SCÈNE VI

Un endroit découvert dans le voisinage de l'abbaye de Swinstead.

Il est nuit.--LE BATARD ET HUBERT entrent par
différents côtés.

HUBERT.--Qui va là? Parle. Holà! parle vite, ou je tire.

LE BATARD.--Ami.--Qui es-tu, toi?

HUBERT.--Du parti de l'Angleterre.

LE BATARD.--Où vas-tu?

HUBERT.--Qu'est-ce que cela te fait? Ne pourrais-je pas m'enquérir de tes affaires comme toi des miennes?

LE BATARD.--C'est Hubert, je crois.

HUBERT.--Tu as deviné juste. Je veux bien à tout hasard te croire de mes amis, toi qui reconnais si bien ma voix. Qui es-tu?

LE BATARD.--Qui tu voudras; et si cela te fait plaisir, tu peux me faire l'amitié de croire que je descends d'un côté des Plantagenets.

HUBERT.--Mauvaise mémoire, c'est toi et l'aveugle nuit qui m'avez fait tort.--Brave soldat, pardonne-moi si mon oreille a pu méconnaître aucun des accents de ta voix.

LE BATARD.--Allons, allons; sans compliment, quelles nouvelles y a-t-il?

HUBERT.--Eh! c'était pour vous trouver que je cheminais ici sous les sombres regards de la nuit.

LE BATARD.--Abrége donc: quelles nouvelles?

HUBERT.--O mon cher monsieur, des nouvelles convenant à la nuit, noires, effrayantes, désespérantes, horribles!

LE BATARD.--Montre-moi où a porté le coup de ces mauvaises nouvelles. Je ne suis pas une femme, et je ne m'évanouirai pas.

HUBERT.--Le roi, je le crains, a été empoisonné par un moine. Je l'ai laissé presque sans voix, et je suis accouru pour vous informer de ce malheur, afin que vous puissiez vous préparer, dans cette crise soudaine, mieux que vous ne l'auriez pu si vous aviez tardé à l'apprendre.

LE BATARD.--Comment a-t-il pris du poison? qui l'a goûté avant lui?

HUBERT.--Un moine, vous dis-je, un scélérat déterminé, dont les entrailles ont éclaté à l'instant même. Cependant le roi parle encore, et peut-être pourrait-il en revenir.

LE BATARD.--Qui as-tu laissé auprès de Sa Majesté?

HUBERT.--Quoi, vous ne savez pas?.... Tous les seigneurs sont revenus, accompagnés du prince Henri, à la prière duquel le roi leur a pardonné; et ils sont tous autour de Sa Majesté.

LE BATARD.--Ciel tout-puissant, suspends ton courroux, et n'essaye pas de nous faire supporter plus que nous ne pouvons.--Je te dirai, Hubert, que cette nuit la moitié de mes troupes, en passant les sables, ont été surprises par la marée, et ces eaux de Lincoln [26] les ont dévorées. Moi-même, quoique bien monté, j'ai eu peine à me sauver.--Allons, marche devant; conduis-moi vers le roi. Je crains bien qu'il ne soit mort avant que j'arrive.

(Ils sortent.)

Note 26:[ (retour) ] Ce fut Jean lui-même qui, passant de Lyrin dans le Lincolnshire, perdit par une inondation, et non par la marée, ses trésors, ses chariots et ses bagages.