SCÈNE V
Une salle de la maison de Capulet, garnie de musiciens.
Entrent des DOMESTIQUES.
PREMIER DOMESTIQUE.—Où est Potpan, qu'il ne m'aide pas à desservir? Lui, manier le tranchoir! jouer du tranchoir!
SECOND DOMESTIQUE.—Quand le bon air d'une maison est remis dans les mains d'un ou deux hommes, et des mains sales encore, cela fait mal au coeur[26].
Note 26: [(retour) ]
Tis a foul thing. A foul thing signifie une chose malpropre et une chose fâcheuse, coupable, etc.
PREMIER DOMESTIQUE.—Emporte les pliants, dérange le buffet, aie l'oeil à la vaisselle. Mon cher, mets de côté pour moi un morceau de massepain[27]; et si tu veux me faire plaisir, tu diras au portier de laisser entrer Suzanne Grindstone et Nell.—Antoine! Potpan!
Note 27: [(retour) ]
Les massepains étaient alors d'énormes gâteaux, dont nos macarons, dit l'un des commentateurs de Shakspeare ne sont qu'un diminutif dégénéré.
SECOND DOMESTIQUE.—Oui, mon garçon, nous voilà.
PREMIER DOMESTIQUE.—On a besoin de vous, on vous appelle, on vous demande, on vous cherche dans la grande salle.
SECOND DOMESTIQUE.—Nous ne pouvons pas être ici et là en même temps. Allons, gai, mes amis; soyons vifs un moment, et que celui qui vivra le dernier emporte tout.
(Ils se retirent.)
(Entrent Capulet, les convives et les masques.)
CAPULET.—Cavaliers, soyez les bienvenus. Voilà des dames à qui les cors ne font pas mal au pied, et qui vous donneront bien un tour de danse.—Ah, ah! mesdames, laquelle de vous refusera de danser maintenant? Celle qui fera la dégoûtée, je protesterai qu'elle a des cors aux pieds. Est-ce là vous serrer de près?—Cavaliers, soyez les bienvenus. J'ai vu le temps où je portais un masque aussi, et où je pouvais conter mes histoires tout bas à l'oreille d'une belle dame, et de manière à ne pas lui déplaire. Ce temps est passé; il est passé, passé.—Vous êtes les bienvenus, cavaliers.—Allons, musiciens, commencez. En cercle, en cercle, faites place; et vous, jeunes filles, sautez. (Les instruments jouent et l'on danse.) Holà! valets, encore des lumières, relevez les tables contre le mur; éteignez le feu, la salle devient trop chaude.—Allons, mon cher, voilà un divertissement imprévu qui ne prend pas mal. Asseyez-vous, asseyez-vous, bon cousin Capulet; car vous et moi nous avons passé nos jours de danse. Combien y a-t-il de temps que vous et moi nous avons porté un masque pour la dernière fois?
SECOND CAPULET.—Par Notre-Dame, il y a trente ans.
CAPULET.—Comment donc, mon cher? il n'y a pas tant, il n'y a pas tant. C'était à la noce de Lucentio: il y aura, vienne la Pentecôte quand elle voudra, quelque vingt-cinq ans; nous y allâmes en masque.
SECOND CAPULET.—Il y a davantage, davantage: son fils est plus âgé que cela; son fils a trente ans.
CAPULET.—Vous me direz cela, à moi? Il y a deux ans que son fils était encore mineur.
ROMÉO.—Quelle est cette dame dont s'est enrichie la main de ce cavalier?
UN DOMESTIQUE.—Je ne la connais pas, monsieur.
ROMÉO.—Oh! c'est d'elle que la flamme de ces flambeaux doit apprendre à briller. Sa beauté près de ce visage semblable à la nuit ressemble à un joyau attaché à l'oreille d'un Éthiopien: beauté trop brillante pour les usages de la vie, trop précieuse pour la terre! Telle une blanche colombe parmi les corbeaux, telle paraît cette dame auprès de ses compagnes. Quand la danse aura cessé, j'observerai où elle se tient; et je rendrai heureuse ma main téméraire en touchant la sienne. Mon coeur a-t-il aimé jusqu'à ce moment? Protestez du contraire, mes yeux, car jusqu'à cette nuit je n'avais jamais vu la véritable beauté.
TYBALT.—A sa voix, cet homme doit être un Montaigu. Garçon, donne-moi ma rapière. Comment, ce misérable osera venir ici, caché sous un masque grotesque, pour dénigrer et ridiculiser notre fête! Par la tige et l'honneur de ma race, je ne crois pas pécher en lui donnant le coup de la mort.
CAPULET.—Qu'est-ce que c'est, mon neveu? Pourquoi tempêtez-vous ainsi?
TYBALT.—Mon oncle, cet homme est un Montaigu, notre ennemi; un traître qui est venu ici ce soir, en haine de nous, pour se moquer de notre fête.
CAPULET.—Est-ce le jeune Roméo?
TYBALT.—C'est lui-même, ce traître de Roméo.
CAPULET.—Modère-toi, mon cher neveu; laisse-le en paix, il a l'air d'un noble cavalier; et, pour dire la vérité, tout Vérone le vante comme un jeune homme vertueux et d'une conduite honorable. Je ne voudrais pas, pour tous les trésors de cette ville, lui faire ici, dans ma maison, la moindre insulte. Sois donc patient, ne fais pas attention à lui: c'est ma volonté; et si tu la respectes, tu prendras un visage gracieux et quitteras cet air de mauvaise humeur qui sied mal dans une fête.
TYBALT.—Il sied très-bien quand un pareil traître devient votre convive: je ne le souffrirai pas.
CAPULET.—Vous le souffrirez vraiment, mon petit ami! Je vous dis que vous le souffrirez. Allons donc; est-ce moi qui suis le maître ici, ou bien vous? Allons donc, vous ne le souffrirez pas? Dieu me pardonne! vous allez mettre le trouble parmi mes hôtes, vous prendrez les airs d'un coq sur son panier[28]! vous ferez le maître!....
Note 28: [(retour) ]
You will set cock-a-hoop: un coq sur un cerceau.
TYBALT.—Mais, mon oncle, c'est une honte....
CAPULET.—Allez, allez, vous êtes un jeune insolent.... Nous verrons vraiment.... Cette farce pourrait bien vous tourner mal. Je sais ce que je dis. Il faudra que vous veniez ici me contrarier! En vérité, vous prenez bien votre temps.—A merveille, mes enfants.—Vous n'êtes qu'un fat, allez; tenez-vous tranquille, ou....—Encore des lumières; encore des lumières. N'avez-vous pas de honte?—Je vous forcerai bien à être tranquille. Comment!—Allons, gai, mes enfants.
TYBALT.—Cette patience forcée, et la colère à laquelle je voudrais m'abandonner, font, en se heurtant, trembler tout mon corps des assauts qu'elles se livrent. Je m'en irai; mais cette intrusion qui semble douce maintenant, se changera en fiel amer.
(Il sort.)
ROMÉO, à Juliette.—Si d'une main trop indigne j'ai profané la sainteté de l'autel, voici la douce expiation de ma faute: mes lèvres, pèlerins rougissants, sont prêtes à adoucir par un tendre baiser la rude impression de ma main.
JULIETTE.—Bon pèlerin, vous faites injure à votre main, qui n'a montré en ceci qu'une dévotion pleine de convenance; car les saints ont des mains que peuvent toucher celles des pèlerins; et joindre les mains est le baiser du pieux voyageur en terre sainte.
ROMÉO.—Les saints n'ont-ils pas des lèvres? et les pieux voyageurs aussi?
JULIETTE.—Oui, pèlerin, des lèvres qu'ils doivent employer à prier.
ROMÉO.—Oh! s'il en est ainsi, chère sainte, permets aux lèvres de faire l'office des mains: elles te prient, exauce leur prière, de peur que ma foi ne se change en désespoir.
JULIETTE.—Les saints ne bougent pas, bien qu'ils exaucent la prière qui leur est faite.
ROMÉO.—Alors ne bougez pas, tandis que je vais recueillir le fruit de ma prière: ainsi vos lèvres auront purifié les miennes de leur péché.
(Il lui donne un baiser.)
JULIETTE.—Alors mes lèvres doivent avoir pris le péché dont elles ont déchargé les vôtres.
ROMÉO.—Pris le péché de mes lèvres! ô faute doucement punie! Rendez-moi mon péché.
JULIETTE.—Vous donnez des baisers avec méthode[29].
Note 29: [(retour) ]
By the book.
LA NOURRICE.—Madame, votre mère veut vous dire un mot.
ROMÉO.—Quelle est sa mère?
LA NOURRICE.—Vraiment, jeune homme; sa mère est la maîtresse de la maison, et c'est une bonne dame, sage et vertueuse. J'ai nourri sa fille avec qui vous causiez; et je dis que celui qui mettra la main dessus aura du comptant.
ROMÉO.—C'est une Capulet!—Oh! qu'il va m'en coûter cher! ma vie est engagée à mon ennemie.
BENVOLIO.—Allons, Roméo, partons, la fête est à son plus beau moment.
ROMÉO.—Oui, j'en ai peur, et mon tourment n'en est que plus grand.
CAPULET.—Arrêtez, cavaliers, ne songez pas encore à nous quitter: nous avons là une ridicule petite collation sans cérémonie.—Vous le voulez donc absolument? Allons, je vous remercie tous; je vous remercie, honnêtes cavaliers; bonne nuit.—Encore des torches par là!—Allons, allons donc chercher nos lits. Ah! par ma foi, mon cher (au second Capulet), il se fait tard. Je vais aller me reposer.
(Ils sortent.)
JULIETTE.—Approche, nourrice; dis-moi, quel est ce cavalier?
LA NOURRICE.—C'est le fils et l'héritier du vieux Tibério.
JULIETTE.—Quel est celui qui sort actuellement?
LA NOURRICE.—Je crois, ma foi, que c'est le jeune Pétruccio.
JULIETTE.—Et celui qui le suit, qui ne voulait pas danser?
LA NOURRICE.—Je ne le connais pas.
JULIETTE.—Va, demande son nom.—S'il est marié, il est probable que mon tombeau sera mon lit nuptial.
LA NOURRICE.—Son nom est Roméo: c'est un Montaigu, le fils unique de votre grand ennemi.
JULIETTE.—Mon unique amour lié de l'unique objet de ma haine!.... Je l'ai vu trop tôt sans le connaître! et je l'ai connu trop tard! O prodige de l'amour qui vient de naître en moi, que je sois forcée d'aimer un ennemi détesté!
LA NOURRICE.—Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est?
JULIETTE.—Un vers que je viens d'apprendre de quelqu'un avec qui j'ai dansé.
(Une voix dans l'intérieur appelle Juliette.)
LA NOURRICE.—Tout à l'heure, tout à l'heure. (A Juliette.) Venez, allons-nous-en; tous les étrangers sont partis.
(Elles sortent.)
(Entre le choeur.)
LE CHOEUR.—Une ancienne passion languit maintenant sur son lit de mort, et de jeunes désirs soupirent après son héritage. Cette beauté pour qui l'amour gémissait et demandait à mourir, comparée à la tendre Juliette, a maintenant cessé d'être belle. Maintenant Roméo est aimé, et il aime à son tour; la magie des regards a jeté sur eux le même charme. Cependant il faut qu'il se plaigne à celle qu'il croit son ennemie, et qu'elle dérobe sur de cruels hameçons le doux appât de l'Amour. Étant tenu pour un ennemi, il ne pourra avoir accès près d'elle pour exprimer ces voeux que les amants ont accoutumé de jurer; tandis qu'elle, aussi pressée d'amour, aura bien moins de moyens encore de chercher à rencontrer celui qu'elle aime depuis un moment, mais la passion leur prête sa puissance, l'occasion leur fournira les moyens de se rapprocher, et tempérera leur détresse par une douceur extrême.
(Il sort.)
FIN DU PREMIER ACTE.