SCÈNE VI

Le camp devant Florence.

Entrent BERTRAND ET DEUX SEIGNEURS FRANÇAIS.

PREMIER SEIGNEUR.--Je vous en conjure, mon cher comte, mettez-le à cette épreuve: laissez-lui faire sa volonté.

SECOND SEIGNEUR.--Si Votre Seigneurie ne reconnaît pas qu'il est un lâche, ne m'honorez plus de votre estime.

PREMIER SEIGNEUR.--Sur mon honneur, seigneur, c'est une bulle de savon.

BERTRAND.--Pensez-vous donc que je me trompe à ce point sur son compte?

PREMIER SEIGNEUR.--Croyez ce que je vous dis, seigneur, d'après ma propre connaissance, et sans aucune malice, et avec la même vérité que si je vous parlais de mon parent. C'est un insigne poltron, un déterminé et éternel menteur, qui manque autant de fois à sa parole qu'il y a d'heures dans le jour: en un mot, n'ayant pas une seule bonne qualité pour mériter les bontés de Votre Seigneurie.

SECOND SEIGNEUR.--Il serait bon que vous le connussiez, de peur que, vous reposant trop sur une valeur qu'il n'a point, il ne puisse, dans une affaire importante et de confiance, vous manquer au milieu du danger.

BERTRAND.--Je voudrais bien connaître quelque moyen de l'éprouver.

SECOND SEIGNEUR.--Il n'y en a pas de meilleur que de le laisser aller chercher son tambour. Vous entendez avec quelle confiance il se vante d'en venir à bout.

PREMIER SEIGNEUR.--Et moi, avec une troupe de Florentins, je veux le surprendre tout à coup. J'aurai des gens qu'il ne distinguera point des troupes ennemies. Nous le lierons, nous lui banderons les yeux, de sorte qu'il s'imaginera qu'on le conduit dans le camp ennemi, lorsque nous l'amènerons dans notre tente. Que Votre Seigneurie soit seulement présente à son interrogatoire; si, dans l'espoir de sauver sa vie, et par le sentiment de la plus lâche peur, il ne s'offre pas à vous trahir et à révéler tout ce qu'il peut savoir contre vous, et s'il ne l'affirme pas avec serment au péril éternel de son âme, n'ayez jamais, seigneur, la moindre confiance en mon jugement.

SECOND SEIGNEUR.--Oh! seulement pour le plaisir de rire, laissez-le aller chercher son tambour. Il se vante d'avoir imaginé pour cela un stratagème. Lorsque Votre Seigneurie aura vu le fond de son coeur, et à quel vil métal se réduira ce lingot d'or prétendu, si vous ne lui infligez pas le traitement de Jean Tambour [28], votre inclination pour lui est inattaquable.--Le voici.

[Note 28: ][ (retour) ] Un vieil intermède imprimé en 1601, portait le nom du traitement fait à Jean Tambour, Jack Drum, et cette hospitalité consistait à ce qu'il paraît en coups et en injures.

(Parolles entre.)

PREMIER SEIGNEUR.--Oh! pour nous donner le plaisir de rire, ne l'empêchez pas d'accomplir son dessein. Laissez-le chercher son tambour comme il voudra.

BERTRAND, à Parolles.--Eh bien! comment vous trouvez-vous, monsieur? Le tambour vous tient donc bien fort au coeur?

SECOND SEIGNEUR.--Et que diable! qu'il le laisse aller. Ce n'est qu'un tambour.

PAROLLES.--Qu'un tambour! N'est-ce qu'un tambour? un tambour ainsi perdu! Le beau commandement! charger les ailes de notre armée avec notre propre cavalerie, et enfoncer nos propres bataillons!

SECOND SEIGNEUR.--On ne doit point blâmer le général qui a commandé: c'est un de ces malheurs de la guerre que César lui-même n'aurait pu prévenir, s'il eût été là pour nous commander.

BERTRAND.--Nous n'avons cependant pas tant à nous plaindre de notre succès. Il est vrai qu'il y a quelque déshonneur à avoir perdu ce tambour; mais enfin, il n'y a plus de moyen de le ravoir.

PAROLLES.--On aurait pu le ravoir.

BERTRAND.--On l'aurait pu, mais on ne le peut pas à présent.

PAROLLES.--On pourrait encore le ravoir. Si le mérite d'un service n'était pas si rarement attribué à celui qui l'a rendu, je l'aurais, ce tambour, lui ou un autre, ou bien hic jacet.

BERTRAND.--Mais si vous en avez envie, monsieur; si vous croyez avoir quelque bonne ruse qui puisse ramener dans son quartier naturel cet instrument d'honneur, eh bien! soyez assez généreux pour l'entreprendre. Allez en avant! je récompenserai cette tentative comme un exploit glorieux. Si vous réussissez, le duc en parlera, et vous payera ce service tout ce qu'il pourra valoir, et d'une manière convenable à sa grandeur.

PAROLLES.--Par le bras d'un guerrier, je l'entreprendrai.

BERTRAND.--Mais il faut à présent vous endormir là-dessus.

PAROLLES.--Je veux m'en occuper dès ce soir; je vais écrire mes dilemmes, m'encourager dans ma certitude, faire mes apprêts homicides; et sur le minuit, attendez-vous à entendre parler de moi.

BERTRAND.--Puis-je hardiment annoncer à Son Altesse que vous êtes parti pour vous en occuper?

PAROLLES.--Je ne sais pas encore quel sera le succès, seigneur: mais pour le tenter, je vous le jure.

BERTRAND.--Je sais que tu es brave; et je répondrais de la possibilité de ta valeur guerrière. Adieu.

PAROLLES.--Je n'aime pas trop de paroles.

(Il sort.)

PREMIER SEIGNEUR.--Non, pas plus que le poisson n'aime l'eau. Cet homme n'est-il pas bien singulier, seigneur, de paraître entreprendre avec tant de confiance une chose qu'il sait bien qu'on ne peut faire? Il se damne à jurer qu'il le fera, et il aimerait mieux être damné que de le faire.

SECOND SEIGNEUR.--Vous ne le connaissez pas encore, seigneur, comme nous le connaissons. Il est bien vrai qu'il a le talent de s'insinuer dans les bonnes grâces de quelqu'un, et que pendant une semaine il saura échapper à bien des occasions de se découvrir; mais quand vous l'aurez une fois connu, ce sera pour toujours.

BERTRAND.--Quoi! vous pensez qu'il ne fera rien de tout ce qu'il s'est engagé si sérieusement à entreprendre?

SECOND SEIGNEUR.--Rien au monde; mais il s'en reviendra avec une invention de sa tête, et il vous y flanquera deux ou trois mensonges plausibles. Mais nous avons déjà fatigué le cerf, et vous le verrez tomber cette nuit. En vérité, seigneur, il ne mérite pas vos bontés.

PREMIER SEIGNEUR.--Nous vous amuserons un peu avec le renard, avant que de lui retourner la peau sur les oreilles. Il a déjà été enfumé par le vieux seigneur Lafeu. Quand on lui aura ôté son déguisement, vous me direz alors quel lâche coquin vous le trouverez, et cela pas plus tard que cette nuit.

SECOND SEIGNEUR.--Il faut que j'aille tendre mes pièges: il y sera pris.

BERTRAND.--Et votre frère va venir avec moi.

SECOND SEIGNEUR.--Si vous le trouvez bon, seigneur, je vais vous quitter.

(Il sort.)

BERTRAND.--Je veux maintenant vous conduire dans la maison, et vous montrer la jeune fille dont je vous ai déjà parlé.

PREMIER SEIGNEUR.--Mais vous me disiez qu'elle était honnête.

BERTRAND.--C'est là son défaut; je ne lui ai encore parlé qu'une fois, et je l'ai trouvée extraordinairement froide: je lui ai envoyé, par ce même fat que nous avons sous le vent, des présents et des lettres qu'elle a renvoyés; et voilà tout ce que j'ai fait jusqu'ici. C'est une belle créature. Voulez-vous la venir voir?

PREMIER SEIGNEUR.--De tout mon coeur, seigneur.

(Ils sortent.)