I

Bade. — Imprécations. — Une visite au vieux château. — Le Repos de Sophie. — Le bois des Chênes et le bois de Boulogne. — Invitation à dîner.

Bade est moins une ville qu’une décoration d’opéra-comique; tout y sent l’apprêt, la manière, la bergerie; c’est du Lancret et du Vanloo en pierre, ou plutôt en plâtre et en cartonnage. Ses rues, assez maussades, presque toutes montueuses, tortueuses, ne sont bordées que de bicoques lézardées, auxquelles on a, tant bien que mal, ajusté une façade peinturlurée; duègnes décrépites, grimaçant sous un masque d’Hébé ou de Pomone.

.... Dire que la noire a passé cinq fois de suite quand je venais de la quitter pour prendre la rouge!...

La vieille ville de Baden-Baden, la ville des Celtes et des Romains, l’austère cité des moines de Weissenburg, de Henri le Lion, de Frédéric-Barberousse, la dominatrice de la forêt Noire, n’est plus aujourd’hui que le rendez-vous des baladins et des désœuvrés, un bazar où tout se vend, un lieu de bombances et de scandales, un bastringue pour les riches, un brelan, presque un lupanar!

Comme j’achevais mes imprécations, Junius entra dans ma chambre. Pendant la route, il s’était quelque peu humanisé à mon égard; il avait même daigné discuter avec moi sur certains points de philosophie morale, et, comme autrefois, chez son cousin, nous nous étions trouvés en parfait désaccord.

«Mon cher monsieur, me dit-il, il est quatre heures à peine; si vous n’avez rien de mieux à faire, nous irons visiter l’Alt-Schloss, le vieux château qui domine tout le paysage. C’est une ancienne tour romaine qui a longtemps servi de résidence aux margraves de Bade. Pendant la guerre du Palatinat, les Français en ont fait une ruine magnifique.

—Très-bien; j’adore les ruines.

—Prenons-nous une voiture?» ajouta mon jeune diplomate.

A ce mot, ma figure se contracta comme par l’effet d’une crise nerveuse. Je songeais à mes trente-huit sous.

«Ne peut-on s’y rendre à pied? demandai-je.

—Rien de plus facile.... Trois quarts d’heure de marche, au plus.»

Je respirai. Nous nous mîmes en route.

Nous avions devant nous des coteaux escarpés noircis de sapins; de petites tourelles gothiques se découpaient dans le bleu du ciel; mais le sentier de la montagne que nous suivions était sablé, sarclé, ratissé, purgé de toutes mauvaises herbes; de cent pas en cent pas, un banc à dossier nous conviait aux douceurs du repos. Devant ce comfortable, ridicule ailleurs que dans un parc bourgeois, ma mauvaise humeur commençait à me reprendre. C’est au milieu des hautes fougères, c’est sur une saillie de roc que j’aurais voulu m’asseoir!

Mon compagnon, parfaitement au courant des localités, nous fit gagner un petit chemin, à peine indiqué, à travers bois. Pendant quelques minutes, je pus jouir du plaisir de marcher sur un sol parfois raboteux, mais du moins paré de ses gazons, de ses fleurs sylvestres, de ses grâces naturelles. Nous abordons, en grimpant, un plateau du haut duquel toute la vallée va se dérouler à nos regards: «Nous voici arrivés au Repos de Sophie,» me dit Junius; et je trouve sur le plateau une galerie couverte, avec bancs et siéges rustiques, et une voix tudesque se fait entendre:

«Ces meinchir feulent y fin ou pière?»

O flâneur poëte! où s’envolent tes rêves à la vue de ce garçon de café apparaissant soudainement au milieu de ce site merveilleux? Misérable! ce n’est ni du vin ni de la bière qu’il nous faut, c’est l’isolement, c’est la liberté dans la contemplation. Quant à moi dont l’imagination commençait déjà à s’émouvoir, je retombai à plat dans le prosaïsme, et toutes mes rêveries aboutirent à cette méditation réaliste:

«Sans le double zéro je m’en tirais encore! On dit qu’à la roulette d’Hombourg on l’a supprimé. Que n’étais-je à Hombourg au lieu d’être à Bade!»

Enfin, nous entrevoyons l’Alt-Schloss, dont les ruines semblent menacer de s’écrouler sur nos têtes; nous entendons le vent, en notes plaintives et mélodieuses, gémir à travers ses débris; aventurés au milieu de hautes roches moussues, crevassées, enlacées entre les longs bras des lierres gigantesques, nous pénétrons dans le château par une poterne démantelée.... Profanation! misère! des maçons étaient là, consolidant les vieilles ruines ou en édifiant de nouvelles! Le vent que j’avais entendu gémir, c’était le bruit des harpes éoliennes; il y en avait à toutes les ouvertures des croisées ogivales. Nous arrivons à la haute porte de l’antique manoir, vraie construction romaine, en plein cintre; elle est obstruée par des voitures de louage, par des troupeaux d’ânes sellés et bridés; le vieux manoir lui-même est transformé honteusement en gasthaus, en hôtellerie; on y boit, on y mange; l’éternel keller, une serviette sous le bras, s’y promène en criant: «Biftecks aux pommes, pour deux! Saucisses à la choucroute!...» Scélérat!

Ainsi, l’humble nymphe agreste, comme la fière châtelaine féodale, ils les ont polluées l’une et l’autre! Celle-ci, à son ciment romain ils ont mêlé leur plâtre et leur torchis; sur sa couronne de créneaux ils ont implanté la branche de pin des cabaretiers. Celle-là, ils l’ont prise par les cheveux pour lui mettre de fausses tresses; ils l’ont frisée, pommadée, épilée, oubliant que, comme la liberté du poëte, la nature est une forte femme, aux puissantes mamelles, non une petite comtesse allemande ou française!

Je me sens aujourd’hui le besoin de laisser crever tous les nuages chargés de ma colère. A Carlsruhe, j’ai appris que le petit bois, mon cher petit bois des Chênes, on a le projet d’en faire ce que la ville de Paris a fait de notre bois de Boulogne; les équipages et les cavalcades vont le traverser; on le sablera, tout ainsi que les sentiers d’Alt-Schloss; on l’éclairera au gaz, comme ils ont déjà fait pour Bade; on soumettra à la tonte et à l’émondage ses allées si riantes; on arrachera ses buissons d’églantiers, qui pourraient accrocher la robe des belles dames....

O belles dames! magiciennes fatales, sur les bords du Rhin comme sur ceux de la Seine, c’est vous qui avez fait tourner la tête de messieurs les conseillers municipaux; ils ne rêvent plus que parcs et rivières factices; grâce à vous, grâce à eux, les amoureux et les poëtes, épris de la vraie nature, se verront bientôt forcés de chercher au loin des arbres non transplantés; trop heureux si, même au milieu des campagnes, ils ne rencontrent pas, comme à Sceaux, ces ignobles arbres de Robinson, plus peuplés d’ivrognes que de rossignols!

Marly, mon beau Marly, toi, du moins, tu es resté pur de toutes ces hontes, et les cabarets ne chantent pas sous tes ombrages!... Si j’avais eu le bon esprit de continuer mon paroli sur la noire, je me serais déjà rapproché de toi!

J’épanchais ainsi toutes mes amertumes de joueur désappointé, quand mon jeune attaché de légation, qui avait disparu depuis quelques instants, vint m’annoncer que notre dîner était servi dans la salle des gardes. Je me récriai; je préférais dîner à l’hôtel du Cerf.... Je n’avais pas faim!

«Entendez-vous d’ici tinter toutes les cloches des réfectoires de Bade, me dit-il; nous arriverions trop tard. Malgré votre antipathie pour les vieux châteaux restaurés, vous ne refuserez pas le dîner que je vous offre. Allons, à table! L’appétit vous viendra en mangeant; et nous boirons à la santé de notre ami commun, Antoine Minorel.»

J’eus l’air de céder à cette dernière considération.

Pendant le repas, qui était excellent, mon amphitryon, dont je n’avais jusqu’alors pu apprécier que l’enveloppe extérieure, déboutonna peu à peu devant moi son habit officiel. Au dessert, mon glaçon s’était fondu. Malgré sa cravate blanche, il ne manquait pas d’entrain; s’il aimait la discussion, s’il la provoquait, c’était, non pour contredire, mais, comme il me l’avoua lui-même alors, dans l’intérêt de son avenir. Il espérait bien un jour faire partie de la Chambre des représentants, ou figurer dans un congrès, et s’exerçait à la parole en discutant sur tout, pour faire son apprentissage d’orateur.

Nous discutâmes donc, dans l’intérêt de son avenir, et notre conversation étant tombée, je ne sais comment, sur ces maisons de jeu, aujourd’hui autorisées seulement dans quelques petits États de l’Allemagne, il prétendit justifier cette coupable tolérance par des considérations politiques d’un ordre supérieur.

Je rallumai mes foudres. Je lui demandai s’il n’était pas scandaleux de voir des souverains bien nés grossir leurs budgets aux dépens des dupes. Je terminai cette nouvelle philippique en déclarant le jeu une institution honteuse et dépravante.

«Vous avez joué cependant,» me répliqua-t-il en me regardant en face.

Je devins rouge comme une jeune fille à qui l’on parle mariage.

«C’est vrai, dis-je en baissant la tête; mais comment avez-vous su?...

—Tout se sait bien vite dans les petites villes. Ici, je connais tout le monde. On vous a vu descendre avec moi à l’hôtel du Cerf; on vous a revu ensuite à la maison de conversation, devant le tapis vert. En faut-il plus? Vous avez joué et vous avez perdu. Cher compagnon, reprit-il ensuite en me tendant la main, si votre mauvaise humeur contre le jeu vient de ce qu’il a compromis votre bourse de voyageur, je mets la mienne à votre disposition.»

C’est décidément un charmant garçon que Junius Minorel.

Toutefois, je n’acceptai que sous réserve son offre obligeante. Je lui dis (ce qui était vrai) avoir écrit sur-le-champ à Donon, Aubri et Gauthier, mes amis et mes banquiers à Paris; j’étais sûr de recevoir mes fonds sous quarante-huit heures. Du reste, je n’avais risqué à la roulette qu’une somme de cinquante à cinquante-deux francs (ce qui était encore de la plus exacte vérité) et ne me trouvais pas tout à fait sans ressources.

Ouf! En sortant des enfers, Télémaque sentit sa poitrine se dégager comme sous le poids d’une montagne, a dit le sage Fénelon. Je puis user de la même métaphore pour peindre ce que j’éprouvai à cette idée que je n’étais plus un voyageur insolvable.

Nous redescendîmes à Bade bras dessus bras dessous. L’Alt-Schloss se dessinait magnifiquement dans les ombres du soir. Junius me proposa de reprendre notre sentier raboteux sous bois; mais je me sentais un peu de fatigue; je préférai les chemins sablés. Nous nous arrêtâmes un instant au Repos de Sophie, puis, de distance en distance, sur les bancs échelonnés le long de la route. Accompli ainsi, le retour ne fut pour nous qu’une promenade charmante.

Quand nous rentrâmes dans la ville, je la trouvai radieuse sous son illumination au gaz.