SCÈNE I
Le camp de Bolingbroke devant Bristol.
Entrent BOLINGBROKE, YORK, NORTHUMBERLAND, PERCY, ROSS.--Derrière eux viennent des officiers conduisant WILLOUGHBY, BUSHY et GREEN prisonniers.
BOLINGBROKE.--Faites approcher ces hommes.--Bushy et Green, je ne veux point tourmenter vos âmes (qui dans un instant vont être séparées de leurs corps) en vous représentant trop fortement les crimes de votre vie: cela serait manquer de charité. Cependant, pour laver mes mains de votre sang, je vais ici, à la face des hommes, exposer quelques-unes des causes de votre mort. Vous avez perverti un prince, un véritable roi, né d'un sang vertueux, d'une physionomie heureuse; vous l'avez dénaturé, vous l'avez entièrement défiguré. Vous avez en quelque sorte, par les heures choisies pour vos débauches [18], établi le divorce entre la reine et lui, et troublé la possession de la couche royale; vous avez flétri la beauté des joues d'une belle reine par les larmes qu'ont arrachées de ses yeux vos odieux outrages. Moi-même, que la fortune a fait naître prince, uni au roi par le sang, uni par l'affection avant que vous l'eussiez porté à mal interpréter mes actions, j'ai courbé la tête sous vos injustices; j'ai envoyé vers des nuages étrangers les soupirs d'un Anglais, mangeant le pain amer de l'exil; tandis que vous vous engraissiez sur mes seigneuries, que vous renversiez les clôtures de mes parcs, que vous abattiez les arbres de mes forêts, que vous enleviez de mes fenêtres les armoiries de ma famille, que vous effaciez partout mes devises, ne laissant plus, si ce n'est dans la mémoire des hommes et dans ma race vivante, aucun indice qui pût prouver au monde que je suis un gentilhomme. C'est là ce que vous avez fait, et bien plus encore, bien plus que le double de tout ceci; et c'est ce qui vous condamne à mort.--Voyez à ce qu'on les livre aux exécuteurs et à la main de la mort.
Note 18:[ (retour) ]
You have in manner, with your sinful hours,
Made a divorce betwixt his queen and him,
Broke the possession of a royal bed.
Ces vers ne paraissent pas précisément impliquer que ces favoris de Richard l'aient rendu infidèle à la reine, mais plutôt qu'ils l'ont entraîné dans des orgies de nuit. Rien d'ailleurs dans la pièce n'indique aucun tort de ce genre; Richard et sa femme sont au contraire représentés comme des époux très-unis, et même très-tendres.
BUSHY.--Le coup de la mort est mieux venu pour moi que ne l'est Bolingbroke pour l'Angleterre.--Milords, adieu.
GREEN.--Ce qui me console, c'est que le ciel recevra nos âmes, et punira l'injustice des peines de l'enfer.
BOLINGBROKE.--Lord Northumberland, veillez à leur exécution. (Sortent Northumberland et plusieurs autres emmenant les prisonniers.)--Ne dites-vous pas, mon oncle, que la reine est dans votre château? Au nom du ciel, ayez soin qu'elle soit bien traitée: Dites-lui que je lui envoie l'assurance de mes sentiments affectueux; ayez bien soin qu'on lui transmette mes compliments.
YORK.--J'ai dépêché un de mes gentilshommes, avec une lettre où je lui parle au long de votre affection pour elle.
BOLINGBROKE.--Merci, mon bon, mon cher oncle.--Allons, milords, partons pour combattre Glendower et ses complices: encore quelque temps à l'ouvrage; puis après, congé.
(Ils sortent.)