SCÈNE III
La cellule de frère Laurence.
Entre FRÈRE LAURENCE avec un panier.
FRÈRE LAURENCE.—Le matin, de ses yeux grisâtres, sourit sur le front ténébreux de la nuit, rayant de traits de lumière les nuages de l'orient. La Nuit au teint vergeté s'éloigne, en chancelant comme un ivrogne, de la route du jour et des roues enflammées du char de Titan[36]. Maintenant, avant que le Soleil ait avancé sur l'horizon son oeil brûlant pour égayer le jour et sécher l'humide rosée de la nuit, il faut que je remplisse l'osier de cette corbeille d'herbes malfaisantes et de fleurs d'un suc précieux.—La terre, cette mère de la nature, est aussi son tombeau; et le sépulcre de la mort renferme aussi le germe de la vie. Nous trouvons des enfants de diverses sortes nés de ses flancs et nourris sur son sein maternel, nombre d'entre eux excellent en nombreuses vertus, aucun qui n'en possède quelques-unes, et cependant tous différents. Quelle abondance de puissants bienfaits sont déposés dans les plantes, les pierres, et dans leur véritable destination! car il n'existe sur la terre rien de si méprisable que la terre n'en reçoive quelque bienfait spécial, et rien de si bon qui, s'il est détourné de ce légitime usage, infidèle à sa vraie source, ne se précipite dans l'abus. Mal appliquée, la vertu même se change en vice; et le vice est quelquefois purifié par l'action. Dans l'enveloppe naissante de cette petite fleur, le poison a établi son séjour, et la médecine sa puissance; offerte à l'odorat, elle le réveille et tous les sens à la fois; si on la goûte, elle paralyse en même temps les sens et le coeur. Ainsi, de même que dans les plantes, demeurent toujours en présence dans le sein de l'homme deux ennemis en lutte, la grâce et la volonté grossière; et là où domine le principe pervers, l'ulcère de la mort a bientôt dévoré le germe vital.
Note 36: [(retour) ]
From forth day's path way, and Titan's fiery wheels. On a suivi la version des anciennes éditions adoptées par M. Malone, M. Steevens a préféré celle des éditions modernes: From forth day's path way made by Titan's wheels, parce que from forth signifiant hors, on peut s'écarter hors du chemin, et non pas hors des roues; mais de pareilles irrégularités ne sont pas rares dans Shakspeare, et la version la plus vraisemblable est toujours celle qui présente l'image la plus complète et la plus suivie dans ses détails et ses conséquences: ainsi la Nuit, représentée comme un ivrogne, doit, selon toute apparence, chercher à s'écarter des roues du char qui la poursuit.
(Entre Roméo.)
ROMÉO.—Bonjour, père.
FRÈRE LAURENCE.—Benedicite.—Quelle voix matinale me salue avec tant de douceur?—Jeune fils, cela indique une tête malade de dire sitôt bonjour à ton lit. Les soucis font sentinelle dans les yeux du vieillard; et, au lieu qu'habitent les soucis, le sommeil ne reposera plus. Mais le sommeil doré règne sur la couche où vient s'étendre la jeunesse, la tête libre et les membres exempts de douleur. Ainsi donc, c'est, je m'assure, quelque maladie qui t'a fait lever si matin; ou bien, devinai-je juste, et notre Roméo ne serait-il pas entré cette nuit dans son lit?
ROMÉO.—Cette dernière conjecture est la vraie, et mon repos n'en a été que plus doux.
FRÈRE LAURENCE.—Dieu pardonne au péché! Étais-tu avec Rosaline?
ROMÉO.—Avec Rosaline? Non, mon père spirituel: j'ai oublié ce nom, et les douleurs attachées à ce nom.
FRÈRE LAURENCE.—Tu es mon bon fils. Mais où donc as-tu été?
ROMÉO.—Je te le dirai sans me le faire redemander. J'ai été à une fête chez mon ennemi, et là j'ai tout à coup reçu une blessure de quelqu'un que j'ai blessé. Notre guérison à tous deux dépend de tes secours et de ta sainte médecine; je ne ressens point de haine, saint homme, car tu le vois, je te prie également en faveur de mon ennemi.
FRÈRE LAURENCE.—Parle simplement, mon bon fils, et va au but sans détour: une confession vague ne reçoit qu'une absolution vague.
ROMÉO.—Sache donc clairement que la charmante fille du riche Capulet est l'objet de mes plus chères amours; et de même que je lui ai donné mon coeur, elle m'a donné le sien, et tout est conclu, sauf ce que tu dois conclure par un saint mariage. Quand, où, comment nous nous sommes vus, nous nous sommes parlés d'amour, nous avons échangé nos serments, c'est ce que je te dirai avec le temps; mais ce que je te demande, c'est de consentir à nous marier aujourd'hui.
FRÈRE LAURENCE.—Bienheureux saint François, quel changement est ceci? Rosaline, que vous aimiez si chèrement, est-elle donc si promptement abandonnée? L'amour des jeunes gens n'est pas véritablement dans le coeur, il n'est que dans les yeux. Jésus Maria! quelle abondance de larmes a lavé tes joues pâles pour Rosaline! que d'eau salée prodiguée en vain pour assaisonner un amour que tu ne goûteras pas! Le soleil n'a pas encore éclairci le ciel chargé de tes soupirs; tes gémissements passés résonnent encore à mon oreille vieillie; tiens, voilà encore sur ta joue la trace d'une ancienne larme que tu n'as pas effacée. Si jamais tu fus toi-même, si ces douleurs ont existé pour toi, toi et tes douleurs, tout était pour Rosaline, et tu es changé! Prononce donc cet arrêt: il est permis aux femmes de faillir, puisque les hommes manquent de force.
ROMÉO.—Tu m'as souvent grondé d'aimer Rosaline.
FRÈRE LAURENCE.—D'idolâtrer, mon fils, non pas d'aimer.
ROMÉO.—Tu m'ordonnais d'ensevelir mon amour.
FRÈRE LAURENCE.—Non pas de mettre l'un en terre pour en faire sortir un autre.
ROMÉO.—Je t'en prie, ne me gronde pas; celle que j'aime maintenant me rend bonheur pour bonheur, m'accorde amour pour amour; l'autre n'en usait pas ainsi.
FRÈRE LAURENCE.—Oh! qu'elle savait bien que ton amour lisait par coeur, et ne savait pas épeler!—Viens, jeune inconstant, viens avec moi: un motif m'engage à te secourir. Peut-être cette alliance sera-t-elle assez heureuse pour changer en affection véritable la haine de vos deux familles.
ROMÉO.—Oh! partons: je tiens à ce que nous nous hâtions au plus vite.
FRÈRE LAURENCE.—Sagement et lentement: qui court trébuche.
(Ils sortent.)