SCÈNE I
Sicile.—Appartement dans le palais de Léontes.
LÉONTES, CLÉOMÈNE, DION, PAULINE, suite.
CLÉOMÈNE.—Seigneur, vous en avez assez fait; vous avez témoigné le repentir d'un saint; si vous avez commis des fautes, vous les avez bien expiées, et même votre pénitence a surpassé vos fautes: finissez enfin par faire ce que le ciel a déjà fait, oubliez vos offenses, et vous les pardonnez comme il vous les pardonne.
LÉONTES.—Tant que je me souviendrai d'elle et de ses vertus, je ne puis oublier mon injustice envers elle; je songe toujours au tort que je me suis fait à moi-même; tort si grand qu'il laisse mon royaume sans héritier, et qui a détruit la plus douce compagne sur laquelle un époux ait fondé ses espérances.
PAULINE.—Cela est vrai, trop vrai, seigneur; quand vous épouseriez l'une après l'autre toutes les femmes du monde, ou quand vous prendriez quelque bonne qualité à toutes pour en former une femme parfaite, celle que vous avez tuée serait encore sans égale.
LÉONTES.—Je le crois ainsi. Tuée? Moi, je l'ai tuée?—Oui, je l'ai fait; mais vous me donnez un coup bien cruel, en me disant que je l'ai tuée. Ce mot est aussi amer pour moi dans votre bouche que dans mes pensées: à l'avenir, ne me le dites que bien rarement.
CLÉOMÈNE.—Ne le prononcez jamais, bonne dame; vous auriez pu dire mille choses qui eussent été plus convenables aux circonstances, et plus conformes à la bonté de votre coeur.
PAULINE, à Cléomène.—Vous êtes un de ceux qui voudraient le voir se remarier.
DION.—Si vous ne le désirez pas, vous n'avez donc aucune pitié de l'État; et vous ne vous souvenez pas de son auguste nom? Considérez un peu quels dangers, si Sa Majesté ne laisse point de postérité, peuvent tomber sur ce royaume et dévorer tous les témoins indécis de sa ruine. Quoi de plus saint que de se réjouir de ce que la feue reine est en paix? quoi de plus saint que de faire rentrer le bonheur dans la couche de Sa Majesté, avec une douce compagne, pour soutenir la royauté, nous consoler du présent et préparer le bien à venir?
PAULINE.—Il n'en est aucune qui soit digne, auprès de celle qui n'est plus. D'ailleurs, les dieux voudront que leurs desseins secrets s'accomplissent. Le divin Apollon n'a-t-il pas répondu, et n'est-ce pas là le sens de son oracle, que le roi Léontes n'aura point d'héritier qu'on n'ait retrouvé son enfant perdu? Et l'espoir qu'il soit jamais retrouvé est aussi contraire à la raison humaine, qu'il l'est que mon Antigone brise son tombeau, et revienne à moi, car, sur ma vie, il a péri avec l'enfant. Votre avis est donc que notre souverain contrarie le ciel et s'oppose à ses volontés? (Au roi.) Ne vous inquiétez point de postérité: la couronne trouvera toujours un héritier. Le grand Alexandre laissa la sienne au plus digne, et par là son successeur avait chance d'être le meilleur possible.
LÉONTES.—Chère Pauline, vous qui avez en honneur, je le sais, la mémoire d'Hermione, ah! que ne me suis-je toujours dirigé d'après vos conseils! Je pourrais encore à présent contempler les beaux yeux de ma reine chérie, je pourrais encore recueillir des trésors sur ses lèvres.
PAULINE.—En les laissant plus riches encore, après le don qu'elles vous auraient fait.
LÉONTES.—Vous dites la vérité: il n'est plus de pareilles femmes: ainsi plus de femme. Une épouse qui ne la vaudrait pas, et qui serait mieux traitée qu'elle, forcerait son âme sanctifiée à revêtir de nouveau son corps et à nous apparaître sur ce théâtre où nous l'outrageons en ce moment; et à me dire, dans les tourments de son coeur: Pourquoi plutôt moi?
PAULINE.—Si elle avait le pouvoir de le faire, elle en aurait une juste raison.
LÉONTES.—Oui, bien juste: et elle m'exciterait à poignarder celle que j'aurais épousée.
PAULINE.—Je le ferais comme elle: si j'étais le fantôme qui revint, je vous dirais de considérer les yeux de votre nouvelle épouse, et de me dire pour quels attraits vous l'auriez choisie; et ensuite je pousserais un cri en vous adressant ces mots: Souviens-toi de moi.
LÉONTES.—Les étoiles, les étoiles mêmes, et tous les yeux du monde ne sont auprès des siens que des charbons éteints! Ne craignez point une autre épouse; je ne veux plus de femme, Pauline.
PAULINE.—Voulez-vous jurer de ne jamais vous marier que de mon libre consentement?
LÉONTES.—Jamais, Pauline; je le jure sur le salut de mon âme.
PAULINE.—Vous l'entendez, seigneurs, soyez tous témoins de son serment.
CLÉOMÈNE.—Vous le tentez au delà de toute mesure.
PAULINE.—A moins qu'une autre femme, ressemblant autant à Hermione que son portrait, ne se présente à ses yeux.
CLÉOMÈNE.—Chère dame...
PAULINE.—J'ai dit.—Cependant, si mon roi veut se marier...—Oui, si vous le voulez seigneur, et qu'il n'y ait pas de moyen de vous en ôter la volonté, donnez-moi l'office de vous choisir une reine; elle ne sera pas aussi jeune que l'était la première; mais elle sera telle que, si l'ombre de votre première reine revenait, elle se réjouirait de vous voir dans ses bras.
LÉONTES.—Ma fidèle Pauline, nous ne nous marierons point que sur votre avis.
PAULINE.—Et je vous le conseillerai, quand votre première reine reviendra à la vie; jamais auparavant.
(Entre un gentilhomme.)
LE GENTILHOMME.—Quelqu'un qui se donne pour le prince Florizel, fils de Polixène, vient avec sa princesse, la plus belle personne que j'aie jamais vue, demander à être introduit auprès de Votre Majesté.
LÉONTES.—Quelle affaire avons-nous avec lui? Il ne vient point dans un appareil digne de la grandeur de son père; son arrivée, si soudaine et si imprévue, nous dit assez que ce n'est point une visite volontaire, mais une entrevue forcée par quelque besoin ou quelque accident. Quelle suite a-t-il?
LE GENTILHOMME.—Peu de suite, et ceux qui la composent ont pauvre mine.
LÉONTES.—Sa princesse, dites-vous, est avec lui?
LE GENTILHOMME.—Oui, la plus incomparable beauté terrestre, je crois, que jamais le soleil ait éclairée de sa lumière.
PAULINE.—O Hermione! comme le siècle présent se vante toujours au-dessus du siècle passé, qui valait mieux, de même, la tombe cède le pas aux objets que l'on voit à présent. Vous-même, monsieur, vous avez dit, et vous l'avez écrit aussi (mais maintenant vos écrits sont plus glacés que celle qui en était le sujet), qu'elle n'avait jamais été, et que jamais elle ne serait égalée. Vos vers, qui suivaient autrefois sa beauté, ont étrangement reculé, pour que vous disiez à présent que vous en avez vu une plus accomplie.
LE GENTILHOMME.—Pardon, madame; j'ai presque oublié l'une: daignez me pardonner; et l'autre, quand une fois elle aura obtenu vos regards, obtiendra aussi votre voix. C'est une si belle créature que, si elle voulait fonder une secte, elle pourrait éteindre le zèle de toutes les autres sectes, et faire des prosélytes de tous ceux à qui elle dirait de la suivre.
PAULINE.—Comment! pas des femmes?
LE GENTILHOMME.—Les femmes l'aimeront, parce qu'elle est une femme qui vaut plus qu'aucun homme; les hommes l'aimeront, parce qu'elle est la plus rare de toutes les femmes!
LÉONTES.—Allez, Cléomène; et vous-même, accompagné de vos illustres amis, amenez-les recevoir nos embrassements. (Cléomène sort avec les seigneurs et le gentilhomme.) Toujours est-il étrange qu'il vienne ainsi se glisser dans notre cour.
PAULINE.—Si notre jeune prince (la perle des enfants) avait vécu jusqu'à cette heure, il aurait bien figuré à côté de ce seigneur: il n'y avait pas un mois d'intervalle entre leurs naissances.
LÉONTES.—Je vous prie, taisez-vous: vous savez qu'il meurt pour moi de nouveau quand on m'en parle. Lorsque je verrai ce jeune homme, vos discours, Pauline, pourraient me conduire à des réflexions capables de me priver de ma raison.—Je les vois qui s'avancent.
(Entrent Florizel, Perdita, Cléomène et autres seigneurs.)
LÉONTES, à Florizel.—Prince, votre mère fut bien fidèle au mariage, car, au moment où elle vous conçut, elle reçut l'empreinte de votre illustre père. Si je n'avais que vingt et un ans, les traits de votre père sont si bien gravés en vous, vous avez si bien son air, que je vous appellerais mon frère, comme lui, et je vous parlerais de quelques étourderies de jeunesse que nous fîmes ensemble. Vous êtes le bienvenu, ainsi que votre belle princesse, une déesse. Hélas! j'ai perdu un couple d'enfants qui auraient pu se tenir ainsi entre le ciel et la terre, et exciter l'admiration comme vous le faites, couple gracieux. Et ce fut alors que je perdis (le tout par ma folie) la société et l'amitié de votre vertueux père, que je désire voir encore une fois dans ma vie, quoiqu'elle soit maintenant accablée de malheurs.
FLORIZEL.—Seigneur, c'est par son ordre que j'ai abordé ici en Sicile, et je suis chargé de sa part de vous présenter tous les voeux qu'un roi et un ami peut envoyer à son frère, et si une infirmité, qui attaque les forces usées n'avait fait tort à la vigueur qu'il désirait, il aurait lui-même traversé l'étendue de terres et de mers qui sépare votre trône et le sien, pour vous revoir, vous qu'il aime (il m'a ordonné de vous le dire) plus que tous les sceptres et plus que tous ceux qui les portent en ce moment.
LÉONTES.—Ah! mon frère, digne prince, les outrages que je t'ai faits se réveillent en moi, et tes soins, d'une générosité si rare, accusent ma négligence tardive!—Soyez le bienvenu ici, comme le printemps l'est sur la terre. Et a-t-il donc aussi exposé cette merveille de la beauté aux cruels ou tout au moins aux rudes traitements du terrible Neptune, pour venir saluer un homme qui ne vaut pas ses fatigues, bien moins encore les hasards auxquels elle expose sa personne?
FLORIZEL.—Mon cher prince, elle vient de la Libye.
LÉONTES.—Où le belliqueux Smalus, ce prince si noble et si illustre, est craint et chéri?
FLORIZEL.—Oui, seigneur, de là; et c'est la fille de ce prince dont les larmes ont bien prouvé qu'il était son père au moment où il s'est séparé d'elle; c'est de là que, secondés par un officieux vent du midi, nous avons fait ce trajet pour exécuter la commission que m'avait donnée mon père, de visiter Votre Majesté. J'ai congédié sur vos rivages de Sicile la plus brillante portion de ma suite: ils vont en Bohême, pour annoncer mon succès dans la Libye, et mon arrivée et celle de ma femme dans cette cour où nous sommes.
LÉONTES.—Que les dieux propices purifient de toute contagion notre atmosphère, tandis que vous séjournerez dans notre climat! Vous avez un respectable père, un prince aimable; et moi, toute sacrée qu'est son auguste personne, j'ai commis un péché dont le ciel irrité m'a puni, en me laissant sans postérité: votre père jouit du bonheur qu'il a mérité du ciel, possédant en vous un fils digne de ses vertus. Qu'aurais-je pu être, moi qui aurais pu voir maintenant mon fils et ma fille aussi beaux que vous?
(Entre un seigneur.)
LE SEIGNEUR.—Noble seigneur, ce que je vais annoncer ne mériterait aucune foi, si les preuves n'étaient pas si près. Apprenez, seigneur, que le roi de Bohême m'envoie vous saluer et vous prier d'arrêter son fils, qui, abandonnant sa dignité et ses devoirs, a fui loin de son père et de ses hautes destinées, pour s'évader avec la fille d'un berger.
LÉONTES.—Où est le roi de Bohême? parlez.
LE SEIGNEUR.—Ici, dans votre ville: je viens de le quitter; je parle avec désordre, mais ce désordre convient et à mon étonnement, et à mon message. Tandis qu'il se hâtait d'arriver à votre cour, poursuivant, à ce qu'il paraît, le beau couple, il a rencontré en chemin le père de cette prétendue princesse, et son frère, qui tous deux avaient quitté leur pays avec le jeune prince.
FLORIZEL.—Camillo m'a trahi, lui, dont l'honneur et la fidélité avaient jusqu'ici résisté à toutes les épreuves.
LE SEIGNEUR.—Vous pouvez le lui reprocher à lui-même.—Il est avec le roi votre père.
LÉONTES.—Qui? Camillo?
LE SEIGNEUR.—Oui, Camillo, seigneur. Je lui ai parlé, et c'est lui qui est actuellement chargé de questionner ces pauvres gens. Jamais je n'ai vu deux malheureux si tremblants; ils se prosternent à ses genoux, ils baisent la terre; ils se parjurent à chaque mot qu'ils prononcent; le roi de Bohême se bouche les oreilles et les menace de plusieurs morts dans la mort.
PERDITA.—O mon pauvre père!—Le ciel suscite après nous des espions qui ne permettront pas que notre union s'accomplisse.
LÉONTES.—Êtes-vous mariés?
FLORIZEL.—Nous ne le sommes point, seigneur, et il n'est pas probable que nous le soyons. Les étoiles, je le vois, viendront baiser auparavant les vallons: la comparaison n'est que trop juste.
LÉONTES.—Prince, est-elle la fille d'un roi?
FLORIZEL.—Oui, seigneur, quand une fois elle sera ma femme.
LÉONTES.—Et cela, je le vois, par la prompte poursuite de votre bon père, viendra bien lentement. Je suis fâché, très-fâché, que vous vous soyez aliéné son amitié, que votre devoir vous obligeait de conserver; et aussi fâché que votre choix ne soit pas aussi riche en mérite qu'en beauté, afin que vous puissiez jouir d'elle.
FLORIZEL.—Chérie, relève la tête: quoique la fortune, qui se déclare ouvertement notre ennemie, nous poursuive avec mon père, elle n'a pas le moindre pouvoir pour changer notre amour. (Au roi.) Je vous en conjure, seigneur, daignez vous rappeler le temps où vous ne comptiez pas plus d'années que je n'en ai à présent; en souvenir de ces affections, présentez-vous mon avocat: à votre prière, mon père accordera les plus grandes grâces comme des bagatelles.
LÉONTES.—S'il voulait le faire, je lui demanderais votre précieuse amante, qu'il regarde, lui, comme une bagatelle.
PAULINE.—Mon souverain, vos yeux sont trop jeunes: moins d'un mois avant que votre reine mourut, elle méritait encore mieux ces regards que ce que vous regardez à présent.
LÉONTES.—Je songeais à elle, même en contemplant cette jeune fille.—(A Florizel.) Mais je n'ai pas encore donné de réponse à votre demande. Je vais aller trouver votre père. Puisque vos penchants n'ont point triomphé de votre honneur, je suis leur ami et le vôtre: je vais donc le chercher pour cette affaire; ainsi, suivez-moi et voyez le chemin que je ferai.—Venez, cher prince.
(Ils sortent.)