II

Historique de la ville d’Heidelberg. — Historique de mon vieux Jean et de Madeleine, ma cuisinière. — Wolfsbrunnen. — La fontaine de la Louve. — Rencontre avec un Écolier. — Molkenkur (la cure au petit-lait). — Une vision.

Je crois devoir sans plus tarder prévenir une erreur grave que pourrait causer l’étymologie du mot «Heidelberg.» Ce mot s’applique à l’emplacement du vieux château bien plus qu’à celui de la ville. La ville d’Heidelberg, quoi qu’en dise sa douce appellation de montagne aux Myrtilles, n’est point située sur une hauteur; elle s’enfonce, au contraire, dans une étroite vallée creusée par le Necker entre le gigantesque Kœnigstuhl et la montagne de tous les Saints (Heiligenberg), qui lui fait face de l’autre côté du fleuve.

Peu de temps après l’ère chrétienne, les Romains, maîtres de la Germanie, avaient visité les bords du Necker, portant d’une main un épi de blé, de l’autre un cep de vigne. Sur les collines, rameaux inférieurs de Kœnigstuhl, ils avaient trouvé de pauvres pâtres conduisant de maigres troupeaux; dans la vallée, de misérables pêcheurs se nourrissant moins de poissons que de galette de sarrasin: de la plupart ils firent des laboureurs et des vignerons. Avec le vin, avec le blé, la vie facile, l’abondance, le commerce y étaient nés. Vers le troisième siècle, les Romains, qui colonisaient le monde au bénéfice de tous, peu semblables, sous ce rapport, à certaine autre nation colonisatrice, avaient, en faveur de ce commerce naissant, dépierré le Necker, l’avaient endigué, rendu navigable. Sur ses bords, ils élevaient des retranchements; sur les montagnes qui l’avoisinent, des forts, pour protéger les vallées contre les invasions de ces terribles Allamanni, aujourd’hui refoulés dans les profondeurs de la forêt Noire sous forme de bouviers, de charbonniers, de bûcherons, de fabricants d’horloges en bois et de boîtes à musique.

Les cabanes des vignerons et celles des laboureurs se rapprochaient l’une de l’autre; Heidelberg était là en germe.

Au neuvième siècle, c’était un village carlovingien, que traversa le roi des Français, Louis le Débonnaire; au douzième, Conrad de Hohenstaufen, premier comte palatin du Rhin, s’y créa une résidence. Louis de Bavière vint plus tard, qui l’agrandit et l’embellit. De ce moment, Heidelberg fut la capitale du Palatinat. Aujourd’hui, elle n’est comptée qu’au troisième rang parmi les villes du grand-duché; mais combien par la splendeur de ses souvenirs, par sa science, par ses monuments, par ses ruines même, elle efface ses deux pâles et fastidieuses compétitrices, Mannheim et Carlsruhe!

C’est en 1803 qu’Heidelberg, avec le Palatinat du Rhin, devint partie intégrante des États badois.

Junius, de qui je tiens ces détails, ainsi que bien d’autres qui viendront à leur place, pendant ses longues résidences dans ce pays, en a sérieusement étudié l’histoire et la topographie, tout en prenant son petit-lait.

Vu les hautes montagnes qui entourent la ville, le soleil se lève tard à Heidelberg. Lorsque je m’éveillai, il était près de midi; le jour n’avait pas encore pénétré dans ma chambre. Les persiennes étaient fermées il est vrai, et aussi, je crois, les draperies de la fenêtre. Je sonnai; au lieu de Jean, ce fut mon ami Antoine qui entra.

Levé depuis six heures du matin, quoiqu’il eût rendez-vous avec un chimiste de ses amis, Antoine était resté dans le petit salon attenant à notre chambre. La nuit, il m’avait entendu m’agiter en grommelant de confuses paroles; il me croyait enfiévré, et veillait sur mon sommeil comme une mère sur celui de son enfant. O cœur de femme dans une poitrine d’ours! Cher Antoine!

Quand je l’eus rassuré pleinement sur l’état de ma santé, profitant du moment où nous étions seuls, je voulus reprendre l’explication justificative interrompue par lui la veille, lui prouver que je n’avais voyagé que sous l’impulsion d’une force majeure....

«Lève-toi et allons déjeuner, me dit-il rudement; sais-tu qu’il est midi?»

Junius nous attendait dans le petit salon, où le couvert était mis. Jean, une serviette sous le bras, s’y tenait dans une posture pleine de dignité; il salua lorsque j’entrai, mais ne me demanda même pas des nouvelles de ma santé. Évidemment, il y avait du froid entre nous.

Quelle que soit ma préférence pour les tables d’hôte, je compris cette fois le déjeuner en tête-à-tête; nous avions tant à nous dire! D’ailleurs, je connaissais les délicates susceptibilités de notre diplomate, qui ne se fût point risqué à s’attabler avec des commis voyageurs.

Pendant le repas, une lettre arriva à l’adresse d’Antoine. Il la parcourut et me la passa. C’était la troisième missive quotidienne de Madeleine, ma cuisinière. Je la lus à voix haute. Elle contenait ces mots: «Monsieur n’a pas reparu encore. Que ça dure huit jours de plus et j’aurai perdu ma main à ne faire la cuisine que pour Minet et Toto. Je vais me mettre en quête d’une autre place.»

Jean fit un geste de désespoir; la serviette qu’il tenait à la main, lui échappant, faillit passer à travers la fenêtre. Cependant, il était sans cesse en désaccord et même en querelle avec Madeleine. Selon toute probabilité, ce souvenir lui revint à l’esprit, car presque aussitôt: «Au surplus, monsieur n’aura pas grand’peine à trouver mieux qu’elle,» dit-il.

Les idées de mon vieux Jean, loin de bien emboîter le pas, presque toujours se suivent en se contredisant. Un moment après, comme par remords de conscience, il reprenait: «Quant à son dévouement pour la personne de monsieur, il n’y a rien à dire.

—Il y paraît! lui répliquai-je.

—Ah! dame! c’est que depuis que monsieur a pris le goût des longs voyages, son service n’est pas commode.»

Je fronçai le sourcil; mais alors Jean se tenait derrière ma chaise, et cette fois encore ma démonstration de réprimande resta non avenue pour lui.

Pendant que je suis sur ce chapitre de Jean et de Madeleine, il me semble indispensable d’ajouter ici quelques mots touchant ces deux fidèles serviteurs.

«Aimes-tu ton papa? demandait-on à un charmant petit garçon de ma connaissance.

—Oui, je l’aime, et beaucoup.

—Et pourquoi l’aimes-tu beaucoup?

—Parce qu’il est bien obéissant,» répondit l’enfant.

Si on demandait à Madeleine et à mon vieux Jean pourquoi ils aiment leur maître, ils seraient en droit de faire la même réponse.

Madeleine est Picarde, par conséquent fort vive, puisqu’il est vrai que parmi nos qualités ou nos défauts il en est de terroir, comme il arrive pour le vin et autres produits. Par suite de cette vivacité naturelle, autrefois ma Picarde ne manquait pas de me mettre le marché à la main dès que je m’avisais de faire montre d’autorité envers elle. Dans l’intérêt même de ma dignité personnelle, que des discussions avec ma cuisinière pouvaient compromettre, je dus donc prendre plus souvent en considération ses raisons que les miennes propres. Peu à peu ses pleins pouvoirs dépassèrent les limites de sa cuisine; rien ne se fit plus au logis sans sa permission; Jean, à son tour, dut se soumettre; il le fit avec moins de bonne grâce que moi. De là, entre eux, des querelles auxquelles j’eus soin de ne pas me mêler. J’avais la paix; Madeleine administrait en bonne ménagère, et ne recevait pas trop mal mes amis; de quoi me serais-je plaint? Si cette paix fut un instant troublée, c’est lors de mon projet de voyage pédestre de Paris à Marly-le-Roi. L’excellente fille semblait avoir la prévision de ce qui devait arriver.

Quant à mon vieux Jean, c’est là un précieux serviteur dont je ne saurais trop me louer. Il est loin d’avoir la vivacité de Madeleine; bien au contraire; après une longue expérience, je crois pouvoir affirmer que la lenteur, et même la paresse, forment le fond essentiel de son caractère. Mais que de résultats heureux cette paresse invétérée n’a-t-elle pas produits pour moi?

Jean m’a habitué tout doucement à la patience, sans laquelle il n’est pas de vrai philosophe pratique; je lui dois de savoir me suffire à moi-même, et, dans la plupart des détails de la vie, «de n’avoir pas besoin, comme a dit Rousseau, de mettre, pour me servir, la main d’un autre au bout de mon bras.» L’exercice est utile à ma santé; Jean me le rend indispensable par la lenteur et la maladresse qu’il met à s’acquitter des commissions dont je le charge. Grâce à lui, j’ai conservé l’élasticité de mes jambes; je n’engraisse pas trop, quoique mon tempérament me pousse un peu vers l’obésité. Si les défauts de Jean m’ont profité, il a tiré aussi bénéfice des miens, ce qui l’a complété et en a fait pour moi un être à part, qu’il me serait impossible de remplacer.

Ce fut de ma curiosité qu’il tira d’abord parti, ensuite de ma vanité. Je me laissai aller trop facilement à écouter ses divagations, ses bavardages sur les uns et sur les autres; c’était l’admettre dans ma familiarité; un grand tort! Il en vint bientôt à me donner des conseils; le droit de conseil entraîne celui de remontrance.... Halte-là!...

Mon vieux Jean avait servi d’abord chez mon père, peu de temps, et seulement en qualité de petit domestique, bon à tout et propre à rien; toutefois ma vanité s’accommodait à voir en lui un de ces anciens serviteurs de la famille qui donnent à une maison certain relief aristocratique. Je répétais volontiers que Jean m’avait connu enfant, ce qui était vrai; il m’appelait son jeune maître, comme je l’appelais mon vieux Jean; plus nous avancions dans la vie l’un et l’autre, plus il avait soin d’antidater son acte de naissance et de rajeunir le mien pour garder devers lui, à défaut d’autre autorité, celle de l’âge. S’il ne me dominait pas encore, il me résistait du moins, n’en prenant qu’à son aise, et alléguant comme excuse les infirmités de la vieillesse qui commençaient pour lui, disait-il.

La vérité est que mon vieux Jean et moi nous sommes nés dans la même année. Or, par une singulière anomalie, il se trouve avoir aujourd’hui cinquante-cinq ans passés, et je n’en ai que quarante-cinq à peine.

Le lustre dont il m’a débarrassé, il l’a gardé pour lui.

Voilà comment, outre quelques qualités utiles, je dois encore à Jean un reste de jeunesse.

Pour compléter le portrait, passons au physique. De taille moyenne, Jean a le cou épais, les épaules rondes, ce qui lui permet d’y appuyer facilement sa tête quand il veut dormir sans qu’il y paraisse, et lui donne en même temps ce petit air vieillard qu’il ambitionne..... Ses cheveux, d’un blond pâle et grisonnant, son nez tout d’une pièce, ses petits yeux gris, ses lèvres épaisses lui composent, après tout, sinon une figure agréable, du moins la figure d’un excellent homme.

Mais j’oublie un détail essentiel. Jean a la prétention d’avoir été un superbe enfant, et pense qu’il lui en reste encore quelque chose. Il a au-dessous de la pommette gauche une petite verrue couverte de poils, et qu’il se plaît à appeler un grain de beauté.

Madeleine ayant avancé un jour cet axiome douteux, auquel Polichinelle eût applaudi: «L’homme qui a un grain de beauté sur la figure ne peut jamais être laid,» Jean se l’est tenu pour dit, et depuis ce temps revient à tout propos sur sa bienheureuse verrue. «Tu t’es levé bien tard aujourd’hui, Jean? — Monsieur saura que le barbier m’a entamé avec son rasoir mon grain de beauté; j’ai saigné abondamment; rien ne saigne aussi longtemps qu’un grain de beauté, et je n’aurais osé me présenter devant monsieur en cet état. — Je ne mettrai point mon pardessus aujourd’hui, Jean; il fera beau, le baromètre monte. — Si monsieur veut m’en croire, non-seulement il mettra son pardessus, mais ses socques; mon grain de beauté m’élance. Il pleuvra à coup sûr.»

Ainsi le grain de beauté de Jean joue un rôle important dans sa conversation. Mais assez parlé de Jean et de sa verrue.

Je tenais donc à la main la lettre de Madeleine; je ne la lisais plus, j’en examinais la suscription; le timbre de la poste de Marly-le-Roi exerçait sur moi une puissance fascinatrice. Je ressentais un désir impérieux de revoir mon jardin, mes bons voisins, devenus mes bons amis, et d’aller rassurer ma cuisinière.

De ce désir je fis part à Antoine, en lui proposant de nous mettre en route sur-le-champ.

Antoine, le plus fougueux comme le plus aimé de mes despotes, donna un terrible coup de poing sur la table, puis se tournant vers moi d’un air menaçant:

«Te moques-tu? Penses-tu donc que j’aurai franchi d’un trait trois cents kilomètres sans devoir reprendre haleine un instant? Me prends-tu pour un de ces cuistres lancés après un échappé de collége, et qui le ramènent incontinent par les oreilles? Qui te presse tant? est-ce la crainte de perdre ta cuisinière? Calme-toi, jeune homme impétueux; dès hier au soir je lui ai écrit; dans trois jours les cloches de Marly pourront sonner ton retour; allons, achève de déjeuner, et en route pour les ruines de l’ancien château! Junius assure que j’y trouverai une collection de médailles curieuses, et toi des mauves et des coquelicots de quoi remplir ton herbier.»

Il ordonna à Jean d’aller nous chercher une voiture. Jean, qui pense ne devoir obéissance qu’à son maître, me regarda d’un air interdit, sonna un garçon d’hôtel et le chargea de la commission.

«Je viens de traverser la forêt Noire à pied, dis-je à Antoine; la voiture est-elle bien nécessaire? Me crois-tu encore un Parisien?»

Il sourit, me prit la main, me tâta le pouls, et dit:

«Ouvrez les barrières! Laissez aller!»

Je proposai à Jean de nous accompagner; il me fit observer que le château était sur une montagne; grimper sur les montagnes, c’était bon à mon âge et non au sien. Il préférait aller visiter le marché, qu’on disait très-bien fourni de provisions de toutes sortes.

Jean, l’homme aux indécisions aussi bien qu’aux contradictions, n’alla ni au marché ni au château; il rentra dans sa chambre, où il passa trois heures à écrire à Madeleine, pour lui faire part de ce qu’il avait vu à l’étranger. Dans cette longue épître, Dieu veuille qu’il n’ait pas trop médit de son maître!

Prenant un petit sentier qui, à quelques pas de notre hôtel, s’ouvre dans la montagne, après vingt minutes de marche nous arrivons à Wolfsbrunnen (la fontaine de la Louve), située à mi-côte.

La fontaine de la Louve doit son nom à certaine louve furieuse qui, là, dit-on, dévora une sorcière. Je ne me paye plus guère de ces histoires faites à plaisir. D’après ce que m’avait appris Junius de l’installation des Romains sur le Kœnigstuhl, j’émis cette opinion que sans doute la louve de Romulus, en pierre ou en bronze, avait figuré en cet endroit, d’où le nom de la fontaine. Junius trouva mon hypothèse admissible, quoique discutable; Antoine s’étonna de me voir répudier un conte bleu au bénéfice d’un fait matériel et historique. Il ne connaissait pas encore mes aspirations vers l’histoire.

Wolfsbrunnen est un joli vallon se dessinant sur une des pentes de la montagne, et entouré de hauts taillis; les chalets qui le décorent seraient d’un charmant effet si, dans le grand-duché, toutes les stations du chemin de fer n’affectaient pas cette même forme helvétique, fort gracieuse, mais trop prodiguée. Sur les chemins de fer prussiens, m’a-t-on dit, au lieu de chalets ce sont des tourelles féodales, et les salles d’attente y semblent remonter au dixième siècle. Le voyageur pourra désormais juger des tendances du peuple qu’il visite rien qu’à l’aspect de ses embarcadères et de ses débarcadères. Bade est pastorale, la Prusse, moyen âge.

Le tort des chalets du Wolfsbrunnen est de rappeler moins la Suisse que les chemins de fer. A Wolfsbrunnen, on vend, en gros et en détail, on assaisonne en matelote ou au vin blanc de délicieuses truites. La truite est le fruit du pays.

Dans de grands bassins où se rassemblent des eaux transparentes, «plus douces que le lait, plus savoureuses que le vin,» a dit un poëte allemand, nagent des milliers de truites. Voulez-vous en déjeuner? C’est d’un coup de ligne qu’il s’agit; désirez-vous en faire provision pour le marché? un coup d’épervier y suffira.

A Wolfsbrunnen, je ne fus pas dévoré par une louve comme la magicienne Jetta, mais j’y fus en butte aux fureurs d’un gamin enragé. J’étais en contemplation devant une de ces pêches miraculeuses; je reçois un projectile dans le dos, une balle. L’écolier, lancé à la poursuite de sa balle, vient me heurter au moment où je me retourne avec une brusquerie facile à comprendre. Sous le choc, il trébuche, il tombe en poussant des cris affreux. Je le relève, il veut se jeter sur moi, et sans Antoine qui intervient, je ne sais ce qui serait advenu.

A ses cris, était accourue une femme tout éplorée, sa mère.

«Aye! aye! il m’âvre pattu! il m’âvre tonné un grand coup!» hurlait le jeune monstre, sautant sur une jambe en tenant l’autre repliée sous sa main, et me désignant du geste.

Heureusement, Junius était connu de la mère; il la rassura, la calma.

«Il est un peu espiègle,» dit alors la dame, souriant la lèvre pincée; puis, après avoir de nouveau échangé quelques mots avec Junius:

«C’est égal, monsieur, me dit-elle, en m’honorant d’un semblant de révérence, à votre âge, il n’est pas bien de frapper un enfant.»

J’étais exaspéré.

«Quelle est cette heureuse mère? demanda Antoine quand elle fut partie.

—Mme Hoël-Jagœrn, la veuve d’un conseiller de cour,» lui répondit Junius.

L’affaire en resta là.

Junius, avant notre visite au château, nous proposa, pour seconde station, Molkenkur, un des points les plus élevés de la montagne que nous contournions. Une voiture débouchait à vide sur la place de Wolfsbrunnen; nous y montâmes.

Molkenkur signifie cure au petit-lait.

C’est ici, c’est à Molkenkur, que Junius venait acquérir, par infusion, par imbibition, ce calme stoïque, indispensable aux diplomates. On n’y voit qu’une maison, c’est un chalet suisse, placé à l’angle d’un grand plateau d’où l’on jouit d’une vue superbe. J’embrassai l’horizon pour essayer d’y découvrir le clocher de Strasbourg; ne l’y trouvant pas, j’abaissai indifféremment mon regard, et du milieu de la montagne inférieure, placée entre Wolfsbrunnen et le Molkenkur, une apparition magique surgit tout à coup devant moi.

Une ville de marbre était là; des hommes de pierre, ses seuls habitants, les uns tenant encore une épée dans leurs mains, les autres vaincus et renversés dans des fossés poudreux, semblaient prolonger une lutte terrible; d’immenses amas de débris jonchaient la terre; des palais s’élevaient debout, mais à travers leurs vastes fenêtres je voyais au loin pointer le feuillage des arbres; comme d’horribles reptiles, des lierres gigantesques s’enroulaient autour des colonnes brisées. Je crus à une vision d’Herculanum ou de Pompeï.

Je fermai les yeux, j’étendis les bras; à ma droite, je rencontrai l’épaule de Junius, à ma gauche, celle d’Antoine, et m’appuyant sur mes deux compagnons, je demeurai quelque temps absorbé, silencieux.

«Qu’est-ce que cela? m’écriai-je enfin.

Heidelberga deleta!» murmura Antoine avec un bruit d’orgue plaintif, en répétant ces deux mots sinistres fournis par Boileau pour servir de légende à la médaille frappée en l’honneur de Louis XIV, le destructeur d’Heidelberg.

Et Junius, traduisant à mon intention une strophe d’Uhland, le poëte populaire de l’Allemagne, semblait un écho de ma propre pensée:

«Ce palais merveilleux, sous les rayons du soleil, élance jusqu’aux nues ses tours et ses coupoles; les statues des héros le peuplent; des lions de marbre veillent à sa porte; mais à l’intérieur tout est silencieux et désert, une herbe épaisse tapisse ses riches vestibules; escaliers et perrons, tout a disparu, et les oiseaux criards le remplissent seuls de bruit en se poursuivant de fenêtre en fenêtre.»

A la strophe d’Uhland, je n’avais répondu que par ce cri: «Aux ruines! aux ruines!»

Quand nous descendîmes de voiture devant l’ancienne demeure des palatins, songeant à ses désastres, je me découvris le front; Junius, se rappelant qu’elle avait abrité des empereurs, mit ses gants blancs. Quant à Antoine, il en franchit le seuil son chapeau sur la tête et ses mains dans ses poches.