SCÈNE IV
Salle dans la maison d'Angelo.
Entrent ESCALUS et ANGELO.
ESCALUS.—Chaque lettre qu'il a écrite a désavoué l'autre.
ANGELO.—De la manière la plus contradictoire et la plus bizarre. Ses actions témoignent quelque chose qui tient beaucoup de la folie; prions le ciel que sa sagesse n'en soit pas altérée. Et pourquoi aller au-devant de lui aux portes de la ville, et lui remettre là notre autorité?
ESCALUS.—Je n'en devine pas le motif.
ANGELO.—Et pourquoi veut-il que nous fassions publier, une heure avant son entrée, que si quelqu'un demande réparation de quelque injustice, il ait à présenter sa pétition dans la rue?
ESCALUS.—En cela il se montre judicieux; c'est pour expédier toutes les plaintes, et nous affranchir pour toujours des intrigues, qui, ce jour passé, ne pourront plus être tramées contre nous.
ANGELO.—Fort bien. Je vous en prie, faites-le proclamer; demain, de grand matin, j'irai vous trouver à votre maison. Faites avertir les personnes de distinction qui doivent aller à sa rencontre.
ESCALUS.—Je le ferai, monsieur. Adieu.
(Escalus sort.)
ANGELO.—Bonne nuit! Cette action me bouleverse tout à fait, me rend incapable de penser, et stupide pour toute affaire. Une vierge déflorée! et cela par un personnage important qui appliquait la loi portée contre ce délit! Si ce n'était que sa timide pudeur n'osera proclamer sa virginité perdue, comme elle pourrait parler de moi! mais la raison ne l'excite-t-elle pas à m'accuser?—Non, car mon autorité porte un poids de crédit qu'aucune accusation particulière ne peut toucher sans qu'il écrase celui qui oserait la prononcer.... Il aurait vécu, si ce n'est que sa jeunesse libertine, conservant un ressentiment dangereux, aurait pu quelque jour chercher à se venger d'avoir ainsi reçu une vie déshonorée pour une rançon aussi honteuse; et cependant, plût au ciel qu'il vécût encore! Hélas! quand une fois nous avons perdu la grâce, rien ne va bien: nous voulons, et nous ne voulons pas.
(Il sort.)
SCÈNE V[31]
La plaine, hors de la ville.
LE DUC, revêtu de ses propres habits, et le frère PIERRE.
Note 31: [(retour) ]
Certaines personnes font de cette scène la première de l'acte V.
LE DUC.—Remettez-moi ces lettres au moment convenable. (Il lui donne des lettres.) Le prévôt est instruit de nos vues et de notre projet: l'affaire une fois commencée, suivez vos instructions, et tendez constamment à notre but particulier, quoique vous ayiez l'air de vous en écarter pour ceci ou pour cela, selon que les circonstances le conseilleront. Partez, allez chez Flavius, et dites-lui où je suis: instruisez-en également Valentin, Rowland et Crassus; et dites leur d'envoyer des trompettes à la porte de la ville. Mais envoyez-moi Flavius le premier.
LE RELIGIEUX.—Vos ordres seront fidèlement remplis.
(Il sort.)
(Entre Varrius.)
LE DUC.—Je vous rends grâces, Varrius; vous avez fait bonne diligence. Venez, nous allons nous promener; il y en a encore d'autres de nos amis qui vont venir ici nous saluer dans un moment, mon cher Varrius.
(Ils sortent.)