Qu'il montre autant de courage qu'il voudra, je gage que, malgré tout le froid qu'il fait cette nuit, il ne serait pas fâché de se voir plongé dans la Tamise jusqu'au cou; pour moi, je vous assure que je voudrais l'y voir, et moi y être à côté de lui à toute aventure, pourvu que nous fussions hors d'ici.
LE ROI.--Ma foi, je vous dirai franchement, d'après ma conscience, ce que je pense du roi. Je crois, sur mon honneur, qu'il ne souhaite pas de se voir ailleurs que là où il est.
BATES.--Dans ce cas, je voudrais qu'il fût ici tout seul: cela ferait qu'il serait bien sûr d'être rançonné, et cela sauverait la vie à bien des pauvres malheureux.
LE ROI.--Je suis persuadé que vous ne lui voulez pas assez de mal pour souhaiter qu'il fût ici tout seul. Tout ce que vous dites là, j'en suis sûr, n'est que pour sonder les gens, et savoir ce qu'ils pensent. Quant à moi, il me semble que je ne pourrais désirer de mourir en aucun autre endroit qu'en la compagnie du roi, surtout sa cause étant aussi juste, et sa querelle aussi honorable.
WILLIAMS.--C'est plus que nous n'en savons.
BATES.--Ou plus que nous ne devrions chercher à pénétrer; car tout ce que nous avons besoin de savoir, c'est que nous sommes sujets du roi. Si sa cause est injuste, l'obéissance que nous lui devons efface pour nous le crime, et nous en absout.
WILLIAMS.--Mais aussi, si la cause est injuste, le roi lui-même a un terrible compte à rendre, lorsque toutes ces jambes, ces bras et ces têtes, qui auront été coupés dans une bataille, se rejoindront au jour du jugement, et lui crieront: Nous sommes morts à tel endroit. Les uns en jurant, d'autres en implorant un chirurgien, d'autres laissant leurs pauvres femmes derrière eux, d'autres sans payer leurs dettes, d'autres laissant leurs enfants orphelins et nus. J'ai grand'peur encore qu'il y en ait bien peu qui meurent bien, de tous ceux qui sont tués dans une bataille; car enfin, comment peuvent-ils disposer charitablement de quelque chose, quand ils n'ont que le sang en vue? Or, si ces gens-là ne meurent pas bien, ce sera une mauvaise affaire pour le roi qui les aura conduits là, puisque lui désobéir serait contre tous les devoirs d'un sujet.
LE ROI.--Ainsi donc, si un fils que son père envoie faire négoce se corrompt sur la mer, et manque l'objet de sa mission, son crime, suivant votre règle, doit retomber sur son père qui l'a envoyé; ou bien encore, si un domestique, qui par ordre de son maître, portant une somme d'argent, est attaqué par des voleurs, meurt chargé d'un amas d'iniquités, vous accuserez le maître d'être l'auteur de la damnation de son domestique? Mais il n'en est pas ainsi. Le roi n'est pas obligé de répondre des fautes personnelles et particulières de ses soldats, non plus que le père de celles de son fils, ni le maître de celles de son domestique: car il ne projette nullement leur mort quand il exige leur service. De plus, il n'est point de roi, quelque bonne que puisse être sa cause, qui puisse se flatter, lorsqu'il en faut venir à la décider par les armes, de la disputer avec une armée de soldats sans tache et sans reproche. Il y en aura peut-être parmi eux qui seront coupables d'avoir comploté quelque meurtre; d'autres, d'avoir séduit quelques vierges innocentes par un odieux parjure; d'autres se seront servis du prétexte de la guerre pour se mettre à l'abri des poursuites de la justice, après avoir troublé la paix publique par leurs brigandages et leurs vols. Or, si ces sortes de gens ont su tromper la vigilance des lois, et se soustraire à la punition qui leur était due, quoiqu'ils puissent se sauver des mains des hommes, ils n'ont point d'ailes pour échapper à celles de Dieu. La guerre est son prévôt, la guerre est sa vengeance; en sorte que ces hommes se trouvent, pour leurs anciennes offenses contre les lois du roi, punis ensuite dans la querelle de ce même roi. Ils ont sauvé leur vie des lieux où ils craignaient de la perdre, pour la venir perdre là où ils croyaient la sauver. Alors, s'ils meurent sans y être préparés, le roi n'est pas plus coupable de leur damnation qu'il ne l'était auparavant des crimes et des iniquités pour lesquels la vengeance céleste les a visités. Le service de chaque sujet appartient au roi, mais à chaque soldat appartient son âme. Tout soldat devrait donc faire comme un malade sur son lit de mort, purger sa conscience de tout ce qui peut la souiller; et alors, s'il meurt dans cet état, la mort devient pour lui un avantage; s'il survit, c'est toujours avoir bien heureusement perdu son temps, que de l'avoir passé à cette préparation; et celui qui échappe au trépas ne pèche sûrement point, en pensant que c'est à l'offrande volontaire qu'il a faite à Dieu de sa vie, qu'il doit l'avantage d'avoir survécu ce jour-là, afin de rendre témoignage à sa grandeur et d'enseigner aux autres comment ils doivent se préparer.
WILLIAMS.--Il est certain que les crimes de chaque homme qui meurt mal ne peuvent retomber que sur lui, et que le roi ne saurait en répondre.
BATES.--Je n'exige pas qu'il réponde pour moi, quoique je sois bien déterminé à me battre vigoureusement pour lui.
LE ROI.--J'ai moi-même entendu le roi dire de sa propre bouche, qu'il ne voudrait pas être rançonné.
WILLIAMS.--Ah! il a dit cela pour nous faire combattre de meilleur coeur; mais quand notre tête sera tombée de nos épaules, on peut bien le rançonner alors; nous n'en serons pas plus avancés.
LE ROI.--Si je vis assez pour voir cela, je ne me fierai jamais plus à sa parole.
WILLIAMS.--Vous nous chargerez donc de lui demander compte; c'est s'exposer au danger de faire éclater un vieux fusil, que de se livrer à un ressentiment particulier contre un monarque. Autant vaudrait essayer de faire un glaçon du soleil, en le rafraîchissant avec une plume de paon en guise d'éventail. «Vous ne vous fierez plus à sa parole.» Allons, sottise que vous avez dite là.
LE ROI.--Votre reproche a quelque chose de trop franc, et je m'en fâcherais, si le temps était propice.
WILLIAMS.--Eh bien, faisons-en un sujet de querelle, que nous viderons, si tu survis.
LE ROI.--Je l'accepte.
WILLIAMS.--Mais comment te reconnaîtrai-je?
LE ROI.--Donne-moi quelque gage, et je le porterai à mon chapeau: alors, si tu oses le reconnaître, j'en ferai le sujet de ma querelle.
WILLIAMS.--Tiens, voilà mon gant: donne-moi le tien.
LE ROI.--Le voilà.
WILLIAMS.--Je le porterai aussi à mon chapeau; et si jamais, demain une fois passé, tu oses me venir dire: C'est là mon gant, par la main que voilà, je t'appliquerai un soufflet.
LE ROI.--Si jamais je vis assez pour le voir, je t'en ferai raison.
WILLIAMS.--Tu aimerais autant être pendu.
LE ROI.--Oui, je le ferai, fusses-tu en la compagnie du roi.
WILLIAMS.--Tiens ta parole, adieu.
BATES.--Quittez-vous bons amis, enfants que vous êtes; soyez amis: nous avons assez à démêler avec les Français, si nous savions bien compter.
LE ROI.--Sans doute, les Français peuvent parier vingt têtes [28] contre nous, qu'ils nous battront: mais ce n'est pas trahir l'Angleterre, que de couper des têtes françaises; et demain le roi lui-même se mettra à en rogner. (Les soldats sortent.) Sur le compte du roi! notre vie, nos âmes, nos dettes, nos tendres épouses, nos enfants, et nos péchés, mettons tout sur le compte du roi!--Il faut donc que nous soyons chargés de tout.--O la dure condition, soeur jumelle de la grandeur, que d'être soumis aux propos de chaque sot qui n'a d'autre sentiment que celui de ses contrariétés! Combien de paisibles jouissances de l'âme dont sont privés les rois, et que goûtent leurs sujets! Eh! que possèdent donc les rois, que leurs sujets ne partagent pas aussi, si ce n'est ces grandeurs, et ces pompes publiques! et qu'es-tu, idole qu'on appelle grandeur? Quelle espèce de divinité es-tu, toi dont tout le privilége est de souffrir mille chagrins mortels, dont sont exempts tes adorateurs? Quel est ton produit annuel? quelles sont tes prérogatives? O grandeur! montre-moi donc ta valeur? Qu'avez-vous de réel, vains hommages? Es-tu rien de plus que la place, le degré, une illusion, une forme extérieure, qui imprime le respect et la crainte aux autres hommes? Et le monarque est plus malheureux d'être craint que ses sujets de le craindre. Que reçois-tu souvent? Le poison de la flatterie, au lieu des douceurs d'un hommage sincère? O superbe majesté, la maladie te saisit! commande donc alors à tes grandeurs de te guérir. Penses-tu que la brûlante fièvre sera chassée de tes veines par de vains titres enflés par l'adulation? Cédera-t-elle à des génuflexions respectueuses? peux-tu, quand tu dis au pauvre de fléchir le genou, en exiger et obtenir la santé? Non, rêve de l'orgueil, toi qui enlèves si adroitement à un roi son repos, je suis un roi, moi, qui t'apprécie; je sais que ni le baume qui consacre les rois, ni le sceptre, ni le globe, ni l'épée, ni le bâton de commandement, ni la couronne impériale, ni la robe de pourpre, tissue d'or et de perles, ni l'amas des titres exagérés qui précèdent le nom de roi, ni le trône sur lequel il s'assied, ni ces flots de pompe qui battent ces hautes régions du monde, rien de tout cet attirail, posé sur la couche royale, ne les fait dormir d'un sommeil aussi profond que le dernier des esclaves, qui, l'esprit vide et le corps rempli du pain amer de l'indigence, va chercher le repos: jamais il ne voit l'horrible spectre de la nuit, fille des enfers: le jour, depuis son lever jusqu'à son coucher, il se couvre de sueur sous l'oeil de Phoebus; mais toute la nuit il dort en paix dans un tranquille Elysée; et le lendemain, à la naissance du jour, il se lève, il aide à Hypérion à atteler ses coursiers à son char, et il suit la même carrière, pendant le cours éternel de l'année, dans la chaîne d'un travail utile, jusqu'à son tombeau. Aux vaines grandeurs près, ce misérable, dont les jours se succèdent dans les travaux, et les nuits dans le repos, aurait l'avantage sur le monarque. Le dernier des sujets, membre qui contribue à la paix de sa patrie, en jouit; et dans son cerveau grossier, le paysan ne sait guère combien de veilles il en coûte au roi pour maintenir cette paix, dont il goûte mieux les douces heures!
Note 28:[ (retour) ] Jeu de mots sur Crown, tête, couronne, écu, etc., etc.
(Entre Erpingham.)
ERPINGHAM.--Mon prince, vos lords, impatients de votre absence, parcourent le camp pour vous rencontrer.
LE ROI.--Mon bon vieux chevalier, va les rassembler dans ma tente; j'y serai avant toi.
ERPINGHAM.--Je vais remplir vos ordres, sire.
(Il sort.)
LE ROI.--O Dieu des batailles! fortifie le coeur de mes soldats! Écarte d'eux la peur! Ote-leur la faculté de compter le nombre de leurs ennemis. Ne leur enlève pas aujourd'hui leur courage, ô Seigneur! oh! pas aujourd'hui! ne te souviens point de la faute que mon père a commise pour saisir la couronne! J'ai rendu de nouveaux honneurs aux cendres de Richard, et j'ai versé sur lui plus de larmes de repentir que le coup mortel n'a fait sortir de son sein de gouttes de sang: j'entretiens d'une aumône journalière cinq cents pauvres qui, deux fois le jour, lèvent vers le ciel leurs mains flétries, et le prient de pardonner le sang répandu: j'ai bâti deux chapelles, où des prêtres austères entonnent leurs chants solennels pour le repos de l'âme de Richard; je ferai plus encore, quoique, hélas! tout ce que je peux faire ne soit d'aucune valeur, et le repentir vient encore implorer de toi le pardon.
(Entre Glocester.)
GLOCESTER.--Mon souverain!
LE ROI.--Est-ce la voix de mon frère Glocester que j'entends?--Oui, je connais le sujet qui vous amène.--Je vais m'y rendre avec vous.--Le jour, mes amis, tout m'attend.
(Ils sortent.)
SCÈNE II
Le camp des Français.
LE DAUPHIN, LE DUC D'ORLÉANS, RAMBURE, et autres.
LE DUC D'ORLÉANS.--Le soleil dore notre armure; allons, mes pairs.
LE DAUPHIN.--Montez à cheval.--Mon cheval! Holà, valets, laquais.
LE DUC D'ORLÉANS.--O noble courage!
LE DAUPHIN.--Via! [29]--Les eaux et la terre...
Note 29:[ (retour) ] Allusion à la chasse du faucon.
LE DUC D'ORLÉANS.--Rien puis? L'air et le feu?...
LE DAUPHIN.--Ciel! Cousin Orléans!... (Entre le connétable.) Allons, seigneur connétable.
LE CONNÉTABLE.--Ecoutez comme nos coursiers hennissent et appellent leurs cavaliers.
LE DAUPHIN.--Montez-les, creusez dans leurs flancs de profondes plaies; que leur sang bouillant jaillisse jusqu'aux yeux des Anglais, et les épouvante de l'excès de leur courage. Allons!
RAMBURE.--Quoi, voulez-vous leur faire pleurer le sang à nos chevaux? Comment distinguerons-nous alors leurs larmes naturelles?
(Arrive un messager.)
LE MESSAGER.--Pairs de France, les Anglais sont rangés en bataille.
LE CONNÉTABLE.--A cheval, vaillants princes! à cheval sans délai. Jetez seulement un regard sur cette troupe chétive et affamée, et la seule présence de votre belle armée va sucer le reste de leur courage, et ne laisser d'eux que des squelettes et des cadavres de soldats. Il n'y a pas de quoi employer tous nos bras. A peine reste-t-il dans leurs veines épuisées assez de sang pour teindre d'une marque d'honneur chacune de nos haches; il faudra que nous les renfermions aussitôt faute de victimes. Le souffle de votre valeur les renversera. Non, n'en doutez pas, mes nobles seigneurs, le superflu de nos valets et nos paysans, peuple inutile qui s'attroupe en tumulte autour de nos escadrons de bataille, suffirait pour purger la plaine de cet ennemi méprisable; et nous pourrions rester au pied de la montagne, spectateurs oisifs. Mais l'honneur nous le défend. Que dirai-je de plus? Nous n'avons que peu à faire, et tout sera fini. Ainsi, que les trompettes sonnent la chasse et le signal du combat; car notre approche doit répandre une si grande terreur sur le champ de bataille, que les Anglais vont se coucher à terre et se rendre.
(Entre Grandpré.)
GRANDPRÉ.--Pourquoi tardez-vous si longtemps, nobles seigneurs de France? Là-bas ces cadavres insulaires, presque réduits à leurs os, figurent bien mal, aux clartés du matin, sur un champ de bataille. Leurs enseignes délabrées flottent en déplorables lambeaux, et notre souffle les agite en passant avec mépris. Le farouche Mars semble sans ressource dans leur armée ruinée, et ne jette sur cette plaine qu'un regard indifférent au travers de la visière de son casque rouillé. Leurs cavaliers semblent autant de candélabres immobiles [30] qui portent leurs torches; et leurs pauvres montures, dont les flancs et la peau sont pendants, laissent tomber la tête; elles ouvrent à demi des yeux pâles et éteints, et la bride, souillée d'herbes remâchées, reste sans mouvement dans leur bouche inanimée: déjà leurs derniers exécuteurs, les funestes corbeaux, volent au-dessus de leurs têtes, impatients d'entendre sonner leur heure. Il n'y a point de mots qui puissent rendre la vie d'une telle bataille dans une créature aussi inanimée que cette armée.
Note 30:[ (retour) ] Allusion aux anciens candélabres qui représentaient souvent des hommes ou des anges.
LE CONNÉTABLE.--Ils ont récité leurs dernières prières, et n'attendent plus que la mort.
LE DAUPHIN.--Voulez-vous que nous envoyions de la nourriture et des habits neufs aux soldats, et des fourrages à leurs chevaux affamés, et que nous les combattions ensuite?
LE CONNÉTABLE.--Je n'attends que mon guidon: allons, au champ de bataille! Je vais prendre pour étendard la banderole d'une trompette, afin de prévenir tout retard. Allons, partons: le soleil est déjà haut, et nous dépensons le jour dans l'inaction.
(Ils sortent.)
SCÈNE III
Le camp anglais.
L'armée anglaise, GLOCESTER, BEDFORD, EXETER, ERPINGHAM, SALISBURY ET WESTMORELAND.
GLOCESTER.--Où est le roi?
BEDFORD.--Il est monté à cheval pour aller reconnaître leur armée.
WESTMORELAND.--Ils ont soixante mille combattants.
EXETER.--C'est cinq contre un! et des troupes toutes fraîches.
SALISBURY.--Que le bras de Dieu combatte avec nous! c'est une périlleuse partie! Dieu soit avec vous tous, princes! Je vais à mon poste. Si nous ne devons plus nous revoir que dans les cieux, nous nous reverrons alors dans la joie. Mon noble lord Bedford, mon cher lord Glocester;--et vous, mon digne lord Exeter, et toi, mon tendre parent:--braves guerriers, adieu tous.
BEDFORD.--Adieu, brave Salisbury; que le bonheur t'accompagne!
EXETER.--Adieu, cher lord: combats vaillamment aujourd'hui; mais je te fais injure en t'y exhortant: tu es pétri de valeur.
BEDFORD.--Sa valeur égale sa bonté: ce sont la valeur et la bonté d'un prince.
WESTMORELAND.--Oh! que nous eussions seulement ici dix mille de ces hommes qui se reposent aujourd'hui en Angleterre!
(Entre le roi.)
LE ROI.--Quel est celui qui fait ce voeu? Vous, cousin Westmoreland? Non, mon beau cousin: si nous sommes destinés à mourir, nous sommes assez nombreux, et notre patrie perd assez en nous perdant: si nous sommes destinés à vivre, moins nous serons de combattants, plus notre part de gloire sera riche. Que la volonté de Dieu soit faite! je te prie de ne pas souhaiter un seul homme de plus. Par Jupiter, je ne convoite point l'or, ni ne m'inquiète qui vit et prospère à mes dépens: peu m'importe si d'autres usent mes vêtements: tous ces biens extérieurs ne touchent point mes désirs; mais si c'est un crime de convoiter l'honneur, je suis le plus coupable de tous les hommes qui respirent. Non, non, mon cousin, ne souhaitez pas un Anglais de plus. Par la paix de Dieu, je ne voudrais pas, dans l'espérance dont mon coeur est plein, perdre de cette gloire, ce qu'il en faudrait seulement partager avec un homme de plus. Oh! n'en souhaitez pas un de plus! Allez plutôt, Westmoreland, publier, au milieu de mon camp, que celui qui ne se sent pas d'humeur d'être de ce combat, ait à partir: son passe-port sera signé, et sa bourse remplie d'écus pour le reconduire chez lui. Je ne voudrais pas mourir dans la compagnie d'un soldat qui craindrait de mourir de société avec nous. Ce jour est appelé la fête de Saint-Crépin [31]. Celui qui survivra à cette journée, et retournera dans son pays, sautera de joie, quand on nommera cette fête, et s'enorgueillira au nom de Crépin. S'il voit un long âge, il fêtera tous les ans ses amis, la veille de ce grand jour, et il dira: C'est demain la Saint-Crépin: et alors il ôtera sa manche, et montrera ses cicatrices. Les vieillards oublient; mais quand ils oublieraient tout le reste, ils se souviendront toujours avec orgueil, et se vanteront avec emphase, des exploits qu'ils auront faits en cette journée; et alors nos noms seront aussi familiers dans leur bouche que ceux de leur propre famille. Le roi Henri, Bedford, Exeter, Warwick et Talbot, Salisbury et Glocester seront toujours rappelés de nouveau, et salués à pleines coupes. Le bon vieillard racontera cette histoire à son fils; et d'aujourd'hui à la fin des siècles, ce jour solennel ne passera jamais, qu'il n'y soit fait mention de nous; de nous, petit nombre d'heureux, troupe de frères: car celui qui verse aujourd'hui son sang avec moi sera mon frère. Fût-il né dans la condition la plus vile, ce jour va l'anoblir: et les gentilshommes d'Angleterre, qui reposent en ce moment dans leur lit se croiront maudits de ne s'être pas trouvés ici. Comme ils se verront petits dans leur estime, quand ils entendront parler l'un de ceux qui auront combattu avec nous le jour de Saint-Crépin!
Note 31:[ (retour) ] La bataille d'Azincourt eut lieu le 25 octobre, jour de Saint-Crépin et de Saint-Crépinien.
(Entre Salisbury.)
SALISBURY.--Mon souverain, hâtez-vous de vous préparer: les Français sont rangés dans un bel ordre de bataille, et vont nous charger avec impétuosité.
LE ROI.--Tout est prêt, si nos coeurs le sont.
WESTMORELAND.--Périsse l'homme dont le coeur recule en ce moment!
LE ROI.--Quoi, cousin, tu ne souhaites donc pas à présent de nouveaux secours d'Angleterre?
WESTMORELAND.--Par l'esprit de Dieu, mon prince, je voudrais que vous et moi tout seuls, sans autre secours, pussions expédier ce combat!
LE ROI.--Allons, tu viens de rétracter ton voeu et de retrancher cinq mille hommes, et cela me plaît bien plus que de nous en souhaiter un seul de plus. (A tous les chefs.) Vous connaissez tous vos postes: Dieu soit avec vous!
(Fanfares. Entre Montjoie.)
MONTJOIE.--Une seconde fois, je viens savoir de toi, roi Henri, si tu veux à présent composer pour ta rançon, avant ta ruine certaine: car, tu n'en peux douter, tu es si près de l'abîme, que tu ne peux éviter d'y être englouti. De plus, par pitié, le connétable te prie d'avertir ceux qui te suivent de songer à se repentir de leurs fautes, afin que leurs âmes puissent, dans une douce et paisible retraite, sortir de ces plaines, où les corps de ces infortunés doivent rester gisants et pourrir.
LE ROI.--Qui t'a envoyé cette fois?
MONTJOIE.--Le connétable de France.
LE ROI.--Je te prie, reporte-lui ma première réponse: dis-leur qu'ils achèvent ma ruine, et qu'alors ils vendent mes ossements. Grand Dieu! pourquoi prennent-ils à tâche d'insulter ainsi des hommes infortunés? Celui qui jadis vendit la peau du lion, tandis que l'animal vivait encore, fut tué en le chassant. Nombre de nos corps, je n'en doute point, trouveront leur tombeau dans le sein de leur patrie; et je me flatte qu'au-dessus d'eux, le bronze attestera aux siècles futurs l'ouvrage de cette journée; et ceux qui laisseront leurs honorables ossements dans la France, mourant en hommes courageux, quoique ensevelis dans votre fange, y trouveront la gloire: le soleil viendra les y saluer de ses rayons, et exaltera leur honneur jusqu'aux cieux: il ne vous restera que les parties terrestres pour infecter votre climat et enfanter une peste sur la France [32]. Songe bien à la bouillante valeur de nos Anglais: quoique mourante, comme un boulet amorti qui ne fait plus que glisser sur le sable, elle se relève et détruit encore dans son nouveau cours; ses derniers bonds donnent une mort aussi fatale. Laisse-moi te parler fièrement.--Dis au connétable que nous sommes des guerriers mal vêtus comme en un jour de travail; que notre éclat et notre dorure sont ternis par une marche pénible, pendant la pluie, dans vos sillons. Il ne reste pas dans notre armée, et c'est, je pense, une assez bonne preuve que nous ne fuirons pas, une seule plume aux panaches, et le temps et l'action ont usé notre parure guerrière. Mais, par la messe, nos coeurs sont parés, et mes pauvres soldats me promettent qu'avant que la nuit vienne, ils seront vêtus de robes fraîches et nouvelles, ou qu'ils arracheront ces panaches neufs et brillants qui ornent la tête des Français, et qu'ils les mettront hors d'état de servir. S'ils tiennent leur parole, comme ils la tiendront, s'il plaît à Dieu, ma rançon alors sera facile à recueillir. Héraut, épargne tes peines. Officieux héraut, ne viens plus me parler de rançon: ils n'en auront point d'autre, je le jure, que ces membres; et s'ils les ont dans l'état où je compte les laisser, ils n'en retireront pas grande valeur: annonce-le au connétable.
Note 32:[ (retour) ]
Cette idée n'est pas particulière à Shakspeare; il se rencontre ici avec Lucain, liv. VII, v. 821:
Quid fugis hanc cladem? quid olentes deseris agros?
Has trahe, Cæsar, aquas; hoc, si potes, utere coelo.
Sed tibi tabentes populi Pharsalica rura
Eripiunt, camposque tenent victore fugato.
Corneille a imité ce passage dans Pompée:
.............................................de chars
Sur ses champs empestés confusément épars;
Ces montagnes de morts, privés d'honneurs suprêmes,
Que la nature force à se venger eux-mêmes;
Et de leurs troncs pourris exhalent dans les vents
De quoi faire la guerre au reste des vivants.
Voltaire, dans sa lettre à l'Académie française, oppose les vers qui précèdent à un passage de Shakspeare, mais il s'est prudemment arrêté à ce vers que nous venons de citer. (Steevens.) ]
MONTJOIE.--Je le ferai, roi Henri; et je prends congé de toi: tu n'entendras plus la voix du héraut.
(Il sort.)
LE ROI.--Et moi, j'ai bien peur que tu ne reviennes encore parler de rançon.
(Entre le duc d'York.)
YORK.--Mon souverain, je vous demande à genoux la grâce de conduire l'avant-garde.
LE ROI.--Conduis-la, brave York. Allons, soldats, marchons en avant.--Et toi, grand Dieu, dispose à ta volonté de cette journée!
(Ils sortent.)
SCÈNE IV
Le champ de bataille. Bruits de guerre, combats, etc.
Arrivent PISTOL, UN SOLDAT FRANÇAIS, ET l'ancien PAGE de Falstaff.
PISTOL.--Rends-toi, canaille!
LE SOLDAT FRANÇAIS.--Je pense que vous êtes le gentilhomme de bonne qualité.
PISTOL.--Qualité, dis-tu?--Es-tu gentilhomme? Comment t'appelles-tu? Réponds-moi?
LE SOLDAT FRANÇAIS.--O Seigneur Dieu!
PISTOL.--O Seigneur Diou doit être un gentilhomme! Fais bien attention à ce que je te vais dire, ô Seigneur Diou, et observe-le. Tu meurs par l'épée, à moins, ô Seigneur Diou, que tu ne me donnes une grosse rançon.
LE SOLDAT FRANÇAIS.--Oh! prenez miséricorde.--Ayez pitié de moi.
PISTOL.--Moy ne fera pas mon affaire; il m'en faut quarante moys [33], ou bien je t'arracherai les entrailles sanglantes.
Note 33:[ (retour) ] Moy, pièce de monnaie. Équivoque qui va être répétée sur le mot bras, que l'interlocuteur prend pour brass, cuivre.
LE SOLDAT FRANÇAIS.--Est-il impossible d'échapper à la force de ton bras?
PISTOL.--Brass! Roquet! Quoi, du cuivre? Tu m'offres du cuivre à présent, maudit bouc des montagnes?
LE SOLDAT FRANÇAIS.--Oh! pardonnez-moi!
PISTOL.--Ah! est-ce là ce que tu veux dire? Est-ce là une tonne de moys? Écoute un peu ici, page, demande pour moi à ce vil Français comment il s'appelle.
LE PAGE, au Français.--Écoutez: comment êtes-vous appelé?
LE SOLDAT FRANÇAIS.--Monsieur le Fer.
LE PAGE.--Il dit qu'il s'appelle Monsieur Fer.
PISTOL.--Monsieur Fer! Ah! par Dieu, je le ferrerai, je le ferlherai, je le ferrèterai. Rends-lui cela en français.
LE PAGE.--Je ne sais pas ce que c'est que ferrer, ferreter et ferlher en français.
PISTOL.--Dis-lui qu'il se prépare; car je vais lui couper le cou.
LE SOLDAT FRANÇAIS, au page.--Que dit-il, Monsieur?
LE PAGE.--Il me commande de vous dire que vous faites-vous prêt: car ce soldat-ci est disposé, tout à cette heure, à couper votre gorge.
PISTOL.--i, couper gorge, par ma foi, paysan, à moins que tu ne me donnes des écus, et de bons écus, ou je te mets en pièces avec cette épée que voilà.
LE SOLDAT FRANÇAIS.--Oh! je vous supplie, pour l'amour de Dieu, de me pardonner. Je suis un gentilhomme de bonne maison: gardez ma vie, et je vous donnerai deux cents écus.
PISTOL.--Qu'est-ce qu'il dit?
LE PAGE.--Il vous prie d'épargner sa vie, parce qu'il est un homme de bonne famille, et qu'il vous donnera, pour sa rançon, deux cents écus.
PISTOL.--Dis-lui que ma fureur s'apaisera, et que je prendrai ses écus.
LE SOLDAT FRANÇAIS.--Petit monsieur, que dit-il?
LE PAGE.--Encore qu'il est contre son jurement de pardonner aucun prisonnier: néanmoins, pour les écus que vous promettez, il est content de vous donner la liberté et le franchissement.
LE SOLDAT FRANÇAIS.--Sur mes genoux, je vous donne mille remercîments, et je m'estime heureux d'être tombé entre les mains d'un chevalier, je pense, le plus brave, et le plus distingué seigneur de l'Angleterre.
PISTOL.--Interprète-moi cela, page.
LE PAGE.--Il dit qu'il vous fait à genoux mille remercîments, et qu'il s'estime très-heureux d'être tombé entre les mains d'un seigneur, à ce qu'il croit, le plus brave, le plus généreux et le plus distingué de toute l'Angleterre.
PISTOL.--Comme il est vrai que je respire, je veux montrer quelque clémence. Allons, suis-moi!
LE PAGE.--Suivez, vous, le grand capitaine. (Le soldat et Pistol s'en vont.) Je n'ai, ma foi, encore jamais vu une voix aussi bruyante sortir d'un coeur aussi vide: aussi cela vérifie bien le proverbe qui dit: Que les tonneaux vides sont les plus sonores. Bardolph et Nym avaient cent fois plus de courage que ce diable de hurleur qui, comme celui de nos antiques farces, se rogne les ongles avec un poignard de bois. Tout le monde en peut faire autant. Ils sont pourtant tous deux pendus: et il y a longtemps que celui-ci aurait été leur tenir compagnie, s'il osait voler quelque chose sans regarder derrière lui. Il faut donc que je reste, moi, avec les goujats qui ont la garde du bagage de notre camp. Les Français feraient un beau butin sur nous, s'ils le savaient; car il n'y a personne pour le garder que des enfants.
(Il sort.)
SCÈNE V
Autre partie du champ de bataille. Bruits de guerre.
LE CONNÉTABLE, LE DUC D'ORLÉANS, BOURBON LE DAUPHIN ET RAMBURE.
LE CONNÉTABLE.--O diable!
LE DUC D'ORLÉANS.--Ah! seigneur! le jour est perdu, tout est perdu!
LE DAUPHIN.--Mort de ma vie! tout est détruit: tout! La honte se pose avec un rire moqueur sur nos panaches, et nous couvre d'un opprobre éternel. O méchante fortune!--Ne nous abandonne pas.
(Bruit de guerre d'un moment.)
LE CONNÉTABLE.--Allons, tous nos rangs sont rompus.
LE DAUPHIN.--O honte qui ne passera point! Poignardons-nous nous-mêmes. Sont-ce là ces misérables soldats dont nous avons joué le sort aux dés?
LE DUC D'ORLÉANS.--Est-ce là le roi à qui nous avons envoyé demander sa rançon?
BOURBON.--Opprobre! éternel opprobre! Partout la honte!--Mourons à l'instant.--Retournons encore à la charge; et que celui qui ne voudra pas suivre Bourbon se sépare de nous, et aille, son bonnet à la main comme un lâche entremetteur, se tenir à la porte pendant qu'un esclave aussi grossier que mon chien souille de ses embrassements la plus belle de ses filles.
LE CONNÉTABLE.--Que le désordre, qui nous a perdus, nous sauve maintenant! Allons par pelotons offrir notre vie à ces Anglais.
LE DUC D'ORLÉANS.--Nous sommes encore assez d'hommes vivants dans cette plaine pour étouffer les Anglais dans la presse, au milieu de nous, s'il est possible encore de rétablir un peu d'ordre.
BOURBON.--Au diable l'ordre, à présent!--Je vais me jeter dans le fort de la mêlée. Abrégeons la vie: autrement notre honte durera trop longtemps.
(Ils sortent.)
SCÈNE VI
Autre partie du champ de bataille.
Bruits de guerre. LE ROI HENRI entre avec ses soldats, puis EXETER et suite.
LE ROI.--Nous nous sommes conduits à merveille, braves compatriotes: mais tout n'est pas fait; les Français tiennent encore la plaine.
EXETER.--Le duc d'York se recommande à Votre Majesté.
LE ROI.--Vit-il, ce cher oncle? Trois fois, dans l'espace d'une heure, je l'ai vu terrassé, et trois fois se relever et combattre. De son casque à son éperon, il n'était que sang.
EXETER.--C'est en cet état, le brave guerrier, qu'il est couché, engraissant la plaine; et à ses côtés sanglants est aussi gisant le noble Suffolk, compagnon fidèle de ses honorables blessures! Suffolk a expiré le premier et York, tout mutilé, se traîne auprès de son ami, se plonge dans le sang figé où baigne son corps, et soulevant sa tête par sa chevelure, il baise les blessures ouvertes et sanglantes de son visage, et lui crie: «Arrête encore, cher Suffolk, mon âme veut accompagner la tienne dans son vol vers les cieux. Chère âme, attends la mienne; elles voleront unies ensemble, comme dans cette plaine glorieuse et dans ce beau combat, nous sommes restés unis en chevaliers.» Au moment où il disait ces mots, je me suis approché et je l'ai consolé. Il m'a souri, m'a tendu sa main, et serrant faiblement la mienne, il m'a dit:--Cher lord, recommande mes services à mon souverain. Ensuite il s'est retourné, et il a jeté son bras blessé autour du cou de Suffolk, et a baisé ses lèvres; et ainsi marié à la mort, il a scellé de son sang le testament de sa tendre amitié, qui a si glorieusement fini. Cette noble et tendre scène m'a arraché ces pleurs que j'aurais voulu étouffer; mais j'ai perdu le mâle courage d'un homme; toute la faiblesse d'une femme a amolli mon âme, et a fait couler de mes yeux un torrent de larmes.
LE ROI.--Je ne blâme point vos armes; car, à votre seul récit, il me faut un effort pour contenir ces yeux couverts d'un nuage, et prêts à en verser aussi. (Un bruit de guerre.) Mais écoutons! Quelle est cette nouvelle alarme? Les Français ont rallié leurs soldats épars! Allons, que chaque soldat tue ses prisonniers. Donnez-en l'ordre dans les rangs.
(Ils sortent.)
SCÈNE VII
Autre partie du champ de bataille.
On voit entrer FLUELLEN ET GOWER.
FLUELLEN.--Comment! on a tué les enfants et le bagage! C'est contre les lois expresses de la guerre; c'est un trait de bassesse aussi grand, voyez-vous, qu'on en puisse offrir dans le monde. En votre conscience, là, n'est-ce pas?
GOWER.--Il est certain qu'il n'est pas resté un seul de ces jeunes enfants en vie; et ce sont ces infâmes poltrons qui se sauvent de la bataille qui ont fait ce carnage: ils ont encore, outre cela, brûlé ou emporté tout ce qui était dans la tente du roi; aussi le roi a-t-il, très à propos, ordonné à chaque soldat d'égorger chacun leurs prisonniers. Oh! c'est un brave roi!
FLUELLEN.--Il est né à Monmouth, capitaine Gower. Comment appelez-vous la ville où Alexandre le gros est né?
GOWER.--Alexandre le Grand, vous voulez dire?
FLUELLEN.--Quoi, je vous prie, est-ce que le gros et le grand ne sont pas la même chose? Le gros, ou le grand, ou le puissant, ou le magnanime, reviennent toujours au même, sinon que la phrase varie un peu.
GOWER.--Je crois qu'Alexandre le Grand est né en Macédoine. Son père s'appelait.... Philippe de Macédoine, à ce que je crois.
FLUELLEN.--Je crois aussi que c'est en Macédoine qu'Alexandre est né. Je vous dirai, capitaine, si vous cherchez dans les cartes du monde, je vous assure que vous trouverez, en comparant Macédoine avec Monmouth, que leur situation, voyez-vous, sont toutes deux les mêmes. Il y a une rivière en Macédoine, il y en a une aussi à Monmouth. Celle de Monmouth s'appelle Wye; mais pour le nom de l'autre rivière, cela m'a passé de la cervelle; mais ça n'y fait rien; c'est aussi semblable l'un à l'autre, comme mes doigts sont avec mes doigts, et elles ont toutes deux du saumon. Si vous faites bien attention à la vie d'Alexandre, la vie de Henri de Monmouth lui ressemble passablement bien aussi, dans ses rages et dans ses furies, et dans ses emportements et dans ses colères, et dans ses humeurs et dans ses chagrins, et dans ses indignations; et aussi étant un peu enivré dans sa cervelle, il a, dans son vin et sa fureur, tué son meilleur ami Clitus.
GOWER.--Notre roi ne lui ressemble pas en ce cas-là; car il n'a jamais tué aucun de ses amis.
FLUELLEN.--Cela n'est pas bien de votre part, voyez-vous, de m'arracher la parole de la bouche avant que mon conte soit fait et fini. Je ne parle qu'en figures et en comparaisons de l'histoire: de même qu'Alexandre tua son ami Clitus étant dans son vin et à boire, de même aussi Henri Monmouth, étant dans son bon sens et sain de jugement, a chassé le gros et gras baron, qui avait ce gros ventre, celui qui était si plein de bons mots, de plaisanteries, de bons tours et de bouffonneries.... j'ai oublié son nom....
GOWER.--Quoi! le chevalier Falstaff?
FLUELLEN.--Précisément, c'est lui-même. Je vous dis qu'il y a de braves gens nés à Monmouth.
GOWER.--Voilà Sa Majesté.
(Bruit de guerre. Entrent le roi Henri, Warwick, Glocester, Exeter, Fluellen, etc. Fanfare.)
LE ROI.--Depuis que j'ai posé le pied en France, je ne me suis senti en colère que dans cet instant. Prends ta trompette, héraut: vole à ces cavaliers que tu vois là-bas sur la colline. S'ils veulent combattre, dis leur de descendre, sinon qu'ils évacuent la plaine: leur vue nous offense. S'ils ne veulent prendre ni l'un ni l'autre parti, nous irons les trouver, et nous les précipiterons de cette colline, aussi rapidement que la pierre lancée par les frondes de l'antique Assyrie. En outre, nous couperons la gorge de ceux que nous avons ici, et pas un de ceux que nous prendrons ne trouvera miséricorde.--Va le leur dire.
(Entre Montjoie.)
EXETER.--Voici le héraut de France, mon prince, qui vient vers nous.
GLOCESTER.--Son regard est plus humble que de coutume.
LE ROI.--Quoi donc! Que veut dire ceci, héraut? Ne sais-tu pas que j'ai dévoué ces ossements au payement de ma rançon? Viens-tu encore me parler de rançon?
MONTJOIE.--Non, grand roi. Je viens te demander, au nom de l'humanité, la permission de parcourir cette plaine sanglante, d'y compter nos morts pour les ensevelir, et séparer les nobles des morts vulgaires. Car les vils paysans baignent leurs membres dans le sang des princes; et nombre de princes, ô malédiction sur cette journée! sont noyés dans un sang vil et mercenaire, tandis que leurs coursiers, blessés et enfoncés jusqu'au poitrail dans le sang, s'indignent, et dans leur fureur, foulent sous leurs pieds armés de fer leurs maîtres déjà morts, et les tuent deux fois. O permets-nous, grand roi, d'errer en sûreté dans la plaine, et de disposer de leurs cadavres!
LE ROI.--Je te dirai franchement, héraut, que je ne sais pas si la victoire est à nous, ou non; car je vois encore de nombreux escadrons de vos cavaliers galoper sur la plaine.
MONTJOIE.--La victoire est à vous.
LE ROI.--Louanges en soient rendues à Dieu, et non pas à notre force!--Comment appelle-t-on ce château, qui est tout près d'ici?
MONTJOIE.--On l'appelle Azincourt.
LE ROI.--Nous nommerons donc ce combat la bataille d'Azincourt, donnée le jour des saints Crépin et Crépinien.
FLUELLEN.--Plaise à Votre Majesté, votre grand-père, de fameuse mémoire, et votre grand-oncle, Edouard le Noir, prince de Galles, à ce que j'ai lu dans les chroniques, ont soutenu une bien brave bataille ici en France.
LE ROI.--Il est vrai, Fluellen.
FLUELLEN.--Votre Majesté dit bien vrai. Si Votre Majesté s'en souvient, les Gallois ont été bien utiles dans un jardin où il y avait des poireaux, en portant des poireaux à leurs bonnets à la Monmouth; ce que Votre Majesté sait bien être encore aujourd'hui une marque honorable de ce service-là; et je crois bien aussi que Votre Majesté ne dédaigne pas, sans doute, de porter aussi le poireau à la Saint-David.
LE ROI.--Je le porte, sans doute, en signe d'un honneur mémorable; car je suis Gallois aussi moi-même, vous le savez, mon cher compatriote.
FLUELLEN.--Toute l'eau de la rivière Wye ne laverait pas le sang gallois qui coule dans les veines de Votre Majesté; je peux vous dire cela. Dieu vous bénisse, et vous conserve autant qu'il plaira à Sa Grâce et à Sa Majesté aussi.
LE ROI.--Je te rends grâces, mon cher compatriote.
FLUELLEN.--Par mon Jésus! je suis le compatriote de Votre Majesté, le sache qui voudra; je l'avouerai à toute la terre, je n'ai pas lieu de rougir de Votre Majesté. Dieu soit loué, tant que Votre Majesté sera un honnête homme.
LE ROI.--Dieu veuille me conserver tel. (Montrant le héraut de France.) Que nos hérauts l'accompagnent. Rapportez-moi au juste le nombre des morts de l'une et l'autre armée. (Le roi montrant Williams.) Qu'on m'appelle ce soldat que voilà.
EXETER.--Soldat, venez parler au roi.
LE ROI.--Soldat, pourquoi portes-tu ce gant à ton chapeau?
WILLIAMS.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, c'est le gage d'un homme avec lequel je dois me battre, s'il est encore en vie.
LE ROI.--Est-ce un Anglais?
WILLIAMS.--Sous le bon plaisir de Votre Majesté, c'est un drôle avec qui j'ai eu dispute la nuit dernière, et à qui, s'il est en vie et si jamais il ose réclamer ce gant-là, j'ai juré d'appliquer un soufflet; ou bien, si je puis apercevoir mon gant à son bonnet, comme il a juré foi de soldat qu'il l'y porterait (s'il est en vie), je le lui ferai sauter de la tête d'une belle manière.
LE ROI.--Que pensez-vous de ceci, capitaine Fluellen?--Est-il à propos que ce soldat tienne son serment?
FLUELLEN.--C'est un fanfaron et un lâche s'il ne le fait pas; plaise à Votre Majesté, en conscience.
LE ROI.--Peut-être que son ennemi est un homme d'un rang supérieur, qui n'est pas dans le cas de lui faire raison.
FLUELLEN.--Quand il serait aussi bon gentilhomme que le diable, que Lucifer et Belzébuth lui-même, il est nécessaire, voyez-vous, sire, qu'il tienne son voeu et son serment. S'il se parjurait, voyez-vous, sa réputation serait celle d'un insigne poltron, comme il est vrai que son soulier noir a foulé la terre de Dieu, sur mon âme et conscience.
LE ROI.--Cela étant, tiens ton serment, soldat, quand tu rencontreras ce drôle-là.
WILLIAMS.--Aussi ferai-je, sire, comme il est vrai que je vis.
LE ROI.--Sous qui sers-tu?
WILLIAMS.--Sous le capitaine Gower, sire.
FLUELLEN.--Gower est un bon capitaine, et qui a son bon savoir et une bonne littérature dans la guerre.
LE ROI.--Va le chercher, soldat, et me l'amène.
WILLIAMS.--J'y vais, sire.
(Williams sort.)
LE ROI.--Tiens, Fluellen, porte cette faveur pour moi, et mets-la à ton chapeau. Tandis qu'Alençon et moi nous étions par terre, j'ai arraché ce gant de son casque. Si quelqu'un le réclame, il faut que ce soit un ami d'Alençon, et notre ennemi par conséquent: ainsi, si tu le rencontres, arrête-le si tu m'aimes.
FLUELLEN.--Votre Grâce me fait un aussi grand honneur que puisse en désirer le coeur de ses sujets. Je voudrais, de toute mon âme, trouver l'homme planté sur deux jambes qui se trouvera offensé à la vue de ce gant: voilà tout; mais je voudrais bien le voir une fois. Dieu veuille, de sa grâce, que je le voie!
LE ROI.--Connais-tu Gower?
FLUELLEN.--C'est mon cher ami, sous le bon plaisir de Votre Majesté.
LE ROI.--Je t'en prie, va donc le chercher, et amène-le à ma tente.
FLUELLEN.--Je pars.
LE ROI.--Lord Warwick, et vous, mon frère Glocester, suivez de près Fluellen: le gant que je lui ai donné comme une faveur pourrait bien lui attirer un affront. C'est le gant d'un soldat que je devrais, d'après la convention, porter moi-même. Suivez-le, cousin Warwick. Si le soldat le frappait, comme je présume à son maintien brutal qu'il tiendra sa parole, il pourrait en arriver quelque malheur soudain; car je connais Fluellen pour un homme courageux et, quand on l'irrite, vif comme le salpêtre: il sera prompt à lui rendre injure pour injure. Suivez-le, et veillez à ce qu'il n'arrive aucun malheur entre eux deux. Venez avec moi, vous, mon oncle Exeter.
SCÈNE VIII
Devant la tente du roi.
Entrent GOWER ET WILLIAMS.
WILLIAMS.--Je gage que c'est pour vous faire chevalier, capitaine.
(Arrive Fluellen.)
FLUELLEN.--La volonté de Dieu soit faite et son bon plaisir. Capitaine, je vous supplie, venez-vous-en bien vite chez le roi; il se prépare peut-être plus de bien pour vous par hasard, que vous ne sauriez vous imaginer.
WILLIAMS.--Monsieur, connaissez-vous ce gant-là?
FLUELLEN.--Ce gant-là? Je sais que ce gant est un gant.
WILLIAMS.--Et moi, je connais celui-ci, et voilà comme je le réclame.
(Il le frappe.)
FLUELLEN.--Sang-Dieu! voilà un traître s'il y en a un dans le monde universel, en France ou en Angleterre.
GOWER.--O Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc? (A Williams.) Vous, misérable....
WILLIAMS.--Croyez-vous que je veuille être parjure?
FLUELLEN.--Retirez-vous, capitaine Gower; je m'en vais le traiter, le traître, comme il le mérite, et je l'arrangerai d'importance, je vous assure.
WILLIAMS.--Je ne suis point un traître.
FLUELLEN.--C'est un mensonge: qu'il t'étrangle. Je vous ordonne à vous présent, et au nom de Sa Majesté, de l'arrêter. C'est un ami du duc d'Alençon.
(Entrent Warwick et Glocester.)
WARWICK.--Qu'est-ce que c'est? Qu'y a-t-il donc là? De quoi s'agit-il?
FLUELLEN.--Monseigneur, voilà, Dieu soit béni, une des plus contagieuses trahisons qui vient de se découvrir, voyez-vous, que vous puissiez voir dans le plus beau jour d'été.--Voici Sa Majesté.
(Entrent le roi Henri et Exeter.)
LE ROI.--Comment? De quoi s'agit-il donc ici?
FLUELLEN.--Sire, voici un scélérat, un traître, qui a, voyez-vous, sire, frappé le gant que Votre Majesté a arraché du casque d'Alençon.
WILLIAMS.--Sire, c'était là mon gant, car voilà le pareil, et celui à qui je l'ai donné en échange m'a promis de le porter à son bonnet: je lui ai promis de le frapper s'il osait le faire; j'ai rencontré cet homme avec mon gant à son bonnet, et j'ai tenu ma parole.
FLUELLEN.--Or, écoutez à présent, sire, sous le bon plaisir de votre vaillance, quel misérable maraud c'est là. J'espère que Votre Majesté assurera, attestera, témoignera, et protestera bien, que c'est là le gant d'Alençon que Votre Majesté m'a donné, en votre conscience, là.
LE ROI.--Donne-moi ton gant, soldat; vois-tu, voilà le pareil. C'est moi, je te l'assure, que tu as promis de frapper, et tu peux te ressouvenir que tu t'es servi de termes très-durs à mon égard.
FLUELLEN.--Eh bien, plaise à Votre Majesté, que la tête en réponde s'il y a des lois martiales dans le monde.
LE ROI.--Comment peux-tu me faire satisfaction pour cette offense?
WILLIAMS.--Toutes les offenses, mon prince, viennent du coeur, et je proteste qu'il n'est jamais rien sorti du mien qui puisse offenser Votre Majesté.
LE ROI.--C'est nous-même cependant que tu as insulté.
WILLIAMS.--Vous ne vous êtes pas présenté alors sous les traits de Votre Majesté; vous ne m'avez paru que comme un soldat ordinaire, témoin la nuit qu'il faisait, votre uniforme et votre air soumis; et ce que Votre Altesse a souffert sous cette forme, je vous supplie de le regarder comme votre faute et non comme la mienne; car si vous eussiez été ce que je vous croyais, il n'y avait point d'offense: c'est pourquoi je supplie Votre Altesse de me pardonner.
LE ROI.--Tenez, mon oncle Exeter, remplissez ce gant d'écus, et donnez-le à ce soldat.--Garde-le, soldat, et porte-le à ton bonnet comme une marque d'honneur, jusqu'à ce que je le réclame: donnez-lui les écus. (A Fluellen.) Et vous, capitaine, il faut être aussi de ses amis.
FLUELLEN.--Par ce jour et par cette lumière, ce drôle-là a du courage et du feu dans le ventre. Tiens, voilà un écu pour toi, et je te recommande de servir bien Dieu, et de te préserver des brouilleries, des vacarmes et des querelles, et des discussions, et je t'assure que tu t'en trouveras mieux.
WILLIAMS.--Je ne veux point de votre argent.
FLUELLEN.--C'est de bon coeur: moi je te dis que cela te servira pour raccommoder ton havre-sac: allons, pourquoi faire le honteux comme cela? Ton havre-sac n'est déjà pas si bon. C'est un bon écu, je t'assure, ou bien attends, je le changerai.
(Entre un héraut.)
LE ROI.--Eh bien, héraut, les morts sont-ils comptés?
LE HÉRAUT.--Voici la liste de ceux de l'armée française.
LE ROI.--Digne oncle, quels sont les prisonniers de marque que nous avons faits?
EXETER.--Charles, duc d'Orléans, neveu du roi; Jean, duc de Bourbon, et le seigneur Boucicaut, et des autres seigneurs, barons, chevaliers, gentilshommes, quinze cents, sans compter les soldats.
LE ROI.--Cette liste porte dix mille Français morts restés sur le champ de bataille. Dans ce nombre, il y en a cent vingt-six, tant princes que nobles, portant bannière; ajoutez huit mille quatre cents, tant chevaliers, écuyers et autres guerriers distingués, dont il y en a cinq cents qui n'ont été faits chevaliers que d'hier; en sorte que, dans les dix mille hommes qu'ils ont perdus, il n'y a que six cents mercenaires: le reste sont tous princes, barons, seigneurs, chevaliers, écuyers et gentilshommes de naissance et de qualité. Les noms de leurs nobles qui ont été tués: Charles d'Albret, grand connétable de France; Jacques Châtillon, amiral de France; le grand maître des arbalétriers; le seigneur Rambure; le brave Guichard Dauphin, grand maître de France; Jean, duc d'Alençon; Antoine, duc de Brabant, frère du duc de Bourgogne; Edouard, duc de Bar; parmi les hauts comtes: Grandpré, Roussi, Fauconberg et de Foix, Beaumont, Merle, Vaudemont et Lestrelles. Voilà une société de morts illustres.--Où est la liste des morts anglais? (Le héraut lui présente un autre papier.) Edouard, duc d'York; le comte de Suffolk; sir Richard Kelty; David Gam, écuyer, point d'autre de marque; et des soldats, vingt-cinq en tout. O Dieu du ciel! ton bras s'est signalé ici; et c'est à toi seul, et non pas à nous, que nous devons rendre tout l'honneur de cette journée! Quand jamais a-t-on vu, dans la mêlée d'une bataille rangée, et sans ruse ni stratagème, une si grande perte d'un côté, une si légère de l'autre? Prends-en tout l'honneur, grand Dieu, car il t'appartient tout entier.
EXETER.--Cela est miraculeux!
LE ROI.--Allons, marchons en procession au village prochain, et proclamons dans notre armée la défense, sous peine de mort, de se vanter de cette victoire, et d'en enlever à Dieu l'hommage; il n'appartient qu'à lui seul.
FLUELLEN.--Ne peut-on pas sans crime, s'il plaît à Votre Majesté, dire le nombre des morts?
LE ROI.--Oui, capitaine; mais avec l'aveu que Dieu a combattu pour nous.
FLUELLEN.--Oui, sur ma conscience, il nous a fait grand bien.
LE ROI.--Remplissons tous les devoirs religieux. Qu'on chante le Non nobis [34] et le Te Deum. Après avoir pieusement enseveli les morts, nous marcherons vers Calais, et de là en Angleterre, où jamais n'abordèrent de France des mortels plus fortunés que nous.
(Ils sortent.)
Note 34:[ (retour) ] Dans le psaume In exitu, que le roi fit chanter après la victoire, se trouve, selon la Vulgate, celui qui commence par Non nobis, Domine.
FIN DU QUATRIÈME ACTE.