SCÈNE II

Un chemin près de la chaumière du berger.

AUTOLYCUS entre en chantant.

Quand les narcisses commencent à se montrer,

Oh! eh! la jeune fille danse dans les vallons:

Alors commence la plus douce saison de l'année.

Tout se colore dans les domaines de l'hiver[13].

La toile blanchit étendue sur la haie;

Oh! eh! les tendres oiseaux! comme ils chantent!

Cela aiguise mes dents voraces;

Un quart de bière est un mets de roi.

L'alouette joyeuse qui chante tira lira,

Eh! oh! oh! eh! la grive et le geai

Sont des chants d'été pour moi et pour mes tantes[14],

Lorsque nous nous roulons sur le foin.

Note 13: [(retour) ]

Il y a sans doute ici une antithèse entre les mots red et pale, rouge et pâle: mais pale, par l'arrangement des mots, n'est pas adjectif comme l'a cru Letourneur, et veut dire le giron; winter's pale, le giron de l'hiver, les domaines de l'hiver.

Note 14: [(retour) ]

Aunt, dans le jargon des mauvais lieux, voulait dire la maîtresse de la maison.

J'ai servi le prince Florizel, et dans mon temps j'ai porté du velours. Aujourd'hui je suis hors de service.

Mais irai-je me lamenter pour cela, ma chère?

La pâle lune luit pendant la nuit;

Et lorsque j'erre çà et là,

C'est alors que je vais le plus droit.

S'il est permis aux chaudronniers de vivre

Et de porter leur malle couverte de peau de cochon

Je puis bien rendre mes comptes

Et les certifier dans les ceps.

Mon trafic, c'est les draps. Là où le milan bâtit son nid, veillez sur votre menu linge. Mon père m'a nommé Autolycus; et étant, comme je le suis, entré dans ce monde sous la planète de Mercure, j'ai été destiné à escamoter des bagatelles de peu de valeur. C'est aux dés et aux femmes de mauvaise vie que je dois d'être ainsi caparaçonné, et mon revenu est la menue filouterie. Les gibets et les coups sur le grand chemin sont trop forts pour moi: être battu et pendu, c'est ma terreur; quant à la vie future, j'en perds la pensée en dormant. (Apercevant le fils du berger.) Une prise! une prise!

(Entre le fils du berger.)

LE BERGER.—Voyons, onze béliers donnent vingt-huit livres de laine: vingt-huit livres rapportent une livre et un schelling en sus: à présent, quinze cents toisons... à combien monte le tout?

AUTOLYCUS, à part.—Si le lacet tient, l'oison est à moi.

LE BERGER.—Je ne puis en venir à bout sans jetons.—Voyons: que vais-je acheter pour la fête de la tonte des moutons?—Trois livres de sucre, cinq livres de raisins secs, et du riz.—Qu'est-ce que ma soeur veut faire du riz?—Mais mon père l'a faite souveraine de la fête, et elle sait à quoi il est bon. Elle m'a fait vingt-quatre bouquets pour les tondeurs, tous chanteurs à trois parties, et de fort bons chanteurs: mais la plupart sont des ténors et des basses-tailles; il n'y a parmi eux qu'un puritain qui chante des psaumes sur des airs de bourrées. Il faut que j'aie du safran pour colorer des gâteaux, du macis, des dattes, point... je ne connais pas cela; des noix muscades, sept; une ou deux racines de gingembre; mais je pourrais demander cela. Quatre livres de pruneaux et autant de raisins séchés au soleil.

AUTOLYCUS, poussant un gémissement et étendu sur la terre.—Ah! faut-il que je sois né!

LE BERGER.—Merci de moi...

AUTOLYCUS.—Oh! à mon secours! à mon secours! Ôtez-moi ces haillons, et après, la mort, la mort!

LE BERGER.—Hélas! pauvre homme, tu aurais besoin d'autres haillons pour te couvrir, au lieu d'ôter ceux que tu as.

AUTOLYCUS.—Ah! monsieur, leur malpropreté me fait plus souffrir que les coups de fouet que j'ai reçus; et j'en ai pourtant reçu de bien rudes, et par millions.

LE BERGER.—Hélas! pauvre malheureux! un million de coups. C'est beaucoup de choses!

AUTOLYCUS.—Je suis volé, monsieur, et assommé. On m'a pris mon argent et mes habits, et l'on m'a affublé de ces détestables lambeaux.

LE BERGER.—Est-ce un homme à cheval, ou un homme à pied?

AUTOLYCUS.—Un homme à pied, mon cher monsieur, un homme à pied.

LE BERGER.—En effet, ce doit être un homme à pied, d'après les vêtements qu'il t'a laissés: si c'était là le manteau d'un homme à cheval, il a fait un rude service.—Prête-moi ta main, je t'aiderai à te relever; allons, prête-moi ta main.

(Il lui aide à se relever.)

AUTOLYCUS.—Ah! mon bon monsieur, doucement; ah!

LE BERGER.—Hélas! pauvre malheureux!

AUTOLYCUS.—Ah! monsieur! doucement, mon bon monsieur: j'ai peur, monsieur, d'avoir mon épaule démise.

LE BERGER.—Eh bien! peux-tu te tenir debout?

AUTOLYCUS.—Doucement, mon cher monsieur... (Il met la main dans la poche du berger.) Mon cher monsieur, doucement; vous m'avez rendu un service bien charitable.

LE BERGER.—Aurais-tu besoin de quelque argent? je peux t'en donner un peu.

AUTOLYCUS.—Non, mon cher monsieur, non, je vous en conjure, monsieur. J'ai un parent à moins de trois quarts de mille d'ici chez qui j'allais; je trouverai là de l'argent et tout ce dont j'aurai besoin: ne m'offrez point d'argent, monsieur, je vous en prie; cela me fend le coeur.

LE BERGER.—Quelle espèce d'homme était-ce que celui qui vous a dépouillé?

AUTOLYCUS.—Un homme, monsieur, que j'ai connu pour donner à jouer au trou-madame: je l'ai vu au service du prince; je ne saurais vous dire, mon bon monsieur, pour laquelle de ses vertus c'était; mais il a été fustigé et chassé de la cour.

LE BERGER.—Pour ses vices, voulez-vous dire? Il n'y a point de vertu chassée de la cour; on l'y choie assez pour l'engager à s'y établir, et cependant elle ne fera jamais qu'y séjourner en passant.

AUTOLYCUS.—Oui, monsieur, j'ai voulu dire ses vices; je connais bien cet homme-là; il a été depuis porteur de singes; ensuite, solliciteur de procès, huissier: ensuite, il a fabriqué des marionnettes de l'enfant prodigue, et il a épousé la femme d'un chaudronnier, à un mille du lieu où sont ma terre et mon bien; après avoir parcouru une multitude de professions malhonnêtes, il s'est établi dans le métier de coquin: quelques-uns l'appellent Autolycus.

LE BERGER.—Malédiction sur lui! c'est un filou, sur ma vie, c'est un filou: il hante les fêtes de village, les foires et les combats de l'ours.

AUTOLYCUS.—Justement, monsieur, c'est lui; monsieur, c'est lui; c'est ce coquin-là qui m'a accoutré comme vous me voyez.

LE BERGER.—Il n'y a pas de plus insigne poltron dans toute la Bohême. Si vous aviez seulement fait les gros yeux, ou que vous lui eussiez craché au visage, il se serait enfui.

AUTOLYCUS.—Il faut vous avouer, monsieur, que je ne suis pas un homme à me battre; de ce côté-là, je ne vaux rien du tout, et il le savait bien, je le garantirais.

LE BERGER.—Comment vous trouvez-vous à présent?

AUTOLYCUS.—Mon cher monsieur, beaucoup mieux que je n'étais; je puis me tenir sur mes jambes et marcher; je vais même prendre congé de vous, et m'acheminer tout doucement vers la demeure de mon parent.

LE BERGER.—Vous conduirai-je un bout de chemin?

AUTOLYCUS.—Non, mon bon monsieur; non, mon cher monsieur.

LE BERGER..—Alors portez-vous bien; il faut que j'aille acheter des épices pour notre fête de la tonte.

(Il sort.)

AUTOLYCUS seul.—Prospérez, mon cher monsieur.—Votre bourse n'est pas assez chaude à présent pour acheter vos épices. Je me trouverai aussi à votre fête de la tonte, je vous le promets. Si je ne fais pas succéder à cette filouterie un autre escamotage, et si des tondeurs je ne fais pas de vrais moutons, je consens à être effacé du registre, et que mon nom soit enregistré sur le livre de la probité.

Trotte, trotte par le sentier,

Un coeur joyeux va tout le jour;

Un coeur triste est las au bout d'un mille.

(Il s'en va.)