SCÈNE II
Une cour devant la maison de Pandare.
TROÏLUS et CRESSIDA.
TROÏLUS.—Ma chère, ne te tourmente pas, la matinée est froide.
CRESSIDA.—Alors, mon cher seigneur, je vais faire descendre mon oncle: il nous ouvrira les portes.
TROÏLUS.—Non, ne le dérange pas. Au lit! au lit! Que le sommeil ferme ces jolis yeux, et plonge tous tes sens dans un repos aussi profond que le sommeil des enfants, qui est vide de toute pensée!
CRESSIDA.—Adieu donc.
TROÏLUS.—Je t'en prie, remets-toi au lit.
CRESSIDA.—Êtes-vous las de moi?
TROÏLUS.—O Cressida! si le jour actif, éveillé par l'alouette, n'avait pas réveillé les hardis corbeaux et chassé les songes et la nuit, qui ne peut plus couvrir de son ombre nos plaisirs, je ne me séparerais pas de toi.
CRESSIDA.—La nuit a été trop courte.
TROÏLUS.—Maudite soit la sorcière! Elle demeure auprès des enchanteurs nocturnes jusqu'à les lasser autant que l'enfer; mais elle fuit les embrassements de l'amour d'une aile plus rapide que le vol de la pensée.—Vous prendrez froid, et vous me le reprocherez.
CRESSIDA.—Je vous en conjure, restez encore: vous autres hommes, vous ne voulez jamais rester. O folle Cressida!—Je pouvais vous tenir encore loin de moi, et vous seriez resté alors. Écoutez, il y a quelqu'un de levé.
PANDARE, à haute voix, dans l'intérieur de la maison.—Quoi! toutes les portes sont-elles donc ouvertes ici?
TROÏLUS.—C'est votre Oncle. (Entre Pandare.)
CRESSIDA.—La peste soit de lui! Il va se moquer de moi, je vais mener une vie...
PANDARE.—Eh bien, eh bien! comment vont les virginités?—Vous voilà, jeune vierge! Où est ma nièce Cressida à présent?
CRESSIDA.—Allez vous pendre, mon oncle, méchant moqueur. Vous me conseillez de faire... et ensuite vous me raillez.
PANDARE.—De faire quoi? de faire quoi? Voyons, qu'elle dise quoi.... Que vous ai-je conseillé de faire?
CRESSIDA.—Allons, maudit soit votre coeur! Vous ne serez jamais bon, et vous ne souffrirez jamais que les autres le soient.
PANDARE.—Ha, ha! hélas! la pauvre petite! la pauvre innocente! Tu n'as pas dormi cette nuit? Est-ce que ce méchant ne t'a pas laissée dormir? Qu'un fantôme l'emporte!
(On frappe à la porte.)
CRESSIDA, à Troïlus.—Ne vous l'avais-je pas dit? Je voudrais qu'on lui cassât la tête!—Qui est à la porte? Mon bon oncle, allez voir.—(A Troïlus.) Seigneur, rentrez dans ma chambre: vous souriez et vous vous moquez de moi, comme si j'avais des intentions malicieuses.
TROÏLUS, riant.—Ha, ha!
CRESSIDA.—Allons, vous vous trompez; je ne songe à rien de semblable. (On frappe encore.)—Avec quelle force ils frappent!—Je vous en prie, rentrez. Je ne voudrais pas, pour la moitié de Troie, qu'on vous vit ici.
(Ils rentrent tous les deux.)
PANDARE.—Qu'y est là? qu'y a-t-il? Voulez-vous donc enfoncer les portes? Eh bien, de quoi s'agit-il?
(Entre Énée.)
ÉNÉE.—Bonjour, seigneur, bonjour.
PANDARE.—Qui est là?—Quoi! c'est vous, seigneur Énée? Sur ma parole, je ne vous ai pas reconnu. Quelles nouvelles apportez-vous si matin?
ÉNÉE.—Le prince Troïlus n'est-il pas ici?
PANDARE.—Ici? Hé! qu'y ferait-il?
ÉNÉE.—Allons, il est ici, seigneur; ne nous le célez pas: il est très-important pour lui que je lui parle.
PANDARE.—Il est ici, dites-vous? C'est plus que je n'en sais, je vous le jure.—Quant à moi, je suis rentré tard.—Hé! que ferait-il ici?
ÉNÉE.—Quoi? rien.—Allons, allons, vous lui feriez beaucoup de tort, sans vous en douter; j'espère que vous lui serez assez fidèle pour le trahir; à la bonne heure, ignorez qu'il est ici; mais allez toujours le chercher. Allez.
(Pandare va sortir, Troïlus entre.)
TROÏLUS.—Quoi? Qu'y a-t-il?...
ÉNÉE.—Seigneur, à peine ai-je le temps de vous saluer, tant mon message est pressé. Voici à deux pas Pâris votre frère, et Déiphobe, le Grec Diomède, et notre Anténor qui nous est rendu; mais, en échange de sa liberté, il faut que sur-le-champ, dans une heure et avant le premier sacrifice, nous remettions dans les mains de Diomède la jeune Cressida.
TROÏLUS.—Est-ce une chose arrêtée?
ÉNÉE.—Oui, par Priam, et le conseil de Troie; ils me suivent et sont prêts à l'exécuter.
TROÏLUS.—Comme mes projets se jouent de moi!—Je vais aller les joindre; et vous, seigneur Énée, nous nous sommes rencontrés par hasard; vous ne m'avez pas trouvé ici..
ÉNÉE.—Bon, bon, seigneur; les secrets de la nature ne sont pas gardés dans un plus profond silence.
(Troïlus et Énée sortent.)
PANDARE.—Est-il possible? Pas plutôt gagnée qu'elle est perdue! Que le diable emporte Anténor! Le jeune prince en perdra la raison; la peste soit d'Anténor! Je voudrais qu'ils lui eussent cassé le cou.
CRESSIDA.—Eh bien, de quoi s'agit-il? Qui donc était ici?
PANDARE.—Ah! ah!
CRESSIDA.—Pourquoi soupirez-vous si profondément? Où est mon seigneur? De grâce, mon cher oncle, dites-moi ce que c'est.
PANDARE.—Je voudrais être enfoncé de toute ma hauteur sous la terre!
CRESSIDA.—O dieux! qu'y a-t-il donc?
PANDARE.—Je te prie, rentre. Plût aux dieux que tu ne fusses jamais née! Je savais bien que tu serais cause de sa mort! O pauvre prince! la peste soit d'Anténor!
CRESSIDA.—Mon cher oncle, je vous en conjure à genoux, je vous en conjure, qu'y a-t-il?...
PANDARE.—Il faut que tu partes, ma pauvre fille, il faut que tu partes; tu es échangée avec Anténor: il faut que tu retournes vers ton père, et que tu te sépares de Troïlus: ce sera sa mort, son poison; il ne pourra jamais le supporter.
CRESSIDA.—O dieux immortels!—Je ne partirai pas.
PANDARE.—Il le faut.
CRESSIDA.—Je ne le veux pas, mon oncle. J'ai oublié mon père, je ne connais aucun sentiment de parenté. Non, il n'est point de parents, de tendresse, de sang, de coeur, qui me touchent d'aussi près que mon cher Troïlus. O dieux du ciel! faites du nom de Cressida le symbole de la perfidie, si jamais elle abandonne Troïlus. Temps, violence, mort, portez-vous sur ce corps à toutes les extrémités; mais la base solide sur laquelle mon amour est affermi est comme le centre même de la terre, il attire tout à lui.—Je vais rentrer et pleurer.
PANDARE.—Oui, va, va.
CRESSIDA.—Et arracher mes beaux cheveux, et égratigner ces joues si vantées, briser ma voix à force de sanglots, et briser mon coeur à force de crier: Troïlus! Je ne veux pas sortir de Troie.
(Ils sortent.)