SCÈNE I
Devant la caverne de Timon.
Entrent UN POÈTE ET UN PEINTRE, TIMON est derrière eux sans en être vu.
LE PEINTRE.—Si je connais bien le lieu, sa demeure ne doit pas être éloignée.
LE POÈTE.—Que doit-on penser de lui? En croirons-nous la rumeur, qu'il regorge d'or?
LE PEINTRE.—Cela est certain, Alcibiade le dit; Phrynia et Timandra ont reçu de l'or de lui; il a aussi enrichi libéralement quelques soldats maraudeurs. On dit qu'il a donné une somme considérable à son intendant.
LE POÈTE.—Ainsi, sa banqueroute n'était destinée qu'à éprouver ses amis.
LE PEINTRE.—Rien de plus: vous le verrez encore comme un palmier dans Athènes, fleurir parmi les plus grands, ainsi, il ne sera pas mal à propos d'aller lui offrir nos hommages dans son infortune apparente. Ce sera de notre part un procédé honnête, et qui a bien des chances d'amener nos desseins à ce qu'ils souhaitent, s'il est vrai qu'il soit aussi riche qu'on le dit.
LE POÈTE.—Qu'avez-vous à lui présenter maintenant?
LE PEINTRE.—Rien, quant à présent, que ma visite; mais je lui promettrai un chef-d'oeuvre.
LE POÈTE.—Il faut que j'en use de même envers lui; je lui dirai que je prépare certain ouvrage pour lui.
LE PEINTRE.—C'est tout ce qu'il y a de mieux: promettre est le ton du siècle. La promesse ouvre les yeux de l'attente, qu'engourdit et tue l'accomplissement d'une parole. Excepté pour les gens simples et vulgaires, tenir ce qu'on a promis n'est plus en usage. Promettre est plus poli, plus à la mode; tenir sa promesse, c'est faire son testament, ce qui annonce toujours une grande maladie dans le jugement de celui qui le fait.
TIMON, à part.—Excellent artiste! tu ne pourrais pas peindre un homme aussi méchant que toi.
LE POÈTE.—Je rêve à l'ouvrage que je lui dirai avoir préparé pour lui. Il faut qu'il en soit lui-même le sujet. Ce sera une satire contre la mollesse de la prospérité, et un détail des flatteries qui obsèdent la jeunesse et l'opulence.
TIMON, à part.—Faut-il aussi que tu fasses le rôle de fripon dans ta propre pièce? Châtieras-tu tes propres fautes sur le dos des autres? Va, écris, j'ai de l'or pour toi.
LE PEINTRE.—Mais cherchons-le: nous péchons contre notre fortune, quand nous pouvons faire quelque profit et que nous arrivons trop tard.
LE POÈTE.—Vous avez raison; quand le jour nous sert, et avant le retour de la nuit aux coins obscurs, trouvez ce dont vous avez besoin à la libre lumière qui vous est offerte; allons.
TIMON, à part.—Je vais vous joindre au tournant.—Quel dieu est donc cet or, pour être adoré dans des temples plus vils et plus abjects que les lieux où l'on nourrit les porcs? C'est toi qui équipes les flottes et qui sillonnes l'onde écumante; toi qui attaches l'hommage et le respect à l'esclave. Sois donc adoré, et que tes saints soient récompensés par tous les fléaux de n'obéir qu'à toi!—Il est temps que je les aborde.
(Il s'avance vers eux.)
LE POÈTE.—Salut, noble Timon.
LE PEINTRE.—Notre ancien et digne maître.
TIMON.—Aurais-je assez vécu pour voir enfin deux honnêtes gens?
LE POÈTE.—Seigneur, ayant souvent éprouvé vos libéralités, ayant appris votre retraite et la désertion de vos amis dont les natures ingrates.... Oh! les âmes détestables! le ciel n'a pas assez de fouets.... Quoi! envers vous! dont la générosité, comme l'astre du ciel, donnait la vie et le mouvement à tout leur être; je me sens hors de moi; je ne connais point d'expressions assez énergiques, pour revêtir de ses vraies couleurs, leur énorme ingratitude.
TIMON.—Laisse-la toute nue; les hommes l'en verront mieux.—Vous, qui êtes honnêtes, en étant ce que vous êtes, faites à merveille voir et connaître leur caractère.
LE PEINTRE.—Lui et moi, nous avons voyagé sous la céleste rosée de vos bienfaits, et nous l'avons doucement sentie.
TIMON.—Oh! vous êtes d'honnêtes gens.
LE PEINTRE.—Nous sommes venus ici vous offrir nos services.
TIMON.—Âmes honnêtes! comment vous récompenserai-je?—Pouvez-vous manger des racines et boire de l'eau? Non.
LE POÈTE.—Tout ce que nous pourrons faire, nous le ferons pour vous.
TIMON.—Vous êtes d'honnêtes gens; vous avez appris que j'avais de l'or, je le sais: dites la vérité, vous êtes d'honnêtes gens.
LE PEINTRE.—On le dit, noble seigneur; mais ce n'est pas là ce qui amène mon ami, ni moi.
TIMON.—Braves, honnêtes gens!—Il n'est personne dans Athènes qui soit capable de faire un portrait comme toi. De tous les artistes, tu es celui qui contrefais le mieux la vérité.
LE PEINTRE.—Là! là! seigneur.
TIMON.—C'est comme je le dis. (Au poète.) Et toi, dans tes fictions, ton vers coule avec tant de grâce et de douceur, que l'art y ressemble à la nature. Cependant, mes dignes amis, il faut que je vous le dise, vous avez un défaut, à vrai dire, il n'est pas monstrueux, et je ne veux pas que vous preniez beaucoup de peine pour vous en corriger.
LE POÈTE ET LE PEINTRE.—Nous prions votre Honneur de nous le faire connaître.
TIMON.—Vous le prendrez mal.
LE POÈTE ET LE PEINTRE.—Avec la plus vive reconnaissance, seigneur.
TIMON.—En vérité, croyez-vous?
LE POÈTE ET LE PEINTRE.—N'en doutez pas, seigneur.
TIMON.—C'est qu'il n'y en a pas un de vous qui ne se fie à un coquin qui le trompe.
LE POÈTE ET LE PEINTRE.—Nous, Seigneur?
TIMON.—Oui; vous entendez l'imposteur vous flatter, vous le voyez dissimuler, vous connaissez son artifice grossier, et cependant vous l'aimez, vous le nourrissez, vous le réchauffez dans votre sein. Soyez pourtant bien sûrs que c'est un parfait scélérat.
LE PEINTRE.—Je ne connais personne de ce caractère, seigneur.
LE POÈTE.—Ni moi non plus.
TIMON.—Écoutez, je vous aime tendrement, je vous donnerai de l'or, mais chassez-moi de votre compagnie ces coquins, pendez-les, poignardez-les, noyez-les dans les latrines, exterminez-les enfin par quelque moyen, et venez ensuite me trouver, et je vous donnerai de l'or libéralement.
LE POÈTE ET LE PEINTRE.—Nommez-les, seigneur, que nous les connaissions.
TIMON.—Placez-vous ici, vous; et vous là; chacun de vous séparément, tout seul, sans compagnon; eh bien! un maître fripon vous tient encore compagnie.—(Au peintre.) Si là où tu es tu ne veux pas qu'il se trouve deux coquins, ne te laisse pas approcher de lui.—(Au poète.) Et toi, si tu ne veux pas habiter auprès d'un coquin, fuis loin de cet homme. Hors d'ici, couple de fripons, voilà de l'or. Vous êtes venus chercher de l'or, esclaves!—Vous avez travaillé pour moi, vous voilà payés.—Hors d'ici: tu es alchimiste, toi; convertis cela en or. Loin d'ici, vils chiens!
(Il sort en les battant et en les chassant devant lui.)