SCÈNE II
Appartement du palais du duc.
THURIO, PROTÉO, JULIE.
THURIO.—Eh bien! seigneur Protéo, que dit Silvie de ma demande?
PROTÉO.—Oh! monsieur, je l'ai trouvée plus traitable qu'elle ne l'était naguère; et cependant elle trouve quelque chose encore à redire à votre personne.
THURIO.—Quoi? Est-ce parce que ma jambe est trop longue?
PROTÉO.—Non; c'est parce qu'elle est trop courte.
THURIO.—Je prendrai des bottes pour la rendre un peu plus ronde.
PROTÉO.—Mais l'amour ne veut pas être poussé à coup d'éperon, c'est ce qui lui déplaît.
THURIO.—Que dit-elle de mon visage?
PROTÉO.—Elle dit qu'il est blanc[52].
Note 52: [(retour) ]
Fair, blond, blanc, beau; black, noir, brun, etc.
THURIO.—Oh! elle ment, la petite friponne; mon visage est brun.
PROTÉO.—Mais les perles sont blanches, et le proverbe dit: qu'un homme brun est une perle aux yeux des belles dames.
JULIE, à part.—Oui, une perle qui crève les yeux des dames; j'aimerais mieux être aveugle que de la regarder.
THURIO.—Comment trouve-t-elle que je raisonne?
PROTÉO.—Mal, quand vous parlez de la guerre.
THURIO.—Mais lorsque je raisonne sur l'amour et sur la paix?
JULIE, à part.—Oh! beaucoup mieux quand vous vous tenez en paix.
THURIO.—Que dit-elle de ma valeur?
PROTÉO.—Monsieur, elle n'a aucun doute sur ce point.
JULIE, à part.—Sans doute: elle connaît trop bien ta lâcheté.
THURIO.—Et de ma naissance, qu'en dit-elle?
PROTÉO.—Que vous descendez d'une illustre famille.
JULIE, à part.—Oui vraiment, d'un brave chevalier il est descendu à un franc imbécile.
THURIO.—Considère-t-elle mes biens?
PROTÉO.—Oui, et elle les plaint...
THURIO.—Pourquoi donc?
JULIE, à part.—D'être possédés par un pareil âne.
PROTÉO.—Parce que vous les avez loués désavantageusement.
(Le duc paraît.)
JULIE.—Voici le duc.
LE DUC.—Bonjour, seigneur Protéo; bonjour, seigneur Thurio. Qui de vous deux a vu récemment le chevalier Églamour?
THURIO.—Ce n'est pas moi.
PROTÉO.—Ni moi.
LE DUC—Avez-vous vu ma fille?
PROTÉO.—Ni l'un ni l'autre.
LE DUC.—Eh bien! alors elle est allée rejoindre ce rustre de Valentin, et le chevalier Églamour l'accompagne. Cela est certain; car le frère Laurence les a rencontrés tous les deux, pendant qu'il errait dans la forêt par pénitence. Il a bien reconnu Églamour, et il a soupçonné que c'était elle; mais comme elle était masquée, il n'en est pas sûr. D'ailleurs, elle m'a dit qu'elle devrait se confesser ce soir au père Patrice, et elle n'y est point allée. Ces circonstances confirment sa fuite. Je vous conjure donc de ne pas rester là à discourir, mais de monter à cheval sur l'heure et de me joindre sur le chemin de Mantoue, où ils se sont enfuis. Allons, chers amis, hâtez-vous et suivez-moi.
THURIO.—Voilà une fille bien folle, de fuir le bonheur qui la suit. Je veux les suivre plutôt pour me venger d'Églamour que par amour pour l'ingrate Silvie.
PROTÉO.—Et moi je veux les suivre, plutôt par amour pour Silvie que par haine pour Églamour qui l'accompagne.
JULIE, à part.—Et moi je veux aussi les suivre, plutôt pour mettre obstacle à cet amour que par haine pour Silvie, à qui l'amour a fait prendre la fuite.