SCÈNE I

Le camp des Anglais, près de Douvres.

Entrent, avec tambours et enseignes, EDMOND, RÉGANE, DES OFFICIERS, des soldats et autres.

EDMOND, à un officier.—Sachez si le duc persiste dans son dernier projet, ou si quelque nouvelle idée l'a fait changer de plan. Il est plein d'irrésolutions et sans cesse en contradictions avec lui-même. Allez, et nous rapportez sa résolution décisive.

RÉGANE.—Le mari de notre soeur a certainement tourné tout à fait.

EDMOND.—Il n'y a pas à en douter, madame.

RÉGANE.—Maintenant, mon doux seigneur, vous savez tout le bien que je vous veux: dites-moi, mais franchement, mais bien en vérité, n'aimez-vous point ma soeur?

EDMOND.—D'une affection respectueuse.

RÉGANE.—Mais n'avez-vous point trouvé la route des lieux défendus à tout autre qu'à mon frère[49]?

Note 49: [(retour) ]

My brother's way to the forefended place.

EDMOND.—Cette pensée vous abuse.

RÉGANE.—J'ai peur que vous n'ayez été uni bien étroitement avec elle, et autant que cela puisse être.

EDMOND.—Non, sur mon honneur, madame.

RÉGANE.—Je ne pourrai plus la souffrir.—Mon cher lord, point de familiarités avec elle.

EDMOND.—Soyez tranquille.—Mais la voici avec le duc son époux.

(Entrent Albanie, Gonerille, soldats.)

GONERILLE, à part.—J'aimerais mieux perdre la bataille que de supporter que ma soeur nous désunît, lui et moi.

ALBANIE.—Ma très-chère soeur, soyez la bien rencontrée.—Monsieur, je viens d'apprendre que le roi est allé rejoindre sa fille avec plusieurs personnes que la rigueur de notre gouvernement force d'appeler au secours.—Je n'ai jamais encore été brave, lorsque je n'ai pu l'être en conscience. Cette guerre nous regarde parce que le roi de France envahit nos États, et non parce qu'il soutient le roi et les autres personnes armées contre nous, je le crains, par de bien justes et de bien puissants motifs.

EDMOND.—C'est parler noblement, seigneur.

RÉGANE.—Et à quoi bon ce raisonnement?

GONERILLE.—Réunissons-nous contre l'ennemi: ce n'est pas le moment de s'occuper de ces querelles domestiques et personnelles.

ALBANIE.—Allons arrêter avec les plus anciens guerriers les mesures que nous devons prendre.

EDMOND.—Je vais vous rejoindre dans l'instant à votre tente.

RÉGANE.—Ma soeur, vous venez avec nous?

GONERILLE.—Non.

RÉGANE.—Cela vaut mieux: je vous en prie, venez avec nous.

GONERILLE, à part.—Oh! oh! je devine l'énigme...—Je viens.

(Au moment où ils sont prêts à sortir, entre Edgar déguisé.)

EDGAR.—Si jamais Votre Seigneurie s'est entretenue avec un homme aussi pauvre que moi, écoutez seulement un mot.

ALBANIE.—Je vous rejoins.—Parle.

(Sortent Edmond, Régane, Gonerille, les officiers, les soldats et la suite.)

EDGAR.—Avant de livrer la bataille, ouvrez cette lettre. Si vous remportez la victoire, faites appeler à son de trompe celui qui vous l'a remise. Quelque misérable que je paraisse, je puis produire un champion qui soutiendra ce qu'elle contient; si l'événement tourne contre vous, votre affaire est faite dans ce monde, et tout complot cesse.—Que la fortune vous soit amie!

ALBANIE.—Attends que j'aie lu cette lettre.

EDGAR.—On me l'a défendu. Quand il en sera temps, que le héraut m'appelle, et je reparaîtrai.

ALBANIE.—Soit, adieu, je lirai ce papier.

(Edgar sort.)

(Rentre Edmond.)

EDMOND.—L'ennemi est en vue; préparez vos forces. Voici un aperçu pris avec soin du nombre et des moyens de nos ennemis: mais on vous demande de vous hâter.

ALBANIE.—Nous serons prêts à temps.

(Il sort.)

EDMOND.—J'ai juré à ces deux soeurs que je les aimais: elles sont en méfiance l'une avec l'autre, comme l'est de la vipère celui qu'elle a mordu. Laquelle des deux prendrai-je? Toutes les deux? l'une des deux? Ni l'une ni l'autre?—Tant qu'elles seront toutes les deux en vie, je ne puis posséder ni l'une ni l'autre.—Prendre la veuve, c'est rendre furieuse sa soeur Gonerille; et le mari de celle-ci vivant, j'aurai de la peine à me maintenir. Commençons toujours par nous servir de son appui dans le combat; et, après, que celle qui a tant d'envie de se débarrasser de lui trouve les moyens de l'expédier promptement.—Quant à ses projets de clémence pour Lear et Cordélia, la bataille finie.... et eux entre nos mains, ils ne verront pas son pardon: mon rôle à moi est de me tenir sur la défensive, et non de discuter.

(Il sort.)