SCÈNE I
A Windsor, devant la maison de Page.
Entrent LE JUGE SHALLOW, SLENDER et sir HUGH EVANS.
SHALLOW.--Tenez, sir Hugh, ne cherchez pas à m'en dissuader. Je veux porter cela à la chambre étoilée. Fût-il vingt fois sir John Falstaff, il ne se jouera pas de Robert Shallow, écuyer.
SLENDER.--Écuyer du comté de Glocester, juge de paix et coram.
SHALLOW.--Oui, cousin Slender, et aussi Cust-alorum[3].
Note 3: [(retour) ] Cust-alorum, abréviation de custos rotulorum, garde des registres.
SLENDER.--Oui, des ratolorum! gentilhomme de naissance, monsieur le curé, qui signe armigero dans tous les actes, billets, quittances, citations, obligations: armigero partout.
SHALLOW.--Oui, c'est ainsi que nous signons et avons toujours signé sans interruption ces trois cents dernières années.
SLENDER.--Tous ses successeurs l'ont fait avant lui et tous ses ancêtres le peuvent faire après lui, ils peuvent vous montrer, sur leur casaque, la douzaine de loups de mer[4] blancs.
SHALLOW.--C'est une vieille casaque.
EVANS.--Il peut très-bien se trouver sur une vieille casaque une douzaine de lous-lous blancs[5]. Cela va parfaitement ensemble, c'est un animal familier à l'homme, un emblème d'affection.
SHALLOW.--Le loup de mer est un poisson frais[6]; ce qui fait le sel de la chose, c'est que la casaque est vieille.
Note 4: [(retour) ] White luce (brochets). Il a fallu changer le brochet en loup de mer, pour conserver quelque chose du jeu de mots que fait ensuite Evans entre luce (brochet), et louse (pou). Loulou est un mot populaire et enfantin pour désigner cette espèce de vermine.
Note 5: [(retour) ] Le Gallois Evans parle un jargon qu'il nous a paru difficile de rendre en français. Ce genre de plaisanterie, souvent fatigant dans l'original, est à peu près impossible à faire passer dans une autre langue.
Note 6: [(retour) ] The luce is fresh fish; the salt fish is an old coat. Les commentateurs n'ont pu rendre raison du sens de cette phrase, en effet difficile à expliquer. Il paraît probable que poisson frais (fresh fish) était une expression vulgaire pour désigner une noblesse nouvelle, et que Shallow veut dire que ce qui indique l'ancienneté de sa maison, et ce qui en fait un poisson salé (salt fish), c'est l'ancienneté de la casaque.
SLENDER.--Je puis écarteler, cousin?
SHALLOW.--Vous le pouvez sans doute en vous mariant.
EVANS.--Il gâtera tout[7], s'il écartèle.
Note 7: [(retour) ]
It is marring indeed, if he quarter it. Shallow lui a dit qu'il pouvait écarteler en se mariant (marrying). Evans lui répond qu'en effet écarteler (quarter) est le moyen de tout gâter (marring). Ce jeu de mots était impossible à rendre; il a même été nécessaire de changer la réplique d'Evans. If he has a quarter of your coat, there is but three skirts for yourself. «S'il a un quart de votre casaque, vous n'en aurez que trois quarts.»
Quarter signifie également quart, quartier et écarteler.
SHALLOW.--Pas du tout.
EVANS.--Par Notre-Dame, s'il écartèle votre casaque il la mettra en pièces; vous n'en aurez plus que les morceaux. Mais cela ne fait rien; passons; ce n'est pas là le point dont il s'agit.--Si le chevalier Falstaff a commis quelque malhonnêteté envers vous, je suis un membre de l'Eglise: et je m'emploierai de grand coeur à faire entre vous quelques raccommodements et arrangements.
SHALLOW.--Non, le conseil en entendra parler: il y a rébellion.
EVANS.--Il n'est pas nécessaire que le conseil entende parler d'une rébellion: il n'y a pas de crainte de Dieu dans une rébellion. Le conseil, voyez-vous, aimera mieux entendre parler de la crainte de Dieu, que d'une rébellion. Comprenez-vous? Prenez avis de cela.
SHALLOW.--Ah! sur ma vie, si j'étais encore jeune, ceci se terminerait à la pointe de l'épée.
EVANS.--Il vaut mieux que vos amis soient l'épée et terminent l'affaire, et puis j'ai aussi dans ma cervelle un projet qui pourrait être d'une bonne prudence.--Il y a une certaine Anne Page qui est la fille de M. George Page, et qui est une assez jolie fleur de virginité.
SLENDER.--Mistriss Anne Page? Elle a les cheveux bruns et parle doucement comme une femme.
EVANS.--C'est cela précisément; c'est tout ce que vous pouvez désirer de mieux; et son grand-père (Dieu veuille l'appeler à la résurrection bienheureuse!) lui a donné, à son lit de mort, sept cents bonnes livres en or et argent, pour en jouir sitôt qu'elle aura pris ses dix-sept ans. Ce serait un bon mouvement si vous laissiez là vos bisbilles pour demander un mariage entre M. Abraham et mistriss Anne Page.
SLENDER.--Son grand-père lui a laissé sept cents livres?
EVANS.--Oui, et son père est bon pour lui donner une meilleure somme.
SHALLOW.--Je connais la jeune demoiselle; elle a d'heureux dons de la nature.
EVANS.--Sept cents livres avec les espérances, ce sont d'heureux dons que cela.
SHALLOW.--Eh bien! voyons de ce pas l'honnête M. Page.--Falstaff est-il dans la maison?
EVANS.--Vous dirai-je un mensonge? Je méprise un menteur comme je méprise un homme faux, ou comme je méprise un homme qui n'est pas vrai. Le chevalier, sir John, est dans la maison, et, je vous prie, laissez-vous conduire par ceux qui vous veulent du bien. Je vais frapper à la porte pour demander M. Page. (Il frappe.) Holà! holà! que Dieu bénisse votre logis!
(Entre Page.)
PAGE.--Qui est là?
EVANS.--Une bénédiction de Dieu, et votre ami, et le juge Shallow, et voici le jeune monsieur Slender qui pourra, par hasard, vous conter une autre histoire, si la chose était de votre goût.
PAGE.--Je suis fort aise de voir Vos Seigneuries en bonne santé. Monsieur Shallow, je vous remercie de votre gibier.
SHALLOW.--Monsieur Page, je suis bien aise de vous voir. Grand bien vous fasse. J'aurais voulu que le gibier fût meilleur. Il avait été tué contre le droit.--Comment se porte la bonne mistriss Page? et je vous aime toujours de tout mon coeur, là, de tout mon coeur.
PAGE.--Monsieur, je vous remercie.
SHALLOW.--Monsieur, je vous remercie: que vous le veuillez où non, je vous remercie.
PAGE.--Je suis bien aise de vous voir, mon bon monsieur Slender.
SLENDER.--Comment se porte votre lévrier fauve, monsieur? J'entends dire qu'il a été dépassé à Cotsale.
PAGE.--On n'a pas pu décider la chose, monsieur.
SLENDER.--Vous n'en conviendrez pas, vous n'en conviendrez pas.
SHALLOW.--Non, il n'en conviendra pas.--C'est votre faute, c'est votre faute.--C'est un beau chien.
PAGE.--Non, monsieur, c'est un roquet.
SHALLOW.--Monsieur, c'est un bon chien et un beau chien; on ne peut pas dire plus, il est bon et beau. Sir John Falstaff est-il ici?
PAGE.--Oui, monsieur; il est à la maison, et je souhaiterais pouvoir interposer mes bons offices entre vous.
EVANS.--C'est parler comme un chrétien doit parler.
SHALLOW.--Il m'a offensé, monsieur Page.
PAGE.--Monsieur, il en convient en quelque sorte.
SHALLOW.--Pour être avouée, la chose n'est pas réparée; cela n'est-il pas vrai, monsieur Page? il m'a offensé; oui offensé, sur ma foi: en un mot, il m'a fait une offense.--Croyez-moi: Robert Shallow, écuyer, dit qu'il est offensé.
(Entrent sir John Falstaff, Bardolph, Nym, Pistol.)
PAGE.--Voilà sir John.
FALSTAFF.--Eh bien! monsieur Shallow, vous voulez donc porter plainte au roi contre moi?
SHALLOW.--Chevalier, vous avez battu mes gens, tué mon daim et enfoncé la porte de ma réserve.
FALSTAFF.--Mais je n'ai pas baisé la fille de votre garde.
SHALLOW.--Ce n'est pas de cela qu'il s'agit.--Vous aurez à en répondre.
FALSTAFF.--Je vais répondre sur-le-champ: j'ai fait tout cela. Voilà ma réponse.
SHALLOW.--Le conseil connaîtra de l'affaire.
FALSTAFF.--Il vaudrait mieux pour vous que personne[8] n'en connût rien; on se moquera de vous.
EVANS.--Pauca verba, sir John, et de bonnes choses.
FALSTAFF.--De bonnes chausses? de bons-bas[9]?--Slender, je vous ai fracassé la tête: quelle affaire avez-vous avec moi?
SLENDER.--Vraiment je l'ai dans ma tête, mon affaire contre vous, et contre vos coquins de filous, Bardolph, Nym et Pistol. Ils m'ont conduit à la taverne, m'ont enivré, et puis m'ont pris tout ce que j'avais dans mes poches.
BARDOLPH.--Comment! fromage de Banbury?
SLENDER.--Bien, bien il ne s'agit pas de cela.
PISTOL.--Comment, Méphistophélès[10]?
SLENDER.--A la bonne heure, mais il ne s'agit pas de cela.
NYM.--Une balafre. Je dis: pauca, pauca. Une balafre, voilà la chose[11].
Note 8: [(retour) ] 'Twere better for you, if it were known in counsel. «Il vaudrait mieux pour vous que cela ne fût connu qu'en secret (counsel).» Falstaff joue ici sur le mot de council (conseil), dont s'est servi Shallow.
Note 9: [(retour) ] Evans a dit, avec sa mauvaise prononciation: Good worts pour good words (de bonnes paroles). Falstaff répond: Good worts, good cabbage. Cabbage signifie chou, et worts est un vieux mot ayant la même signification. On a cherché à rendre ce jeu de mots par un équivalent.
Note 10: [(retour) ] Nom d'un diable au service de Faust.
Note 11: [(retour) ] That is my humour. Il paraît que le mot humour était une expression à la mode dont on faisait un grand abus du temps de Shakspeare. Il le met à tout propos, et hors de propos, dans la bouche de Nym. On n'a vu que le mot chose qui pût le remplacer convenablement dans toutes les occasions.
SLENDER.--Oh! où est Simple, mon valet? Le savez-vous, mon cousin?
EVANS.--Paix, je vous prie.--A présent, entendons-nous: il y a, comme je l'entends, les trois arbitres dans cette affaire, il y a M. Page, videlicet M. Page; et il y a moi, videlicet moi; finalement et dernièrement enfin, le troisième est l'hôte de la Jarretière.
PAGE.--Nous trois, pour connaître de l'affaire, et rédiger l'accommodement entre eux.
EVANS.--Parfaitement, j'écrirai un précis de l'affaire sur mes tablettes. Et nous travaillerons ensuite sur la chose avec une aussi grande prudence que nous le pourrons.
FALSTAFF.--Pistol?
PISTOL.--Il écoute de ses oreilles.
EVANS.--Par le diable et sa grand'mère, quelle phrase est-ce là? Il écoute de son oreille! C'est là de l'affectation.
FALSTAFF.--Pistol, avez-vous pris la bourse de monsieur Slender?
SLENDER.--Oui, par ces gants, il l'a prise, ou bien que je ne rentre jamais dans ma grande chambre! Et il m'a pris sept groats en pièces de six pence, et six carolus de laiton, et deux petits palets du roi Edouard, que j'avais achetés deux schellings et deux pence chaque, de Jacob le meunier. Oui, par ces gants.
FALSTAFF.--Pistol, cela est-il vrai?
EVANS.--Non, c'est faux, si c'est une bourse filoutée.
PISTOL, à Evans.--Sauvage de montagnard que tu es! (A Falstaff.)--Sir John, mon maître, je demande le combat contre cette lame de fer-blanc. Je dis que tu en as menti ici par la bouche; je dis que tu en as menti, figure de neige et d'écume, tu en as menti.
SLENDER.--Par ces gants, alors, c'est donc cet autre.
(Montrant Nym.)
NYM.--Prenez garde, monsieur, finissez vos plaisanteries. Je ne tomberai pas tout seul dans le fossé, si vous vous accrochez à moi! Voilà tout ce que j'ai à vous dire.
SLENDER.--Par ce chapeau, c'est donc celui-là, avec sa figure rouge. Quoique je ne puisse pas me souvenir de ce que j'ai fait, quand une fois, vous m'avez eu enivré, je ne suis pourtant pas tout à fait un âne, voyez-vous.
FALSTAFF, à Bardolph.--Que répondez vous, Jean et l'Ecarlate[12]?
Note 12: [(retour) ] Scarlet and John. Noms de deux des compagnons de Robin Hood.
BARDOLPH.--Qui, moi, monsieur? Je dis que ce galant homme s'est enivré jusqu'à perdre ses cinq sentiments de nature.
EVANS.--Il faut dire les cinq sens. Ah! par Dieu, ce que c'est que l'ignorance!
BARDOLPH.--Et qu'étant ivre, monsieur, il aura été, comme on dit, mis dedans; et qu'ainsi, fin finale, il aura passé le pas.
SLENDER.--Oui, vous parliez aussi latin ce soir-là. Mais c'est égal, après ce qui m'est arrivé, je ne veux plus m'enivrer jamais de ma vie, si ce n'est en honnête, civile, et sainte compagnie. Si je m'enivre, ce sera avec ceux qui ont la crainte de Dieu, et non pas avec des coquins d'ivrognes.
EVANS.--Comme Dieu me jugera, c'est là une intention vertueuse!
FALSTAFF.--Vous avez entendu, messieurs, qu'on a tout nié. Vous l'avez entendu.
(Mistriss Anne Page entre dans la salle, apportant du vin. Mistriss Page et mistriss Ford la suivent.)
PAGE.--Non, ma fille: remportez ce vin, nous boirons là dedans.
(Anne Page sort.)
SLENDER.--O ciel! c'est mistriss Anne Page!
PAGE.--Ha! vous voilà, mistriss Ford.
FALSTAFF.--Par ma foi, mistriss Ford, vous êtes la très-bien arrivée. Permettez, chère madame...
(Il l'embrasse.)
PAGE.--Ma femme, souhaitez la bienvenue à ces messieurs. Venez, messieurs, vous mangerez votre part d'un pâté chaud de gibier. Allons, j'espère que nous noierons toutes vos querelles dans le verre.
(Tous sortent excepté Shallow, Evans et Slender.)
SLENDER.--Je donnerais quarante schellings pour avoir ici mon livre de sonnets et de chansons. (Entre Simple.) Comment, Simple? D'où venez-vous? Il faut donc que je me serve moi-même, n'est-ce pas?--Vous n'aurez pas non plus le livre d'énigmes sur vous? L'avez-vous?
SIMPLE.--Le livre d'énigmes! Comment, ne l'avez-vous pas prêté à Alix Short cake, à la fête de la Toussaint dernière, quinze jours avant la Saint-Michel?
SHALLOW.--Venez, mon cousin; avancez, mon cousin. Nous vous attendons. J'ai à vous dire ceci, mon cousin. Il y a comme qui dirait une proposition, une sorte de proposition faite d'une manière éloignée par sir Hugh, que voilà. Me comprenez-vous?
SLENDER.--Oui, oui; vous me trouverez raisonnable: si la chose l'est, je ferai ce que demande la raison.
SHALLOW.--Oui, mais songez à me comprendre.
SLENDER.--C'est ce que je fais, monsieur.
EVANS.--Prêtez l'oreille à ses avertissements, monsieur Slender. Je vous expliquerai la chose, si vous êtes capable de cela.
SLENDER.--Non, je veux agir comme mon cousin Shallow me le dira. Je vous prie, excusez-moi: il est juge de paix du canton, quoique je ne sois qu'un simple particulier.
EVANS.--Mais ce n'est pas là la question: la question est concernant votre mariage.
SHALLOW.--Oui, c'est là le point, mon cher.
EVANS.--Vous marier[13], c'est là le point, et avec mistriss Anne Page.
Note 13: [(retour) ] Marry is it. Evans joue ici sur le mot marry qui signifie marier et vraiment.
SLENDER.--Eh bien! s'il en est ainsi, je veux bien l'épouser, sous toutes conditions raisonnables.
EVANS.--Mais pouvez-vous aimer cette femme? Apprenez-nous cela de votre bouche ou de vos lèvres; car divers philosophes soutiennent que les lèvres sont une portion de la bouche: en conséquence, parlez clair et net. Êtes-vous porté de bonne volonté pour cette fille?
SHALLOW.--Cousin Abraham Slender, pourrez-vous l'aimer?
SLENDER.--Je l'espère, monsieur; j'agirai comme il convient à un homme qui veut agir par raison.
EVANS.--Eh! non. Par les bienheureuses âmes d'en haut, vous devez répondre de ce qui est possible. Pouvez-vous tourner vos désirs vers elle.
SHALLOW.--C'est ce qu'il faut nous dire: si elle a une bonne dot, voulez-vous l'épouser?
SLENDER.--Je ferais bien plus encore à votre recommandation, mon cousin, toute raison gardée.
SHALLOW.--Eh! non. Concevez-moi donc, comprenez-moi, cher cousin; ce que je fais, c'est pour vous faire plaisir: vous sentez-vous capable d'aimer cette jeune fille?
SLENDER.--Je l'épouserai, monsieur, à votre recommandation. Si l'amour n'est pas grand au commencement, le ciel pourra bien le faire décroître sur une plus longue connaissance, quand nous serons mariés et que nous aurons plus d'occasions de nous connaître l'un l'autre. J'espère que la familiarité engendrera le mépris. Mais, si vous me dites, épousez-la, je l'épouserai; c'est à quoi je suis très-dissolu, et très-dissolument.
EVANS.--C'est répondre très-sagement, excepté la faute qui est dans le mot dissolu; dans notre sens, c'est résolu qu'il veut dire. Son intention est bonne.
SHALLOW.--Oui, je crois que mon neveu avait bonne intention.
SLENDER.--Oui, ou je veux bien être pendu, là!
(Rentre Anne Page.)
SHALLOW.--Voici la belle mistriss Anne. Je voudrais rajeunir pour l'amour de vous, mistriss Anne.
ANNE.--Le dîner est sur la table; mon père désire l'honneur de votre compagnie.
SHALLOW.--Je suis à lui, belle mistriss Anne.
EVANS.--La volonté de Dieu soit bénie! Je ne veux pas être absent au bénédicité.
(Sortent Shallow et Evans.)
ANNE.--Vous plaît-il d'entrer, monsieur?
SLENDER.--Non, je vous remercie, en vérité, de bon coeur: je suis fort bien.
ANNE.--Le dîner vous attend, monsieur.
SLENDER.--Je ne suis point un affamé: en vérité je vous remercie. (A Simple.) Allez, mon ami; car, après tout, vous êtes mon domestique; allez servir mon cousin Shallow. (Simple sort.) Un juge de paix peut avoir quelquefois besoin du valet de son ami, voyez-vous. Je n'ai encore que trois valets et un petit garçon, jusqu'à ce que ma mère soit morte: mais qu'est-ce que ça fait? en attendant je vis encore comme un pauvre gentilhomme.
ANNE.--Je ne rentrerai point sans vous, monsieur; on ne s'assiéra point à table que vous ne soyez venu.
SLENDER.--Sur mon honneur, je ne mangerai pas. Je vous remercie tout autant que si je mangeais.
ANNE.--Je vous prie, monsieur, entrez.
SLENDER.--J'aimerais mieux me promener par ici. Je vous remercie.--J'ai eu le menton meurtri l'autre jour en tirant des armes avec un maître d'escrime. Nous avons fait trois passades pour un plat de pruneaux cuits: depuis ce temps je ne puis supporter l'odeur de la viande chaude.--Pourquoi vos chiens aboient-ils ainsi? Avez-vous des ours dans la ville?
ANNE.--Je pense qu'il y en a, monsieur, je l'ai entendu dire.
SLENDER.--J'aime fort ce divertissement, voyez-vous; mais je suis aussi prompt à me fâcher que qui que ce soit en Angleterre.--Vous avez peur quand vous voyez un ours en liberté, n'est-ce pas?
ANNE.--Oui, en vérité, monsieur.
SLENDER.--Oh! actuellement c'est pour moi boire et manger. J'ai vu Sackerson en liberté vingt fois, et je l'ai pris, par sa chaîne. Mais, je vous réponds, les femmes criaient et glapissaient que cela ne peut pas s'imaginer: mais les femmes, à la vérité, ne peuvent pas les souffrir; ce sont de grosses vilaines bêtes.
(Rentre Page.)
PAGE.--Venez, cher monsieur Slender, venez; nous vous attendons.
SLENDER.--Je ne veux rien manger: je vous rends grâces, monsieur.
PAGE.--De par tous les saints, vous ne ferez pas votre volonté: allons, venez, venez.
(Le poussant pour le faire avancer.)
SLENDER.--Non, je vous prie; montrez-moi le chemin.
PAGE.--Passez donc, monsieur.
SLENDER.--C'est vous, mistriss Anne, qui passerez la première.
ANNE.--Non pas, monsieur; je vous prie, passez.
SLENDER.--Vraiment, je ne passerai pas le premier; non, vraiment, là, je ne vous ferai pas cette impolitesse.
ANNE.--Je vous en prie, monsieur.
SLENDER.--J'aime mieux être incivil qu'importun. C'est vous-même qui vous faites impolitesse, là, vraiment.
(Ils sortent.)