SCÈNE IV
Tyr.--Appartement dans le palais du gouverneur.
HÉLICANUS entre avec ESCANÈS.
HÉLICANUS.--Non, non, mon cher Escanès, apprends cela de moi.--Antiochus fut coupable d'inceste; voilà pourquoi les dieux puissants se sont enfin lassés de tenir en réserve la vengeance due à son crime atroce. Au milieu même de sa gloire, lorsque dans l'orgueil de son pouvoir il était assis avec sa fille sur un char d'une inestimable valeur, un feu du ciel descendit et flétrit leurs corps jusqu'à les rendre des objets de dégoût. Ils répandaient une odeur si infecte qu'aucun de ceux qui les adoraient avant leur chute n'oseraient leur donner la sépulture.
ESCANÈS.--Voilà qui est étrange.
HÉLICANUS.--Et juste cependant: le roi était grand, mais sa grandeur ne pouvait être un bouclier contre le trait céleste, le crime devait avoir sa récompense.
ESCANÈS.--Cela est vrai.
(Entrent trois seigneurs.)
PREMIER SEIGNEUR.--Voyez, il n'y a pas un seul homme pour lequel, dans les conférences particulières ou dans le conseil, il ait les mêmes égards que pour lui.
SECOND SEIGNEUR.--Nous saurons enfin nous plaindre.
TROISIÈME SEIGNEUR.--Maudit soit celui qui ne nous secondera pas.
PREMIER SEIGNEUR.--Suivez-moi donc: seigneur Hélicanus, un mot.
HÉLICANUS.--Moi?--Soyez donc les bienvenus. Salut, seigneurs.
PREMIER SEIGNEUR.--Sachez que nos griefs sont au comble et vont enfin déborder.
HÉLICANUS.--Vos griefs! quels sont-ils? N'outragez pas le prince que vous aimez.
PREMIER SEIGNEUR.--Ne vous manquez donc pas à vous-même, noble Hélicanus: si le prince vit, faites-le-nous saluer, ou dites-nous quelle contrée jouit du bonheur de sa présence; s'il est dans ce monde, nous le chercherons, s'il est dans le tombeau, nous l'y trouverons. Nous voulons savoir s'il vit encore pour nous gouverner; ou, s'il est mort, nous voulons le pleurer et procéder à une élection libre.
SECOND SEIGNEUR.--C'est sa mort qui nous semble presque certaine. Comme ce royaume sans son chef, tel qu'un noble édifice sans toiture, tomberait bientôt en ruine, c'est à vous comme au plus habile et au plus digne que nous nous soumettons.--Soyez notre souverain.
TOUS.--Vive le noble Hélicanus!
HÉLICANUS.--Soyez fidèles à la cause de l'honneur; épargnez-moi vos suffrages, si vous aimez le prince Périclès. Si je me rends à vos désirs, je me jette dans la mer, où il y a des heures de tourmente pour une minute de calme. Laissez-moi donc vous supplier de différer votre choix pendant un an encore en l'absence du roi. Si, ce terme expiré, il ne revient pas, je supporterai avec patience le joug que vous m'offrez. Si je ne puis vous amener à cette complaisance, allez, en nobles chevaliers et en fidèles sujets, chercher votre prince et les aventures: si vous le trouvez et le faites revenir, vous serez comme des diamants autour de sa couronne.
PREMIER SEIGNEUR.--Il n'y a qu'un fou qui ne cède pas à la sagesse; et puisque le seigneur Hélicanus nous le conseille, nous allons commencer nos voyages.
HÉLICANUS.--Vous nous aimez alors, et nous vous serrons la main. Quand les grands agissent ainsi de concert, un royaume reste debout.
(Ils sortent.)