SCÈNE IV
On voit un appartement de la maison de Pandare.
PANDARE, CRESSIDA.
PANDARE.—De la modération, de la modération.
CRESSIDA.—Que me parlez-vous de modération? Ma douleur est complète, parfaite, et extrême comme l'amour qui l'a produite; et elle m'agite avec la même force invincible que lui. Comment puis-je la modérer? Si je pouvais composer avec ma passion, ou la refroidir et l'affaiblir, je pourrais tempérer de même mon chagrin: mais mon amour n'admet point d'alliage qui le modifie, et mon chagrin n'en admet pas davantage dans une perte aussi chère.
(Entre Troïlus.)
PANDARE.—Le voici qui vient, le voici.—Ah! mes pauvres poulets[43]!
Note 43: [(retour) ]
Sweet ducks!
CRESSIDA l'embrassant.—O Troïlus, Troïlus!
PANDARE.—Quel couple d'objets infortunés j'ai devant les yeux! Que je vous embrasse aussi. O coeur! comme on l'a si bien dit:
O coeur, ô triste coeur!
Pourquoi soupires-tu sans te briser?
Et à cela il répond:
Parce que tu ne peux soulager ta cuisante douleur
Ni par l'amitié, ni par les paroles[44].
Jamais il n'y eut rime plus vraie. Ne faisons dédain de rien, car nous pourrions vivre assez pour avoir besoin de ces vers; nous le voyons, nous le voyons... Eh bien! mes agneaux?
Note 44: [(retour) ]
Citation de quelque ancienne ballade.
TROÏLUS.—Cressida, je t'adore d'un amour si pur que les dieux bienheureux, comme s'ils étaient jaloux de ma passion plus fervente dans son zèle que la dévotion que respirent pour leurs divinités des lèvres glacées, te séparent de moi.
CRESSIDA.—Les dieux sont-ils sujets à l'envie?
PANDARE.—Oui, oui, oui; en voilà la preuve bien évidente.
CRESSIDA.—Et est-il vrai qu'il me faille quitter Troie?
TROÏLUS.—Odieuse vérité!
CRESSIDA.—Quoi? et Troïlus aussi?
TROÏLUS.—Troie, et Troïlus!
CRESSIDA.—Est-il possible?
TROÏLUS.—Et si soudainement que la cruauté du sort nous ravit le temps de prendre congé l'un de l'autre, brusque tous les délais, frustre avec barbarie nos lèvres de la douceur de s'unir, interdit violemment nos étroits embrassements, étouffe nos tendres voeux à la naissance même de notre haleine laborieuse. Nous deux, qui nous sommes achetés l'un l'autre au prix de tant de milliers de soupirs, nous sommes forcés de nous vendre misérablement après un seul soupir fugitif et imparfait! Le temps injurieux, avec la précipitation d'un voleur, entasse pêle-mêle et au hasard tout son riche butin. Nous nous devons autant d'adieux qu'il est d'étoiles dans le firmament, tous bien articulés, et scellés d'un baiser: eh bien! il les amoncelle tous en un seul adieu vague, et nous réduit à un seul baiser affamé, gâté par l'amertume de nos larmes.
ÉNÉE, derrière le théâtre.—Seigneur, la dame est-elle prête?
TROÏLUS.—Écoutez! c'est vous qu'on appelle... On dit que c'est ainsi que le Génie crie: Viens! à celui qui va mourir.—Dites-leur d'avoir patience; elle va venir à l'instant.
PANDARE.—Où sont mes larmes? Pluie, coulez pour abattre ce vent, sans quoi mon coeur va être déraciné.
(Pandare sort.)
CRESSIDA.—Faut-il donc que j'aille chez les Grecs?
TROÏLUS.—Il n'y a point de remède.
CRESSIDA.—La malheureuse Cressida au milieu des Grecs joyeux!—Quand nous reverrons-nous?
TROÏLUS.—Écoute-moi, ma bien-aimée; garde-moi seulement un coeur fidèle...
CRESSIDA.—Moi! fidèle?—Quoi donc? quelle est cette mauvaise pensée?
TROÏLUS.—Allons, il faut user doucement des plaintes, car c'est l'instant de notre séparation.—Je ne te dis pas, sois fidèle, parce que je doute de toi; car je jetterais mon gant à la Mort elle-même, pour la défier de prouver qu'aucune tache ait souillé ton coeur; mais si je dis, sois fidèle, c'est uniquement pour amener la protestation que je vais te faire; sois fidèle, et j'irai te voir.
CRESSIDA.—O prince! vous serez exposé à des dangers aussi nombreux que pressants; mais je serai fidèle.
TROÏLUS.—Et moi, je me ferai un ami du danger.—Porte cette manche.
CRESSIDA.—Et vous ce gant. Quand vous verrai-je?
TROÏLUS.—Je corromprai les sentinelles des Grecs, pour te rendre visite la nuit: mais, sois fidèle.
CRESSIDA.—O ciel! encore: Sois fidèle!
TROÏLUS.—Écoute pourquoi je parle ainsi, mon amour: les jeunes Grecs sont remplis de qualités; ils sont amoureux, bien faits, riches des dons de la nature et perfectionnés par les arts et les exercices. La nouveauté fait impression quand les talents sont unis aux grâces de la personne!... Hélas! une sorte de jalousie céleste (que je vous conjure d'appeler une erreur vertueuse) m'inspire des craintes.
CRESSIDA.—O ciel! vous ne m'aimez pas.
TROÏLUS.—Que je meure en lâche si je ne vous aime pas! Si je vous parle ainsi, c'est bien moins de votre fidélité que je doute que de mon propre mérite: je ne sais point chanter, ni danser la volte, ni parler avec douceur, ni jouer à des jeux d'adresse, autant de talents brillants, naturels et familiers aux Grecs: mais je puis vous dire que sous les grâces de ces dons séduisants est caché un démon dangereux qui parle sans rien dire, et tente avec un art extrême: ne vous laissez pas tenter.
CRESSIDA.—Croyez-vous que je me laisse tenter?
TROÏLUS.—Non, mais nous faisons quelquefois des choses que nous ne voulons pas; nous sommes nos propres démons à nous-mêmes, lorsque nous voulons tenter la fragilité de nos forces, en présumant trop de leur puissance variable.
ÉNÉE, en dehors.—Allons, mon bon seigneur.
TROÏLUS.—Allons, embrassons-nous, et séparons-nous.
PARIS, en dehors.—Mon frère Troïlus!
TROÏLUS.—Mon cher frère, entrez ici, et amenez Énée et le Grec avec vous.
CRESSIDA.—Seigneur, serez-vous fidèle?
TROÏLUS.—Qui, moi? hélas! c'est mon vice, c'est mon défaut. Tandis que les autres savent gagner par adresse une haute estime, moi, par mon excès d'honnêteté, je n'obtiens qu'une simple approbation. Tandis que d'autres dorent avec art leurs couronnes de cuivre, j'offre la mienne nue avec franchise et sincérité. Ne craignez rien de ma fidélité: franchise et bonne foi, c'est là toute ma morale. (Entrent Énée, Pâris, Anténor, Déiphobe et Diomède.) Soyez le bienvenu, noble Diomède: voici la dame que nous rendons à la place d'Anténor. Aux portes, seigneur, je la remettrai dans vos mains, et, chemin faisant, je vous ferai comprendre ce qu'elle vaut. Traitez-la avec distinction; et, par mon âme, beau Grec, si jamais tu te trouvais à la merci de mon épée, nomme seulement Cressida, et ta vie sera aussi en sûreté que Priam dans Ilion.
DIOMÈDE.—Belle Cressida, dispensez-vous, je vous prie, des remercîments que ce prince attend de vous; l'éclat de vos yeux et la beauté céleste de vos traits vous assurent tous les égards: vous serez la souveraine de Diomède; il est tout entier à vos ordres.
TROÏLUS.—Grec, tu ne me traites pas avec courtoisie, de faire honte à l'ardeur de ma prière, en louant Cressida. Je te dis, prince grec, qu'elle est aussi fort au-dessus de tes louanges, que tu es indigne de porter le nom de son serviteur: je te recommande de la bien traiter, à ma seule considération; car, j'en jure par le redoutable Pluton, si tu ne le fais pas, quand le géant Achille serait ton gardien, je te couperai la gorge.
DIOMÈDE.—Ah! point de courroux, prince Troïlus; qu'il me soit permis, par le privilége de mon rang et de mon message, de parler en liberté: quand je serai sorti de cette ville, je suivrai ma volonté; et sachez, seigneur, que je ne ferai rien sur vos ordres; elle sera appréciée suivant son propre mérite; mais lorsque vous direz: que cela soit, je vous répondrai dans toute la fierté du courage et de l'honneur: non.
TROÏLUS.—Allons, marchons vers les portes.—Je te dis, moi, Diomède, que cette bravade te forcera plus d'une fois à cacher ta tête.—Belle Cressida, donnez-moi la main, et, en marchant, achevons ensemble un entretien nécessaire et qui ne regarde que nous.
(Troïlus, Cressida et Diomède sortent.)
(On entend une trompette.)
PARIS.—Écoutez; c'est la trompette d'Hector.
ÉNÉE.—A quoi avons-nous passé cette matinée? Le prince doit me croire paresseux et négligent, moi qui lui avais juré d'être sur le champ de bataille avant lui.
PARIS.—C'est la faute de Troïlus. Allons, allons, rendons-nous sur le champ de bataille avec lui.
DÉIPHOBE.—Faisons diligence.
ÉNÉE.—Oui, marchons avec le joyeux empressement d'un jeune époux, et volons sur les traces d'Hector: la gloire de notre Troie dépend aujourd'hui de sa noble valeur et de ce combat singulier.
(Ils sortent.)