SCÈNE V
Une cour devant le palais d'Albanie.
Entrent LEAR, KENT, LE FOU.
LEAR, à Kent.—Prenez les devants, et rendez-vous à Glocester avec cette lettre. N'informez ma fille de ce que vous pouvez savoir qu'autant qu'elle vous questionnera sur ma lettre. Si vous ne faites pas la plus grande diligence, j'y arriverai avant vous.
KENT.—Je ne dormirai point, seigneur, que je n'aie remis votre lettre.
(Il sort.)
LE FOU.—Si la cervelle d'un homme était dans ses talons, ne courrait-elle pas risque de gagner des engelures?
LEAR.—Oui, mon enfant.
LE FOU.—Alors tiens-toi en gaieté, je te conseille, car ton esprit n'ira pas en pantoufles.
LEAR.—Ha, ha, ha!
LE FOU.—Tu verras comme ton autre fille se conduira tendrement avec toi, car, bien qu'elle ressemble autant à celle-ci qu'une pomme sauvage à une reinette, cependant je puis dire ce que je puis dire.
LEAR.—Qu'as-tu à dire, mon enfant?
LE FOU.—Il n'y aura pas dans ce cas-ci plus de différence de goût entre elles deux qu'entre une pomme sauvage et une pomme sauvage. Saurais-tu me dire pourquoi on a le nez au milieu du visage?
LEAR.—Non.
LE FOU.—Eh! vraiment, c'est pour qu'il y ait un oeil de chaque côté du nez, afin que ce qu'un homme ne peut pas flairer, il puisse le regarder.
LEAR.—C'est moi qui l'ai mise dans son tort[16].
Note 16: [(retour) ]
I did her wrong. Les commentateurs veulent comprendre ces mots dans le sens de je lui ai fait tort, et supposent que Lear, en ce moment, songe à Cordélia; mais rien dans le reste de la scène n'annonce que cette idée se présente à son esprit; elle ne se retrouve même pas une seule fois ensuite, jusqu'au moment où il se réunit à Cordélia: en ce moment, tout occupé de ce qui lui arrive personnellement, il est plus naturel que Lear s'accuse du tort qu'il a eu de tout donner à Gonerille, que de celui d'avoir tout retiré à Cordélia: cette pensée est même en rapport avec ce qu'il vient de lui dire, et si les paroles du fou ne servent pas à diriger les pensées de Lear, du moins peut-on supposer que, dans l'intention du poëte, elles sont quelquefois destinées à les expliquer. Les sentiments et les projets qu'il va exprimer ensuite ne sont qu'une continuation naturelle de cette marche de ses idées; le souvenir de Cordélia n'en serait qu'une interruption, et l'esprit de Lear n'a pas encore donné et ne donnera encore de quelque temps aucun indice du désordre que commencerait à annoncer une pareille incohérence. L'explication donnée par les commentateurs n'aurait qu'une présomption en sa faveur: Shakspeare aurait-il voulu, par ce mot jeté en passant, préparer les remords de Lear quand il retrouvera Cordélia? Le reste de la scène ne rend pas la chose probable. Nous croyons donc donner à ces mots: I did her wrong, un nouveau sens: c'est mot qui l'ai mise dans son tort.
LE FOU.—Peux-tu me dire comment une huître fait son écaille?
LEAR.—Non.
LE FOU.—Ni moi non plus, mais je te dirai pourquoi un limaçon a une maison.
LEAR.—Pourquoi, mon enfant?
LE FOU.—Eh bien! c'est pour y mettre sa tête, et non pas pour l'abandonner à ses filles et laisser ses cornes sans abri.
LEAR.—J'oublierai ma bonté naturelle.—Un si bon père!—Mes chevaux sont-ils prêts?
LE FOU.—Tes ânes se sont mis après.—La raison qui fait que les sept étoiles ne sont pas plus de sept est une bien bonne raison!
LEAR.—Parce qu'elles ne sont pas huit?
LE FOU.—Précisément. Tu serais un très-bon fou.
LEAR.—Le reprendre de force[17]!—Monstrueuse ingratitude!
Note 17: [(retour) ]
To take it again perforce! Johnson pense que Lear s'occupe ici du projet de reprendre ce qu'il a donné; les autres commentateurs appliquent ces paroles aux cinquante chevaliers supprimés par Gonerille; mais il me paraît clair que cela se rapporte à la menace qu'elle lui a faite de prendre d'autorité ce qu'elle demande par prières.
LE FOU.—Si tu étais mon fou, noncle, je t'aurais fait battre pour être devenu vieux avant le temps.
LEAR.—Comment cela?
LE FOU.—Tu n'aurais pas dû être vieux avant d'être sage.
LEAR.—Oh! que je ne devienne pas fou! que je ne sois pas fou! Ciel miséricordieux, conserve-moi de la modération. Je ne voudrais pas devenir fou. (Entre un gentilhomme.)—Eh bien! mes chevaux sont-ils prêts?
LE GENTILHOMME.—Tout prêts, mon seigneur.
LEAR.—Viens, mon enfant[18].
Note 18: [(retour) ]
FOOL. She that is maid now and laughs at my departure Shall not be a maid long, unless things be cut shorter.
FIN DU PREMIER ACTE.