I
La forêt Noire. — Ruines de l’abbaye de Tous-les-Saints. — Un élève en pharmacie. — Pluie d’argent. — Grand festival. — Qui je rencontre au milieu des orphéonistes. — Je rentre en possession de mon chapeau.
«Connaissez-vous un certain M. Brascassin, que vous m’avez donné pour compagnon de chambrée? demandai-je à mon hôte, que je rencontrai sous la porte cochère.
—Si je le connais! C’est notre marchand de vin de Champagne, à moi comme à tous les hôteliers à vingt lieues à la ronde; et un bon vivant, monsieur; avec le mot pour rire; la marchandise fait le marchand, voyez-vous. Pour les marchands de vin de Champagne, vive la joie! c’est l’état qui le veut. Eh bien, celui-là en a à vendre et à revendre, de la joie; il en a en cervelle comme en bouteille. Il fallait le voir hier attablé avec nos étudiants de Carlsruhe et d’Heidelberg; il les a tous grisés de champagne, et c’est lui qui régalait; mais c’est sa manière de faire la pratique. Ils y reviendront d’eux-mêmes; pas mal calculé.»
Mon hôtelier, si avare de ses paroles la veille, paraissait disposé à les prodiguer depuis que ses salles étaient vides. J’en profitai pour savoir de lui quel chemin avait pris son marchand de vin de Champagne.
A quelques lieues d’Achern, dans un site merveilleux, au milieu d’une vallée profonde, s’élèvent les ruines solennelles de l’abbaye de Tous-les-Saints (Aller-Heiligen). Les grands bois, les hautes roches, les eaux murmurantes, rien ne manque à ces vieux débris pour leur conserver une apparence de pieuse austérité. C’est vers ces ruines cependant que se sont dirigées aujourd’hui ces bandes de chanteurs et d’auditeurs profanes accourus de tous les points de l’Allemagne et de l’Alsace. Achern était le lieu de leur réunion, Aller-Heiligen le but de leur pèlerinage philharmonique. Là devait s’exécuter le grand festival.
Déjà, depuis le petit jour, de longs voiturins surchargés de monde se dirigeaient de ce côté; les piétons suivaient. Brascassin, et par conséquent mon chapeau, ne pouvaient manquer d’avoir pris la même route. Après un instant d’hésitation, je fis comme les voiturins, comme les piétons, comme Brascassin, comme mon chapeau, je pris le chemin d’Aller-Heiligen.
A une nuit diluvienne avait succédé un soleil radieux.
J’avais trouvé place dans le dernier voiturin, charrette à deux roues, étroite et longue, flanquée de deux planches latérales en guise de banquettes, espèce d’omnibus à ciel découvert, qui est à l’omnibus ce que celui-ci est à la berline la plus moelleuse et la mieux suspendue. Huit jours auparavant, j’en serais descendu brisé et courbatu. Je commençais à me faire une musculature de voyageur.
D’ailleurs, mes regards, agréablement distraits, embrassaient une succession de collines verdoyantes coupées par de nombreux ruisseaux; ces ruisseaux formant de petits cataractes, divisés en minces filets pour les besoins de l’irrigation, après avoir clapoté au soleil, ou s’être glissés sous l’herbe comme un réseau de rubans argentés, aboutissaient à de profondes rigoles creusées de l’un et de l’autre côté de la route. C’était charmant; mes yeux se régalaient, et je ne songeais guère à ma banquette de bois.
De dix minutes en dix minutes nous traversions un village; la population tout entière, dehors ce jour-là, paraissait excessive par rapport au nombre des maisons. Je le présume, les fanfares d’Achern avaient appelé sur notre passage les habitants des autres hameaux cachés derrière les collines. Nous cheminions au milieu d’une foule compacte et curieuse qui nous regardait et que nous regardions avec un joyeux étonnement. Nous nous passions mutuellement en revue.
Les paysans ici n’ont plus rien de ceux des environs de Bade et de Carlsruhe; ce sont déjà les paysans de la forêt Noire, avec leurs culottes de velours, leurs amples gilets et leurs chapeaux à larges bords. Soit en l’honneur de la Musik-Fest, soit de quelque autre fête plus orthodoxe, tout ce monde était endimanché, les femmes surtout. Les vieilles, pour la plupart, portaient un petit bonnet garni de paillon et serré aux oreilles; les jeunes allaient nu-tête, les tresses pendantes et les rubans flottants. Au milieu de cette multitude de têtes blondes, alignées sur le bord de la route, les gilets rouges des hommes apparaissaient comme des coquelicots dans un champ de blé.
Ce que je vis de fauves chevelures ce jour-là ne peut se nombrer, même approximativement. Avec ce que produit l’Allemagne dans ce genre, j’en suis certain, on pourrait entourer le globe terrestre d’un cercle de tresses blondes, écliptique dorée bien digne de marquer le cours du soleil.
Nous traversâmes ainsi les villages d’Ober-Achern, de Furschenbach, d’Ottenhofen, etc. Comme c’est tout en roulant que j’inscrivis ces noms sur mon calepin, les cahots du véhicule ont bien pu les estropier quelque peu.
Après deux heures de voiturin, trois quarts d’heure de marche pour gravir les montagnes, nous nous arrêtons dans un petit bois, le parloir, l’atrium, l’antichambre du lieu principal. C’est là que chacun semble s’être donné rendez-vous; on s’y cherche, on y fait entendre tous ces cris de ralliement empruntés au règne animal et spécialement à la grande famille des oiseaux; cris d’aigles, cris d’oies, chants du coq, roucoulements de ramiers, sifflements du merle, ululations de la chouette ou de l’effraie, singulier concert préludant à l’autre.
Moi, n’ayant à correspondre avec personne à travers l’espace, je ne criais pas, j’interrogeais du regard, je cherchais Brascassin, examinant attentivement toutes les physionomies et non moins attentivement tous les chapeaux. Il me semblait devoir reconnaître Brascassin plutôt encore à mon chapeau qu’à sa figure. J’ai eu l’occasion de l’approcher trois fois; la première fois il représentait à mes yeux un octogénaire; la dernière fois, ce matin même, un spectre. Restait donc notre rencontre à Strasbourg, où j’avais eu à peine le temps de le mnémoniser. Je me rappelai cependant son nez fortement aquilin, comme était celui du grand Cyrus au dire de Plutarque, et son cordon de barbe noire, encadrant une figure expressive et intelligente. Autant que je pouvais me le remémorer, il devait avoir quelque affinité de ressemblance avec M. Émile Augier, un des plus jolis garçons de l’Académie française; mais jusqu’à présent pas une barbe noire, pas un nez aquilin ne s’offrait à moi surmonté de mon chapeau.
Comme j’inspectais ainsi tous les nez, toutes les barbes, tous les chapeaux, la foule, momentanément rassemblée dans le petit bois, semblable à une mare d’eau improvisée par une averse et qui vient de trouver son issue, disparut en prenant sa direction vers un étroit sentier pratiqué près d’une roche. Je suivis le mouvement.
Derrière la roche trois individus se tenaient, distribuant à chacun, moyennant quelques kreutzers, une carte sur laquelle était gravée une lyre. C’étaient les billets de concert, grâce auxquels seulement on pouvait être admis dans l’enceinte réservée. Je pris un billet de première; il me coûta un demi-florin.
Cent pas plus loin, le sentier descendait brusquement à travers de hauts taillis. Tout à coup s’ouvre devant nous un immense entonnoir couronné de hêtres et de sapins; de la profondeur de l’entonnoir surgissent les ruines de l’abbaye d’Aller-Heiligen; près des ruines sont dressées de nombreuses tables, déjà envahies par un peuple de buveurs et de déjeuneurs; sur les déclivités du vallon, au milieu des touffes de genêts et de fougères, s’étagent, d’une façon toute pittoresque, des groupes villageois avec leurs costumes aux couleurs tranchées. Assis sur l’herbe ou sur quelque monticule de sable, narguant les gens attablés, ils se servent de feuilles de fougère en guise d’assiettes, boivent à la régalade la petite bière qu’ils ont faite, et déjeunent économiquement des provisions apportées par eux.
Quelques-uns, à défaut de l’ombrage d’un arbre ou d’un arbuste, abritent toute leur famille sous leurs grands feutres, larges comme des parapluies, une toiture plutôt qu’une coiffure. Si ces braves gens mesuraient pour leur taille une hauteur égale à la circonférence de leurs chapeaux ce seraient des géants.
Chose bizarre, dans le fond de l’entonnoir comme sur ses pentes, ces bandes de mélomanes ne semblaient préoccupées que de leur soif et de leur faim. Le concert, je l’aurais cru ajourné indéfiniment si je n’avais, par hasard, aperçu deux grosses basses et quelques étuis à violon se dirigeant vers les ruines de l’abbaye, interdites encore au public, même au public muni de billets de premières.
On faisait foule autour des tables; on ne courait pas moins aux buvettes, organisées le long d’un petit mur à moitié renversé et dont les décombres servaient de siéges aux buveurs.
C’était là vraiment un tableau très-vif, très-animé; il ne devait que trop s’animer encore.
Moi, je continuais de me mêler à la foule, toujours à la piste de Brascassin et de mon chapeau, et ne pouvant mettre la main ni sur l’un ni sur l’autre. J’en conviendrai volontiers, mon chapeau n’était pas l’objet principal, déterminant, de mes recherches; il ne jouait là qu’un rôle secondaire, un prétexte plutôt qu’un but. Une curiosité inexplicable, invincible, me poussait à la rencontre de Brascassin; elle m’y poussait dans une mauvaise direction à ce qu’il paraît, puisqu’il m’était impossible de le découvrir.
Depuis une demi-heure je me dépitais en vain, les yeux grands ouverts aux quatre points cardinaux de l’entonnoir, quand j’entendis sauter des bouchons.
Des étudiants parlaient, chantaient, criaient tous à la fois au milieu de libations de vin de Champagne; je pense à ceux qui, la veille, au dire de l’hôtelier, ont soupé avec Brascassin; mais dans leurs chants comme dans leurs cris ne distinguant que des sons gutturaux, j’hésite à leur adresser la parole. Un d’eux, avisant du coin de l’œil ma boîte de fer-blanc, se tourne brusquement vers moi et, soulevant sa casquette:
«Vous êtes botaniste, monsieur?» me dit-il en excellent français.
Après avoir salué modestement, j’allais profiter de l’ouverture pour entamer le chapitre Brascassin. Il reprit sur-le-champ:
«Moi aussi je suis botaniste; j’étudie pour être apothicaire. Si vous voulez faire une bonne herborisation, allez à deux lieues d’ici, à la base du Tiberg: l’anagallis arvensis y croît en abondance. A votre santé, monsieur.»
Tous se levèrent, trinquèrent et quittèrent la table en éclatant de rire, non sans quelque raison; l’anagallis arvensis, cette plante décorée d’un si beau nom latin, n’étant autre que le mouron, humble végétal, plus recherché par les serins que par les botanistes.
Évidemment le futur apothicaire s’était moqué de moi. Avais-je le droit de m’en fâcher? Moins excusable que lui, vu mon âge, ne m’étais-je pas raillé aussi du géographe et de l’homœopathe? Indulgence dans le ciel comme sur la terre aux esprits railleurs! j’y trouverai mon compte.
La table laissée vacante par nos étudiants venait d’être envahie par un flot d’affamés; une seule place restait libre, je m’y glissai, l’appétit m’étant venu comme aux autres.
Par privilége spécial, octroyé par le gouvernement badois, les tables, ainsi que les rudes banquettes dont elles étaient flanquées, se trouvaient sous la domination de l’agent forestier de l’endroit, transformé en aubergiste les dimanches et fêtes. Nul n’avait le droit d’y boire, sinon de sa bière et de son vin; d’y manger, sinon de son jambon et des lapins tués et sautés de sa main. Il était l’autocrate du lieu; les buvettes lui payaient un droit de tolérance; les déjeuneurs sur le pouce le narguaient seuls du haut de leurs falaises.
J’avais demandé une demi-bouteille de vin d’Affenthaler et un râble de lapin; les garçons de service (vu la dignité de leur chef, je les soupçonne fort d’être, sauf les dimanches et fêtes, bûcherons ou charbonniers) allaient et venaient les mains vides, ne savaient à qui entendre, perdaient la tête, voulaient servir tout le monde à la fois et ne satisfaisaient personne. Au lieu de la gibelotte et de l’affenthaler, au bout d’un grand quart d’heure, mon servant m’apporta une canette de bière et un morceau de jambon. J’eus garde de récriminer et fis bien; la bière était bavaroise, le jambon westphalien.
Comme je déguste l’un et l’autre en véritable connaisseur, soudain la table que j’occupe, les plats, les assiettes, les bouteilles, résonnent sous un tintement sonore: une grêle bondit autour de nous, une grêle ou plutôt une pluie.... une pluie métallique! D’où vient-elle? Personne ne le sait; mais ses effets, satisfaisants pour quelques-uns, pour les autres, et pour moi en particulier, furent déplorables.
Sortis de derrière le petit mur à demi renversé, une meute de paysans s’est ruée de notre côté, ramassant sous nos bancs, sous nos pieds, sur notre table, dans nos assiettes, la menue monnaie tombée du ciel. Il continue de pleuvoir sur nous non-seulement des kreutzers, mais de petites pièces d’argent. L’avidité gagne de proche en proche, toutes les masses s’ébranlent, convergeant vers un point unique, celui que nous occupons. Désertant les buvettes, ou descendus comme une avalanche des pentes de l’entonnoir, hommes et femmes, jeunes filles, jeunes garçons, tous âpres à la curée, luttent corps à corps, se prenant par les bras, par le cou, par les cheveux, pour se disputer cette manne inespérée. Malheur à la jeune fille qui a reçu un kreutzer dans son corset! ce n’est pas elle qui en restera possesseur.
On ne voit bientôt plus qu’un pêle-mêle, un tohu-bohu, un mêli-mêla de cheveux gris et de cheveux blonds, de visages frais et roses et de vieux masques cuivrés et ridés, de bras et de jambes entre-croisés, tout cela s’étreignant, virant, tournoyant, tourneboulant, poussant, poussé, décoiffé, débraillé, échevelé, courbé vers la terre encore détrempée par les pluies de la veille, et, comme un troupeau de porcs, fouillant la fange et s’y roulant.
Les garçons de service, accourus pour remédier au mal, y ajoutent en prenant part à la bonne aubaine. Les chiens, voyant leurs maîtres aux prises, se jettent au milieu de la mêlée, jappant, aboyant, mordant, déchirant les jupons de laine et les culottes de velours, faisant fi de l’argent, mais non des râbles de lapin et des jambons de Westphalie.
Avais-je tort de dire que le tableau n’allait prendre que trop d’animation?
Dans la bagarre, les tables, les bancs avaient été culbutés, de même une partie des lutteurs, des déjeuneurs aussi. Je fus du nombre de ces derniers.
Étourdi par le choc, quand je revins à moi j’étais encore sur ma banquette, mais les jambes en l’air, et la terre me servait de dossier.
Je me relevai un peu penaud de la sotte figure que je devais faire; personne n’y prenait garde.
Par une heureuse diversion, la pluie d’argent venait de se renouveler sur un autre point. Je cherchai mon chapeau, c’est-à-dire celui de Brascassin: un chien gambadait, en le secouant, à quelques pas de là. Il me le rendit sans difficulté.
La cloche sonnait, annonçant le moment du concert.
Clopin-clopant, j’allai me poster à l’entrée des ruines, près de ces messieurs du contrôle chargés de recevoir les billets. Tous les porteurs de cartes défilèrent un à un devant moi. Pas de Brascassin!
Quelle malheureuse idée avais-je eue de venir à Aller-Heiligen au lieu de prendre le chemin de fer! Je serais maintenant à Strasbourg.
L’intérieur des ruines présentait un tableau assez original. L’orchestre et les orphéonistes occupaient le sanctuaire de l’abbaye. Dégarnies de leurs verrières, les longues fenêtres ogivales ouvertes au fond laissaient entrevoir une succession de petites croupes montagneuses, charmantes sous le soleil, qui les dorait à revers. Dans la nef, dont toute trace architecturale avait disparu, sauf la base de quelques piliers, se carrait le public payant, divisé en deux catégories: la première occupait les banquettes, la seconde se tenait debout sur l’arrière-plan. Je faisais partie de la première, mais entré le dernier, par suite de ma nouvelle et toujours inutile inspection, trouvant les banquettes complétement garnies, je dus me contenter de la seconde.
Le soleil, dans toute sa force, dardait d’aplomb sur notre auditoire en plein air. Les dames des premières ouvrirent non leurs ombrelles, mais les larges parapluies dont elles s’étaient précautionnées en prévision d’un temps pareil à celui de la veille; les hommes ne tardèrent pas à les imiter. Le résultat de cette exhibition générale fut de masquer complétement l’orchestre et les chœurs pour nous autres de l’arrière-garde. J’en étais fort contrarié; dans un concert, faute de mieux, la physionomie des chanteurs m’a souvent diverti.
On avait déjà exécuté l’ouverture de l’Antigone de Mendelssohn, un magnifique choral français de Louis Lacombe, puis un certain ïou pati, ïou pata, qui avait eu les honneurs du bis. J’aurais été ravi si la position verticale, en plein soleil, ne m’était pas devenue insupportable. Je regrettais de plus en plus amèrement la perte de mon parapluie!... Je suis doué de quelque imaginative heureusement.
En dehors de l’enceinte réservée, sur le rebord formé par ce qui reste des anciens pilastres de l’abbaye, avait poussé un sureau entouré de quelques aliziers. J’escaladai assez lestement le rebord et cherchai un abri sous le sureau. Là du moins j’étais assis et à l’ombre; là, je me disposais à prêter toute mon attention aux mélodies allemandes ou françaises, tout en essayant de crayonner sur mon album les grandes fenêtres ogivales du cloître, quand un nouvel incident vint mettre à néant mes doubles intentions de dessinateur et de mélomane.
Au-dessous du tertre que j’occupais, sur le monticule formé par les décombres de l’ancien bâtiment, quelques jeunes gens chuchotaient tout bas et semblaient méditer un coup. Du haut de mon belvédère je pus les entrevoir et même reconnaître le principal d’entre eux.
C’était mon élève en pharmacie, celui qui, deux heures auparavant, m’avait envoyé chercher du mouron.
Il tenait dans sa main un petit sac contenant, je pense, un reste de monnaie de cuivre, et il fouillait dans ses poches; ses compagnons l’imitaient, en ajoutant au sac, les uns quelques piécettes, les autres jusqu’à des demi-florins. Le pharmacien exhiba une poignée d’or; je la vis briller au soleil; il en versa une partie dans le sac, mêla le tout en le secouant, puis chacun d’eux tour à tour y puisa; et du bas du monticule des clameurs ne tardèrent pas à s’élever, se mêlant au bruit de l’orchestre, le dominant parfois, et les luttes recommencèrent parmi les auditeurs non payants de la Musik-Fest.
Et moi, mieux placé que naguère, je pus contempler à mon aise le spectacle, sans y jouer un rôle, Dieu merci!
Envisagée d’une manière philosophique, la chose me parut encore plus triste que plaisante. Que prouve après tout cette grande avidité du peuple, sinon sa grande misère?
Mais quel était donc ce jeune apothicaire, si prodigue de sa bourse et de celle de ses amis?
Du temps que je faisais mon droit, j’ai connu, j’ai fréquenté des élèves en médecine et même des élèves pharmaciens: ils ne jetaient point ainsi leur argent à la multitude.
Mes suppositions à ce sujet et mes réflexions philosophiques m’absorbèrent tellement que le concert touchait à sa fin quand je rentrai dans l’enceinte réservée. Le soleil s’étant voilé d’un nuage, les parapluies s’étaient repliés. Je pus jouir de la vue des instrumentistes et des orphéonistes.
Parmi ces derniers, j’en remarquai un gesticulant plus qu’il ne chantait, et ses regards comme ses gestes semblaient se diriger obstinément de mon côté. Je lui trouvai quelque ressemblance avec Athanase. Mais comment supposer?... Cependant c’était lui, c’était bien lui!
Après avoir vu un pharmacien transformé en Jupiter pluie d’or, il ne me manquait plus que de rencontrer Athanase Forestier sous l’apparence d’un orphéoniste, lui qui n’avait jamais pu fredonner l’air de Malbrough sans y gagner une laryngite.
Auprès d’Athanase se tenaient, chantant ou ne chantant pas, mais la bouche grande ouverte et un papier de musique à la main, ses convives d’Épernay, ses compagnons à la chute du Rhin, même le petit bossu. A la suite de celui-ci, mon regard s’arrêta sur une face pâle, ornée dans son milieu d’une proéminence couleur de pourpre: c’était Van Baldaboche, l’homœopathe et son nez rouge. Comment se trouvait-il là, le Hollandais?
Je n’étais pas au bout de mes surprises.
Le concert terminé, la foule qui me séparait encore d’Athanase s’écoula. Je me dirigeais vivement vers le sanctuaire de l’ancien cloître; heurté en route par un individu, je levai la tête et je reconnus mon chapeau: c’était Brascassin!
J’eus bientôt l’explication de tous ces mystères.
Dans le wagon qui les avait voiturés ensemble à Strasbourg, Athanase et ses amis avaient donné rendez-vous à Brascassin aux ruines d’Aller-Heiligen pour la grande fête des sociétés harmoniques. De son côté, Van Baldaboche, ayant fait route pour la chute du Rhin, s’était rencontré avec la bande d’Épernay à l’hôtel Weber. Le petit bossu, ou plutôt M. de La Fléchelle (c’est son nom, et il n’est pas convenable de toujours désigner un homme par son infirmité), mis en malice à la vue du Hollandais aux deux rotules, avait essayé de s’égayer de nouveau à ses dépens. Baldaboche l’avait d’abord désarmé par sa bonhomie néerlandaise; puis, ô merveille! à la suite d’un entretien avec l’homœopathe, La Fléchelle n’avait plus ressenti pour cet homme, long sur pattes comme un héron, et qu’il croyait avoir rencontré autrefois dans un tableau de Téniers, qu’une respectueuse considération, laquelle, s’accroissant d’heure en heure, avait fini par tourner à l’enthousiasme, au fanatisme, à la vénération. Il ne pouvait plus se séparer de lui. La Fléchelle était riche: il emmenait Baldaboche dans sa propriété, assurant son présent et répondant de son avenir.
Athanase prétendait que le docteur au nez rouge, réalisant la pièce de Byron, the Deformed transformed, avait convaincu La Fléchelle qu’il pourrait lui redresser la taille, la rendre droite et souple comme une baguette de coudrier, non par la science orthopédique, applicable tout au plus aux enfants, mais par une science nouvelle, le magnétisme végétal appliqué à l’homœopathie. Grâce à cette science miraculeuse, Baldaboche rajeunissait les vieillards en faisant passer dans leur sang appauvri la force séveuse des jeunes arbres, et se chargeait de rectifier les courbures de l’épine dorsale au contact d’une tige droite et élancée. Le dirai-je? Témoin de quelques expériences soi-disant concluantes, mon ami Athanase ne paraissait nullement convaincu de la vanité de ces prétentions homœopathico-magnétiques; il avait vu La Fléchelle, en présence du maître et sous ses aspersions magnétiques, entrer en communication avec un jeune et beau peuplier, le presser longtemps entre ses mains et contre sa poitrine; à la suite de cette étreinte prolongée, l’arbre, épuisé de forces, criant grâce, avait témoigné de son affaiblissement par l’inclinaison de ses rameaux, par la flétrissure de son feuillage, et le petit bossu, plein de sa vigueur d’emprunt, rêvait un complet redressement, et, quoique touchant à la trentaine, espérait grandir encore.
O Espérance! ô railleuse éternelle!
Voici pour la présence de l’homœopathe au milieu de nos gens d’Épernay. Maintenant, comment tous se trouvaient-ils dans le sanctuaire des orphéonistes, sans droit aucun à pareil honneur?
Transportés par le chemin de fer de Bâle jusqu’à Fribourg en Brisgau, Athanase et ses amis avaient décidé de traverser à pied cette partie de la forêt Noire qui sépare Fribourg d’Aller-Heiligen. En route, ils avaient rencontré une troupe philharmonique se rendant à la grande assemblée; on avait marché ensemble, puis ensemble dîné et soupé, couché dans la même grange, sur la même paille. Le lendemain on s’était réveillé amis, et l’on avait trouvé bon de ne se point séparer.
Tandis qu’Athanase, en mettant fin à mes étonnements, m’en inspirait de nouveaux, je ne perdais point de vue Brascassin qui causait en ce moment avec le forestier-aubergiste, sans doute pour affaire de vin de Champagne. Leur colloque terminé, je l’abordai en lui présentant son chapeau.
«Ah! ah! me dit-il en riant, c’est donc vous, monsieur, qui ce matin étiez couché dans cette chambre de la Couronne d’or? Vous avez dû me croire un voleur?... Mais où donc vous ai-je vu déjà?
—A Strasbourg, lui répondis-je, à Strasbourg, où j’ai déjeuné à la même table que vous, ainsi que votre nouvel initié Van Baldaboche, ici présent.
—Ne parlons plus de ces folies, me dit-il de l’air le plus grave. J’en finissais avec ma vie de garçon.
—Songez-vous donc à vous marier? repris-je avec une vivacité qui sembla le surprendre.
—Qui sait?
—Pardon, ajoutai-je aussitôt, avec une certaine habileté de transition; mais si je n’ai pas l’honneur de vous être connu, j’ai eu du moins, il y a peu de jours, l’occasion de m’entretenir de vous, et longuement.
—Où cela?
—A la maison Lebel, à Carlsruhe.»
Il rougit légèrement.
«Vous connaissez la personne qui tient cette maison? me dit-il.
— Thérèse! je l’ai vue enfant. Je lui ai même porté des nouvelles de son père, que j’ai rencontré dernièrement à Noisy.
—Attendez donc! me répliqua-t-il. J’y suis!... J’ai vu Ferrière le même jour que vous, comme vous veniez de le quitter. Et moi aussi, monsieur, j’ai l’honneur de vous connaître!»
Je saluai.
«Vous êtes l’homme aux poules!»
Cette désignation vulgaire, qui semblait ne faire de moi qu’un marchand de poules, commençait à me devenir insupportable; elle termina notre entretien.
Athanase et les siens venaient de nous rejoindre. La foule désertait l’entonnoir; le vieux cloître, jadis consacré à tous les saints, rentrait peu à peu dans sa solitude habituelle.
Nous n’avions encore pris part qu’à une des fêtes de la journée.