SCÈNE II
En Roussillon.--Appartement dans le palais de la comtesse.
LA COMTESSE, LE BOUFFON.
LA COMTESSE.--Tout est arrivé comme je le désirais, excepté qu'il ne revient point avec elle.
LE BOUFFON.--Sur ma foi, je pense que mon jeune seigneur est un homme fort mélancolique.
LA COMTESSE.--Et sur quel fondement, je te prie?
LE BOUFFON.--Eh! c'est qu'il regardait ses bottes, et puis chantait; qu'il rajustait sa fraise, et puis chantait; qu'il faisait des questions, puis chantait; qu'il se curait les dents, et chantait encore. J'ai connu un homme avec ce tic de mélancolie, qui a vendu un bon manoir pour une chanson.
LA COMTESSE.--Voyons ce qu'il écrit et quand il se propose de revenir.
LE BOUFFON.--Je n'ai plus de goût pour Isabeau depuis que je suis allé à la cour. Nos vieilles morues et nos Isabeau de campagne ne ressemblent en rien à vos vieilles morues et à vos Isabeau de cour. La cervelle de mon Cupidon est fêlée, et je commence à aimer comme un vieillard aime l'argent,--sans appétit.
LA COMTESSE, ouvrant la lettre.--Qu'avons-nous ici?
LE BOUFFON.--Précisément ce que vous avez là.
(Il sort.)
LA COMTESSE lit la lettre.--Je vous envoie une belle-fille: elle a guéri le roi et m'a perdu. Je l'ai épousée; mais je n'ai pas couché avec elle, et j'ai juré que ce refus serait éternel. On ne manquera pas de vous informer que je me suis enfui. Apprenez-le donc de moi, avant de le savoir par le bruit public. Si le monde est assez vaste, je mettrai toujours une bonne distance entre elle et moi. Agréez mon respect.
Votre fils infortuné, BERTRAND.
--Ce n'est pas bien, jeune homme téméraire et indiscipliné, de fuir ainsi les faveurs d'un si bon roi, d'attirer son indignation sur ta tête en méprisant une jeune fille trop vertueuse pour être dédaignée, même de l'empereur.
(Le bouffon entre.)
LE BOUFFON.--Oh! madame, il y a là-bas de tristes nouvelles entre deux officiers et ma jeune maîtresse.
LA COMTESSE.--De quoi s'agit-il?
LE BOUFFON.--Et cependant il y a aussi quelque chose de consolant dans les nouvelles; oui, de consolant: votre fils ne sera pas tué aussitôt que je le pensais.
LA COMTESSE.--Et pourquoi serait-il tué?
LE BOUFFON.--C'est ce que je dis, madame, s'il s'est sauvé, comme je l'entends dire. Le danger était de rester auprès de sa femme: c'est la perte des hommes, quoique ce soit le moyen d'avoir des enfants. Les voici qui viennent; ils vous en diront davantage. Pour moi, je sais seulement que votre fils s'est sauvé.
(Hélène entre accompagnée de deux gentilshommes.)
PREMIER GENTILHOMME.--Dieu vous garde! chère comtesse.
HÉLÈNE.--Madame, mon seigneur est parti, parti pour toujours.
SECOND GENTILHOMME.--Ne dites pas cela.
LA COMTESSE.--Armez-vous de patience.--Eh! je vous prie, messieurs, parlez. J'ai senti tant de secousses de joie et de douleur, que le premier aspect et le choc imprévu de l'une ou de l'autre ne peuvent plus me faire éprouver l'émotion d'une femme.--Où est mon fils, je vous prie?
SECOND GENTILHOMME.--Madame, il est allé servir le duc de Florence. Nous l'avons rencontré là, car nous en venons, et après avoir remis quelques dépêches dont nous sommes chargés pour la cour, nous y retournons.
HÉLÈNE.--Jetez les yeux sur cette lettre, madame. Voici mon congé.--(Lisant.) «Quand tu auras obtenu l'anneau que je porte à mon doigt, et qui ne le quittera jamais, et que tu me montreras un enfant né de toi, dont j'aurai été le père, alors appelle-moi ton mari. Mais cet alors, je le nomme jamais.»--C'est une terrible sentence!
LA COMTESSE.--Avez vous apporté cette lettre, messieurs?
SECOND GENTILHOMME.--Oui, madame; et d'après ce qu'elle contient, nous regrettons nos peines.
LA COMTESSE.--Je t'en conjure, ma chère, prends courage. Si tu gardes pour toi seule toutes ces douleurs, tu m'en dérobes la moitié. Il était mon fils; mais j'efface son nom de mon coeur, et tu seras mon unique enfant.--Il est donc allé du côté de Florence?
SECOND GENTILHOMME.--Oui, madame.
LA COMTESSE.--Et pour être soldat?
PREMIER GENTILHOMME.--Telles sont, en effet, ses nobles intentions, et je suis persuadé que le duc lui rendra tous les honneurs convenables.
LA COMTESSE.--Y retournez-vous?
PREMIER GENTILHOMME.--Oui, madame, et avec la plus grande diligence.
HÉLÈNE, lisant.--Jusqu'à ce que je n'y aie plus de femme, la France ne me sera rien.
--C'est amer!
LA COMTESSE.--Y a-t-il cela là-dedans?
HÉLÈNE.--Oui, madame.
PREMIER GENTILHOMME.--Ce n'est peut-être qu'un écart de sa main auquel son coeur n'a pas consenti.
LA COMTESSE.--La France ne lui sera rien tant qu'il y aura une femme? Il n'y a qu'elle seule qui soit trop bonne pour lui, et elle méritait un prince que vingt jeunes étourdis comme lui suivissent avec respect pour l'appeler à toute heure leur maîtresse.--Qui avait-il avec lui?
PREMIER GENTILHOMME.--Un seul domestique et un gentilhomme que j'ai connu jadis.
LA COMTESSE.--Parolles, n'est-ce pas?
PREMIER GENTILHOMME.--Oui, madame, c'est lui-même.
LA COMTESSE.--C'est une âme corrompue et pleine de scélératesse. Mon fils, séduit par ses conseils, pervertit un coeur bien né.
PREMIER GENTILHOMME.--En effet, madame, cet homme a bien de la scélératesse, trop, et cela l'oblige à en user.
LA COMTESSE.--Soyez les bienvenus, messieurs. Je vous prie, quand vous reverrez mon fils, de lui dire que son épée ne peut jamais acquérir autant d'honneur qu'il en a perdu. Je vais lui en écrire davantage, et je vous prierai de lui remettre ma lettre.
SECOND GENTILHOMME.--Nous sommes prêts à vous servir, madame, en ceci et dans toutes vos affaires les plus importantes.
LA COMTESSE.--A condition que nous ferons échange de politesses. Voulez-vous m'accompagner?
(La comtesse et les gentilshommes sortent.)
HÉLÈNE.--Jusqu'à ce que je n'y aie plus de femme, la France ne me sera rien!--La France ne lui sera rien tant qu'il aura une femme en France. Tu n'en auras plus, Roussillon; tu n'en auras plus en France. Reprends-y donc tout le reste. Pauvre comte! est-ce moi qui te chasses de ton pays et qui expose tes membres délicats aux chances de la guerre, qui n'épargne personne? Est-ce moi qui t'exile d'une cour charmante, où tu étais le point de mire des plus beaux yeux, pour t'exposer aux coups des mousquets fumants? O vous, messagers de plomb, qui volez rapidement sur des ailes de feu, détournez-vous et manquez votre but! Percez l'air invulnérable qui siffle quand on le perce, et ne touchez pas mon seigneur. Quiconque tire sur lui, c'est moi qui le dirige; quiconque avance le fer levé contre son sein intrépide, c'est moi, malheureuse, qui l'y excite. Et quoique ce ne soit pas moi qui le tue, je suis cependant la cause de sa mort. Il aurait mieux valu pour moi que je rencontrasse le lion féroce quand il rugit, pressé par la faim. Il aurait mieux valu que toutes les calamités qui assiègent la nature fussent tombées sur ma tête. Non, reviens dans ta patrie, Roussillon; quitte ces lieux, où l'honneur ne recueille du danger que des cicatrices et où souvent il perd tout. Je vais m'en aller. C'est parce que je suis ici que tu t'éloignes. Y resterais-je pour t'empêcher d'y revenir? Non, non; quand on respirerait chez toi l'air du paradis, et qu'on y serait servi par des anges, je m'en irais. Puisse la renommée, touchée de pitié, t'annoncer ma fuite pour te consoler! O nuit! viens; et toi, jour, hâte-toi de finir; car, pendant l'obscurité, je veux me dérober de ces lieux comme un pauvre voleur.
(Elle sort.)