II

Notes prises sur le bateau a vapeur. — Bingen, Oberwesel, etc. — Lorelei. — Histoire de l’Anglais phénoménal et de ses vingt femmes. — Origine d’un conte de Perrault. — Grave accident. — La maison du docteur Rosahl. — Une apparition inattendue. — Comme quoi le mariage est un tourment plus encore pour les garçons que pour les gens mariés.

A ma gauche, des rivages aplatis se perdent dans des plaines souvent masquées par une multitude d’îles marécageuses. J’ignore si ces îles appartiennent au grand-duc de Hesse, au prince de Nassau ou au roi de Prusse. Pour le moment, des hérons en sont les seuls occupants. Ceux-ci, quoique doués de la vie, à ce qu’on assure, debout sur une patte, immobiles, imitent avec une exactitude presque servile les allures engourdies, l’air digne et circonspect de leurs confrères empaillés, les seuls de ces grands échassiers que j’eusse été à même d’observer jusqu’alors.

La rive droite est plus accidentée. Des chaînes de collines, parsemées de villages, s’étagent le long du fleuve; on dirait ces villages copiés tous sur un modèle unique; il semble que c’est toujours le même, qui, plus alerte que les hérons, se déplace et se retrouve sans cesse devant vous. Les collines y sont presque nues; une terre avare en recouvre à peine le fond rocheux. C’est là cependant que se trouvent ces glorieux vignobles du Rudesheim, du Markobrunner, du Steinberg, du Johannisberg; au mois de mai Bacchus sommeille encore; pour le moment, le pampre apparaît moins que la roche; sous la surveillance des propriétaires et des maîtres vignerons, qui ne les aident guère que du regard, de pauvres femmes sont en train d’échalasser ce tuf rebelle à leurs efforts. Dans certains villages, du côté d’Ingelheim, rive gauche, les femmes seules cultivent la vigne et fabriquent le vin; les hommes le boivent. C’est ce qu’on appelle la division du travail.


Depuis deux heures déjà nous voguons, non à pleines voiles, mais à pleine vapeur; le trouble de ma tête s’est dissipé; je commence à avoir le pied marin; j’examine avec calme, sans parti pris d’enthousiasme ou de dénigrement, et, je le déclare, ce voyage, tant vanté, sur le Rhin, dans le Rheingau, me paraît d’une monotonie désespérante. J’ai entendu parler des bords de la Seine, d’Yvetot à Honfleur, de ceux de la Loire, des Ponts-de-Cé à Nantes: était-ce la peine de venir en Prusse, de changer, d’allonger ma route?... Silence, profane! Le soleil, jusqu’alors voilé et comme enveloppé dans ses courtines, vient de se réveiller en sursaut; il s’élance de son lit, il éclate, il embrase; quelque chose de grand se prépare; le soleil sait ce qu’il fait.


Nous venons de tourner Bingen, où le Rhin forme un coude, comme refoulé par la Nahe, qui y débouche. A partir de là, les collines se transforment en montagnes, les montagnes se couronnent de ruines, castels et châteaux forts démantelés, tanières vides de ces hommes de proie, de ces anciens graffs, margraves, rheingraves, burgraves, seigneurs-brigands, dont chacun étendait sa longue épée en travers du Rhin pour prélever son droit de passage. Tout s’anime, grandit et prend des proportions sublimes. Les villages de la côte sont eux-mêmes plus variés, plus pittoresques; le fleuve, resserré entre ses rives, entravé par les rocs saillis du fond de ses eaux, lutte contre eux, se débat, se gonfle, mugit; il cesse de paraître une immense lagune à la surface endormie, au fond vaseux, pour revêtir tout à coup un aspect torrentueux et redoutable.

J’étais tombé dans l’extase. Immobile comme un héron, me tenant sur mes deux jambes cependant, et m’appuyant même d’une main à la balustrade du bateau, je vis ainsi, tour à tour, passer sous mes yeux, Bacharach, avec ses roches volcaniques, ses ruines celtiques et ses ruines romaines; le château de Pfaltz, insolemment planté au milieu du fleuve. C’était là qu’autrefois venaient faire leurs couches les princesses palatines, bien assurées alors contre toute visite importune ou inattendue. Le château de Pfaltz était le plus clairvoyant en fait de contrebande, le plus difficile à franchir sans droit de passe, des trente-deux bureaux de péage bastionnés qui s’imposaient aux bateaux de commerce, aux trains de bois de la forêt Noire, comme aux simples barques de pêche.

Plus loin, dominés par le vieux château de Schœnberg, s’élèvent les tours et les clochers d’Oberwesel, petite ville aux merveilleux alentours, auxquels rien ne manque sous le rapport du pittoresque, les eaux, les bois, les ruines, les rochers, les cascades, ni les paysages joyeux, ni les sites âpres et sauvages. Aussi, là, m’a-t-on dit, accourent à la recherche de l’inspiration tous les rapins de l’Allemagne; c’est le Barbison germanique.

Pourquoi les élèves peintres de Vienne, de Munich et de Berlin ne vont-ils pas étudier la nature à Barbison, et les nôtres à Oberwesel? Les Allemands y gagneraient de connaître un peu mieux les beaux arbres et les beaux grès de notre forêt de Fontainebleau, dont nous commençons à nous lasser; et nous autres, Parisiens sédentaires, nous pourrions faire à domicile (Dumas, Hugo et Texier, le charmant conteur, aidant) un délicieux voyage sur les bords du Rhin. On m’a dit aussi que messieurs les artistes allemands, en quittant la ville, leurs cartons chargés d’esquisses, ne manquent pas de la saluer, à voix retentissante, de cette question: «Quel est le bourgmestre d’Oberwesel? — Esel (un âne),» répond l’écho, devenu forcément complice de ce calembour semi-acoustique.


Mais le son du cor se fait entendre; l’écho le répète, comme il a répété le jeu de mots peu révérencieux envers l’autorité municipale de messieurs les étudiants en peinture, comme tout à l’heure il répétera de ses mille voix hurlantes le coup de carabine tiré, pour le divertissement des passagers, par un homme embusqué sur le rivage.

Quand on revient de Francfort, on soupçonne facilement ce coup de carabine de demander l’aumône. Il n’en est rien. L’administration des bateaux à vapeur se charge des frais de la mousquetade comme de ceux de la sérénade. De la cabane du chasseur de Lorelei, le cor a retenti pour dire aux passagers: «Quittez les entre-ponts, interrompez votre repas, votre sieste ou votre lecture, debout! Voici Lorelei, le rocher de Lore, de Lore, la grande magicienne, dont la beauté, inaltérable pendant des siècles, fit tourner la tête à dix générations d’imprudents, jeunes ou vieux, qui osèrent la contempler en face.»

Mille versions contradictoires ont circulé sur le compte de cette belle fée du Rhin; on en remplirait des volumes. Les unes la représentent comme une fille maudite, une sirène sans queue de poisson, qui entraînait au fond du gouffre tous ses adorateurs; les autres, comme un génie bienfaisant venant au secours des naufragés et redoutable seulement aux pervers. Sans manquer à ma promesse de m’abstenir de légendes pendant ma traversée du fleuve, je crois pouvoir risquer celle-ci, qui m’a été autrefois racontée par mon ami Sébastien Albin, l’auteur des Chants populaires de l’Allemagne.


LORELEI.

De son propre mouvement, Lore se présente devant le bourgmestre:

«Sire bourgmestre, j’ai causé la perte de tous ceux qui m’ont aimée, et le nombre en est grand; faites-moi mourir; la vie m’est un fardeau.»

Le bourgmestre était un vieillard rigide, au front chenu, à la tête branlante; il la regarde et s’attendrit:

«Mon enfant, le droit de justice ne m’appartient pas. Quant à moi, dussé-je encourir les tourments du purgatoire, je refuserais de t’infliger une heure de prison: mais on t’accuse de magie, va trouver l’évêque; puisse-t-il t’absoudre!»

«Seigneur évêque, je suis une sorcière, on le dit, je commence à le croire; j’ai mérité la mort.

—Ma fille, nul n’est son propre juge; en quoi consiste ta science magique?

—Le sais-je? Elle est dans mes yeux, dans le son de ma voix, et cependant ni ma voix ni mes yeux n’ont pu retenir celui que j’aime; il m’a trahie, il m’a délaissée; j’ai trop de la vie.

—Lore! Lore! oui, tu es sorcière, car, je le sens déjà, si je te faisais mourir, je mourrais moi-même de regret!»

L’évêque appela à lui trois chevaliers:

«Conduisez Lore au couvent de Sainte-Berthe. Confesse-toi à Dieu, ma fille, lui seul sait le remède à ta folie.»

En route, les chevaliers s’arrêtèrent, et, se croisant les bras, levant les yeux au ciel d’un air de pitié:

«Toi renoncer au monde, pauvre Lore! Le mariage te vaudra mieux que le cloître; choisis un de nous trois.»

Lore détourna la tête et frappa à la porte du cloître, qui refusa de s’ouvrir devant une sorcière maudite.

A défaut de la mort, à défaut du cloître, où pourra-t-elle enfouir cette beauté fatale aux autres et à elle-même? Elle va droit à la prison.

«Sire gouverneur, faites-moi descendre dans le plus profond de vos cachots; que j’y sois enchaînée et oubliée!

—Si tu es innocente, Lore, je ne puis te recevoir; si tu es coupable, c’est au juge de te condamner à la prison; reviens avec un ordre de lui, et je serai ton esclave, non ton geôlier.»

Un homme farouche, au poil roux, au regard sinistre, un coutelas sur la hanche, se charge de la conduire devant le juge.

«Il n’y a plus de justice sur la terre! se dit la pauvre fille à mi-chemin; le juge lui-même refusera de me condamner.» Et, se tournant vers son guide: «Consentez-vous, lui dit-elle d’une voix suppliante, que je monte sur ce rocher pour contempler une fois encore les campagnes d’Oberwesel et de Bacharach?

—Faites selon votre vouloir, noble demoiselle,» lui répond l’homme farouche, en courbant la tête et tremblant de tous ses membres.

Lore escalada le promontoire de granit, s’arrêta sur sa cime, suivant de l’œil une barque où se tenaient deux fiancés; puis, au lieu de rejoindre son guide sur la route, elle redescendit la roche du côté du fleuve en faisant entendre un chant plein de douceur; elle se courba ensuite vers l’abîme, articula un nom qui s’évanouit dans l’air, et le Rhin s’ouvrit de lui-même pour la recevoir.

Ce rocher d’où elle s’élança se nomme aujourd’hui Lorelei.


A partir d’Oberwesel, les grands spectacles du Rhin se succèdent les uns aux autres, plus pressés, plus merveilleux. J’étouffais dans mon admiration; mais admirer seul est souffrance. Je cherchais autour de moi quelqu’un à qui je pusse faire part de mes impressions de voyage; autour de moi, en toilette ébouriffante, assises sur leurs pliants, se tenaient des dames anglaises, occupées à combattre l’excessive chaleur en absorbant à petits coups des sorbets au citron ou des vins généreux; je n’avais rien à faire de ce côté. Les hommes, le nez enfoncé dans leur Joanne ou dans leur Traveller on the Rhine, à demi somnolents, occupés à chercher la description dans le texte, négligeaient de lever les yeux vers l’objet décrit; les uns se croyaient encore à Bacharach, les autres déjà à Coblentz, et tous maugréaient contre l’inexactitude des itinéraires. Ah! si seulement mon vieux Jean eût été près de moi!... Cependant j’avais payé deux premières places au gaillard d’arrière, de Mayence à Bonn; il pouvait faire la traversée en excellente compagnie et à l’ombre, sous une tente de coutil; mais on connaît la modestie de mon brave serviteur; il n’avait pas manqué de se réfugier aux secondes.

Résolu de l’y rejoindre et de le forcer à user de ses droits dans toute leur plénitude, je passe d’une extrémité à l’autre du paquebot; je trouve Jean endormi, en plein soleil, sur la banquette du gaillard d’avant; je l’éveille. Certes, il jouissait alors de son bon sens ordinaire, car il me fit cette observation sagace que, bien sûr, ce n’était pas là le chemin qu’il avait pris en venant dans ce pays de Charabias avec M. Antoine Minorel. Je lui dis de se lever, de me suivre. Il se lève.


Au même instant, avec des cris et des rires, un essaim de femmes, toutes jeunes, toutes blondes, sorties de la cabine, envahissent le pont, au nombre d’une vingtaine. Je m’interrogeais sur la cause de cette invasion subite de jupes et de bonnets, quand, à mon profond ébahissement, cet Anglais galant que j’avais rencontré à Carlsruhe, et retrouvé à Gernsbach, mon Anglais phénoménal, paraît au milieu d’elles, le sourire aux lèvres, glorieux, triomphant, semblable au divin Apollon au milieu d’un chœur de nymphes rustiques.

Je n’en pouvais douter, ces femmes l’avaient suivi; elles composaient son escorte; que d’Elvires, que d’Haïdées, que de Clarisses! Pour le coup, Lovelace et don Juan étaient dépassés! O belle Lore, étiez-vous plus sorcière que n’était sorcier ce Grand-Breton? Vos conquêtes ont-elles été plus nombreuses que les siennes? Quel singulier petit Anglais!... J’oubliai Jean, et même les deux rives du Rhin; coûte que coûte, ma curiosité demandait satisfaction. Prenant mon courage à deux mains, j’allai droit à lui. Autrefois j’avais traduit Shakspeare, Byron, surtout le Vicaire de Wakefield; je composai tant bien que mal en langue anglaise ma phrase d’introduction; il n’en comprit pas un mot; mais mon bonheur voulut qu’il parlât français couramment. Cet homme parlait toutes les langues. La conversation une fois engagée entre nous, sans trop se faire prier, il me conta son histoire et celle de ses vingt femmes.

Il se nommait John Grant et était né à Londres d’une mère française, ancienne actrice d’un des petits théâtres de Paris. Il se piquait du reste d’une grande moralité. Chose incroyable, toutes ces filles blondes l’accompagnaient pour le bon motif, comme on dit vulgairement; toutes avaient en vue le mariage et comptaient sur lui pour y arriver. Cependant, il ne se rendait pas avec elles en Turquie, mais simplement en Angleterre, pour de là faire voile vers le cap de Bonne-Espérance. Le prétendu Lovelace n’était autre qu’un agent matrimonial.

Durant la campagne de Crimée, le gouvernement anglais avait formé une légion allemande. La paix venue, ne sachant à quoi l’utiliser, il l’avait envoyée en Cafrerie fonder la ville de East London (Londres de l’Est). Cette nouvelle colonie possédait déjà un chemin de fer qui la reliait au Cap, et des journaux qui la mettaient en communication avec l’Europe; mais elle n’était pas encore satisfaite; le besoin de la vie de famille s’y faisait sentir impérieusement, et comme ce qui convient le mieux à des Allemands ce sont des Allemandes, M. John Grant avait été chargé de la fourniture. Voilà tout simplement pourquoi je l’avais rencontré courant après toutes les filles.

Tentation de l’inconnu, curieux désir de savoir, vous n’aboutissez le plus souvent qu’à la désillusion! Au lieu du roman que j’espérais, j’avais une froide histoire, plus commerciale encore que matrimoniale; mon Anglais perdait à mes yeux son caractère phénoménal; don Juan n’était plus qu’un courtier recruteur de femmes.... pour les autres!


Du moins, j’avais trouvé à qui parler. Après avoir fait descendre Jean dans la cabine, où je le laissai en compagnie de quelques-unes de ces demoiselles émigrantes, je rejoignis mon Anglais; j’épanchai tout à l’aise devant lui mon admiration, qu’il ne partageait peut-être pas complétement, mais comme il était dans ses habitudes de beaucoup gesticuler, je pouvais m’y méprendre.

Sur la rive gauche, j’admirai donc d’abord Saint-Goar, surtout sa magnifique forteresse de Rheinfels, visitée naguère par l’armée de Sambre-et-Meuse, «ce sont les ruines les plus modernes des bords du Rhin,» dit l’Indicateur.

M. Grant ne fut pas de cet avis. Il soupçonnait fort quelques hautes collines, déshéritées de cet ornement, de s’être donné des ruines toutes récentes pour prendre part à la décoration générale. Il n’en pouvait être de même de celles du Chat et de la Souris, ruines tellement grandioses, tellement imposantes, qu’elles semblent encore protéger les villages assis à leurs pieds.

Ces deux constructions remarquables, autant par leur importance que par la singularité de leur nom, datent du quatorzième siècle. Le Chat, le premier, vint s’établir à mi-côte de la montagne; prenant d’abord des airs de bon apôtre, de chattemite, comme dit La Fontaine, il s’élevait à peine de terre; n’ayant d’autres remparts qu’une palissade de bois, il paraissait plutôt songer à la défense qu’à l’attaque.

Cependant, guettant sourdement sa proie, tombant sur elle à l’improviste, usant tour à tour de la force et de la ruse, à l’instar de son illustre confrère le Chat botté, il faisait si bonne chasse au bénéfice de son maître, que celui-ci était devenu un vrai marquis de Carabas.

Mais ne serait-ce pas même là l’origine première de notre Chat botté?

Bod, bot, bouté sont des mots de notre vieux français qui s’appliquaient à tout contenu ayant pour contenant une matière ligneuse; on appelait bouta, du mot latin bota, une futaille, c’est-à-dire le vin sous sa douve; d’où, ensuite, boteil, bouteille, les premières bouteilles n’ayant été d’abord que de petits barils. Ne peut-on supposer que nos soldats, guerroyant sur les bords du Rhin pour le compte de nos rois, ou, comme mercenaires, au service des burgraves, n’aient eu connaissance de ce Chat bouté, ou boté, puisqu’il était encerclé de palissades de bois, et qu’apprenant comment il avait si bien fait les affaires de son maître, ils nous en aient rapporté le récit joyeux, dont, plus tard, Charles Perrault fit son profit?

Certes, on s’instruit en voyageant, mais en voyageant on fait mieux encore; on tire parti de ses connaissances acquises, on en trouve l’emploi. Si j’étais resté au coin de mon feu ou dans mon jardin, la France peut-être n’aurait jamais connu l’origine du Chat botté.

Pour compléter l’histoire du Chat, je dirai celle de la Souris, mais en trois mots.

Jean de Katzenelbogen, le maître du Chat, à force de déprédations, finit par se brouiller avec son puissant voisin, Kuno de Falkenstein; celui-ci fit construire un château fort, non entouré de palis, mais de bons remparts de pierres, non à mi-côte de sa montagne, mais au sommet, et il la nomma: la Souris, déclarant que, cette fois, par exception à la règle, la Souris mangerait le Chat. C’est ce qui eut lieu en effet.


Nous longions la rive gauche devant Braubach, admirant le solide château de Marksburg, posé sur son piédestal de roches et sur lequel flottent les couleurs de Nassau. J’entendis au-dessous de nous du remue-ménage dans la cabine; j’allais y descendre; un front pâle, des joues pâles, des yeux brillants et hagards m’apparurent dans la pénombre de l’escalier. C’était Jean. Il fit un pas encore pour franchir la dernière marche, en me criant: «Monsieur! monsieur! mon grain de beauté!» et il tomba dans mes bras, évanoui. Je le crus mort. Après l’avoir déposé sur la banquette, je me mis à crier, à courir de droite et de gauche, sans lui être utile à rien; les émigrantes criaient aussi fort que moi, sans faire plus de besogne. Heureusement, M. John Grant, en digne Anglais qu’il est, portait sur lui des flacons de toutes sortes; il lui fit respirer des sels qui le ranimèrent.

Dès qu’il put se tenir debout, j’emmenai Jean au gaillard d’arrière. De livide, son teint était devenu écarlate depuis les tempes jusqu’au col; malgré la chaleur, à peine supportable, il se plaignait du froid et grelottait en claquant des dents. Un médecin se trouvait à bord; il me déclara que le malade était sous l’influence d’un ictus solis, d’un coup de soleil, lequel ne pouvant manquer de produire bientôt une méningite aiguë, il me conseillait de lui faire prendre terre le plus tôt possible.

Nous avoisinions Coblentz; donc, au lieu de poursuivre ma route jusqu’à Bonn, je m’arrêtai à Coblentz, ce qui ne fut pas l’incident le moins émouvant de mon voyage.

J’ai à me reprocher d’avoir quitté le bateau, de m’être séparé de M. John Grant, absolument comme La Fléchelle, Baldaboche, l’orphéoniste et les deux Épernay se sont séparés de moi à Bade, sans même lui adresser un geste d’adieu.

Est-ce que je ne vaudrais pas mieux qu’un autre?


Nous traversions le port de Coblentz, moi prêtant à mon vieux Jean l’assistance de mon bras, tous deux nous dirigeant vers le premier hôtel venu, lorsque je l’entendis murmurer de confuses paroles. Il ressentait de vifs élancements dans son grain de beauté, dont le volume, en hauteur et en largeur, lui sembla bientôt prendre des dimensions effroyables. Il s’inquiétait de le voir se déraciner sous son propre poids; c’était comme un rocher couvert de broussailles, qui lui interceptait la lumière du jour.

A ces propos, mêlés à d’autres divagations non moins étranges, je n’en doutai plus, la méningite se déclarait. Je ne savais quel parti prendre. Le calme et le repos étaient indispensables avant tout à mon cher malade; les trouverait-il dans une ville de guerre, sans cesse troublée par le bruit des tambours, la musique des régiments, le galop des chevaux et les exercices à feu? On m’indiqua, aux environs de Coblentz, la maison d’hydrothérapie du docteur Rosahl. Nous y sommes. Les souffrances de mon vieux Jean, ses hallucinations ont cessé. En revenant à la raison, son premier soin a été de s’assurer s’il était toujours en possession de son grain de beauté.

«Je ne sais si monsieur est comme moi? me dit-il, mais quand le temps va changer, quand je suis près de faire une maladie, ou qu’il va m’arriver une fâcheuse nouvelle, j’en suis averti par mon grain de beauté.

— Je ne puis être comme toi, mon garçon, puisque la nature ne m’a pas favorisé de cet ornement.

—C’est juste.... c’est très-juste; monsieur m’excusera; chacun a ses avantages.»

Aujourd’hui, je l’ai dit, il en est aux potages; ce matin, il a manifesté le désir de retourner à son café au lait. Le voilà en pleine convalescence.


La maison du docteur Rosahl, située à une lieue de la ville, sur une des pentes du Stolzenfels, est au milieu d’un site charmant, avec vue sur le Rhin et sur la Moselle. Mes fonctions de garde-malade allant en s’amoindrissant, je m’y plais; le calme que j’y suis venu chercher pour Jean, je l’ai trouvé pour moi; je m’y sens heureux. Tout le monde ici parle français, et sans raisonner grammaire, comme à la maison Lebel. Les pensionnaires de l’établissement, tous jouissant d’une parfaite santé, arrivent de Bruxelles ou de Paris; M. Rosahl et ses deux charmantes filles n’ont d’allemand que le cœur; les domestiques, par une circonstance assez singulière, doivent même s’exprimer en meilleur français que leurs maîtres. Ils ont été choisis dans un de ces deux villages des environs de Hombourg où, à la suite de la révocation de l’édit de Nantes, est venue s’établir une colonie de nos compatriotes. M. Gérard de Nerval affirme qu’à Dornholzhausen, un de ces villages français de la Hesse, dont le nom cependant est terriblement germanique, la belle langue du grand siècle s’est conservée dans toute sa pureté. Il en cite un exemple:

Il avait acheté des gâteaux pour les distribuer à des enfants du pays; la marchande le salua de cette phrase à la Saint-Simon: «Vous leur avez fait tant de joye que les voilà qui courent présentement comme des harlequins

M. Gérard ajoute judicieusement que le nom d’arlequin s’écrivait ainsi du temps de Louis XIV, avec un h aspiré. Combien je suis désolé de n’avoir point songé, tandis que j’étais à Francfort, à pousser jusqu’à Hombourg. Hombourg est si près de Francfort, et Dornholzhausen si près de Hombourg! il est vrai qu’en allant ainsi de proche en proche, on risquerait de faire le tour du monde.

Mon aide garde-malade près de Jean, la bonne Dorothée Dupont (un nom français celui-là!) est de Dornholzhausen; je ne me suis guère aperçu cependant qu’elle parlât correctement la langue de Pascal et de Bossuet.

Mais la parenthèse m’a tiré à elle en dérive. Où voulais-je en venir? A prouver que sur ce petit coin de terre prussien j’aurais pu me croire en France. Outre la conversation, dans mes heures de promenade, j’ai la botanique; la Flore de Stolzenfels, fluviatile par le bas, les pieds dans le Rhin, appuie sur le sommet de la montagne son front un tantinet alpestre, et ma boîte de fer-blanc a repris son service. Je cultive aussi l’hydrothérapie, par passe-temps, par occasion, comme remède préventif; je m’en trouve parfaitement bien. Parfois, le soir, je descends au salon commun, où Mlles Gretel et Julie Rosahl, deux anges de grâce et de simplicité, exécutent sur le piano des valses et des mélodies de Schubert; rien de prétentieux, pas de grande musique. J’y fais mon whist. Qu’ai-je à désirer de plus?


M. Rosahl m’a pris en amitié. C’est un homme aimable, instruit, qui, malgré les soins à donner à ses malades, dirige lui-même l’éducation de ses filles. Il m’a admis dans son home, comme disent les Anglais; j’ai déjeuné chez lui, avec lui, mais non avec ses filles; cependant elles étaient présentes; selon l’usage allemand elles nous servaient à table. C’est d’une hospitalité délicieuse, patriarcale, mais un peu gênante quand on n’y est pas fait. Je n’osais demander une assiette.

Je le répète, oui, je me sens heureux ici; je ne sais quand j’en sortirai; j’y reviendrai à coup sûr, ne fût-ce que pour déjeuner encore avec M. Rosahl. La vie de famille est la seule vie réelle, la seule honorable, la seule douce à l’âme.... Pourquoi suis-je encore garçon?... Le bonheur de Brascassin commence à m’irriter.

A tous mes autres plaisirs, j’oublie d’ajouter la lecture, ingrat! Le docteur m’a ouvert sa bibliothèque, renfermant toute une série d’ouvrages sur les superstitions de ce bon peuple allemand au moyen âge, superstitions poétiquement étranges, qui se sont même perpétuées jusqu’au dix-neuvième siècle, surtout parmi les campagnards des bords du Rhin. J’ai là sous la main, traduits en français, les Esprits élémentaires de Kornmann, le traité de Paracelse sur le même sujet, les traditions de Jung Stilling, de Merbitz, des frères Grimm, de Henri Heyne et de tant d’autres! Pourquoi aurais-je renoncé à mon droit de chasse sur cette partie des légendes du Rhin, à peine exploitée par mes illustres devanciers; je résolus d’en user. M. Rosahl, par l’emprunt que je lui faisais de ses livres, mis au courant de mes recherches, a chargé sa charmante Gretel (Marguerite) de traduire pour moi de l’allemand certains passages qu’il jugea devoir m’être profitables; Mlle Julie, la plus jeune des deux sœurs, évertue à mon bénéfice sa mémoire plantureusement meublée d’histoires contemporaines sur les Ondins et sur les Nixes; mon aide garde-malade elle-même, la vieille Dorothée de Dornholzhausen, sans que j’aie besoin de l’y exciter, m’entretient sans cesse de ce prestigieux Olympe germanique, dans lequel elle n’a nulle créance, à ce qu’elle prétend, mais dont on l’a bercée enfant.

J’ai résolu, les loisirs ne me manquant pas, de mettre à profit mes lectures et mes renseignements pour rassembler les matériaux d’un ouvrage sur la Mythologie du Rhin.... La Mythologie du Rhin! quel beau titre! Que le lecteur se rassure cependant, je n’en ferai point une annexe à la relation de mon voyage, déjà assez ample; mais je le regrette, elle l’eût complétée.

Pendant le cours de ce travail, à mesure que mes notes s’amoncelaient devant moi, sentant palpiter sous ma main toutes ces superstitions obstinées, greffées les unes sur les autres, je me demandais si j’étais déjà si loin de l’Université d’Heidelberg; si j’habitais encore dans le voisinage de cette contrée glaciale où l’athéisme a son code, ses législateurs, ses sectateurs, ses enthousiastes?.... Mais pourquoi l’athéisme ne serait-il pas lui-même une superstition, la plus malsaine de toutes? Qu’est-il autre chose que la glorification de la nature à l’exclusion de Dieu; la création matérielle agissant par ses propres forces sans l’aide d’un créateur? Natura naturans est le mot de l’école, m’a dit Junius. Alors, l’athéisme allemand, l’athéisme de Fichte, de Schelling, d’Hegel, n’est autre chose que la rénovation du paganisme romain ou Scandinave, un retour aux anciennes erreurs, avec des noms barbares empruntés à la chimie, à la physique, à la métaphysique, en remplacement des beaux symboles personnifiés de la Théogonie d’Hésiode et d’Homère....

Cette idée me semble ingénieuse; elle me plaît et m’étonne à la fois. Est-ce une découverte?... En serais-je l’inventeur? J’en écrirai à Junius.... à Antoine aussi....

Ces graves réflexions me préoccupaient quand un bruit de pas retentit le long du corridor conduisant à la chambre que j’occupais, en compagnie de mon vieux Jean, alors étendu dans un fauteuil, et humant à petits coups un excellent consommé.

«C’est Dorothée, me dit-il; elle a ses souliers neufs.

—C’est le pas d’Antoine!» lui répliquai-je en me levant tout ému, tout troublé!

A peine m’étais-je tourné vers la porte qu’elle s’ouvrit brusquement, et Antoine parut.

En arrivant à Stolzenfels, j’avais écrit à mon ami pour l’informer de notre changement de route et de l’accident malencontreux qui nous contraignait de mettre pied à terre à Coblentz, Jean et moi, ou plutôt moi et Jean (car, enfin, je trouve étrange que, de par la grammaire, mon domestique doive prendre le pas sur moi). N’ayant plus entendu parler d’Antoine, je le croyais déjà à Paris, au milieu de ses fourneaux:

«Pristi! sais-tu que c’est beau, le Rhin? me dit-il en entrant, comme s’il venait de me quitter pour aller fumer une cigarette. Que de ruines! que de rivages déchirés! que de rochers mis à nu! Parmi les fleuves, comme parmi les hommes, il n’y a de grand et de sublime que les ravageurs; n’est-il pas vrai, poëte?»

Puis, tout à coup, changeant de ton en se tournant vers Jean: «Eh bien, le vieux, comment va notre grain de beauté? Nous avons donc fait des sottises et voulu narguer le soleil?»

Tandis que Jean essayait de se lever pour lui répondre, Antoine, faisant de nouveau volte-face de mon côté, tirait avec gravité deux lettres de son portefeuille et me les présentait. A chacune d’elles apercevant le cachet rompu, j’examinai la suscription. Les deux lettres étaient à son adresse, non à la mienne: «Lis, me dit-il; elles te regardent plus que moi.»

Dans la première, signée Brascassin, celui-ci s’informait auprès d’Antoine si j’habitais présentement Paris, Marly-le-Roi, ou si je poursuivais le cours de mes pérégrinations en Allemagne; sa future, «qui avait conservé de moi le plus doux souvenir,» voulait m’écrire pour me prier de lui servir de témoin à leur prochain mariage.

«Et quelle est cette noble fiancée qui a conservé de toi un si doux souvenir? me demanda Antoine.

—Mais, lui répondis-je avec un peu d’embarras, la fiancée est Mme de X..., une artiste distinguée, une femme charmante....

—Ah! bah! fit Antoine en me regardant d’une façon toute singulière.... Mme de X...? tu en es bien sûr? C’est Mme de X.... que ton ami Brascassin va épouser?... Ne fais-tu pas confusion?

—Je le tiens d’elle-même.

—De Mme de X...?

— De Mme de X.... J’ai eu l’honneur d’être son compagnon de voyage de Schwetzingen à Francfort, et même de Francfort à Castel, près Mayence.»

Fixant toujours sur moi son regard, qui tantôt semblait sourire, tantôt se hérisser, Antoine resta quelques instants silencieux, puis, prenant tout à coup une attitude de juge d’instruction:

«Malheureux! et si ce mariage avait manqué par votre faute!... si cette grande artiste, si cette femme charmante, au moment de s’engager à un autre, follement éprise de vous.... (Je poussai une exclamation, de joie peut-être, de surprise, à coup sûr.) Ne niez pas, monsieur; j’en ai la preuve, la preuve écrite!... Cette preuve elle est entre vos mains. Lisez la seconde lettre!»

La seconde lettre était de Madeleine.

Madeleine écrivait à Antoine que, depuis un siècle, elle n’avait plus reçu de mes nouvelles qu’indirectement; mais elle savait, de science certaine, que j’étais en train de courir la pretantaine avec une aventurière, une soi-disant veuve, Mme de X..., qui m’avait fait tourner la tête, et que j’allais l’épouser. Madeleine ne se sentait pas d’humeur à servir sous les ordres d’une pareille femme; puis, récriminations, doléances nouvelles au sujet de sa main qui se paralysait dans l’inactivité, menace de mettre la clef sous la porte, etc., etc.

Je connais ma Picarde, ses emportements, qui ne sont que feux de paille, et ses fausses sorties, ainsi qu’on dit dans les pièces de théâtre; mais comment Madeleine était-elle si bien renseignée sur ma rencontre fortuite avec Mme de X...? Qui avait pu l’en instruire?...

En me posant cette question, mes yeux rencontrèrent ceux de Jean, qui détourna aussitôt la tête; je le vis s’agiter dans son fauteuil en tordant les broussailles poilues de son grain de beauté. Je savais à quoi m’en tenir.

«Augustin, Augustin, reprit Antoine de sa voix vibrante (après m’avoir toutefois laissé achever la lecture de la lettre), tu es devenu difficile à garder, sais-tu? Je te croyais déjà à Strasbourg; une lettre de toi m’arrive de Coblentz; quelques jours après, Madeleine m’informe de ton mariage projeté avec une aventurière. Ne plaisantons pas; j’ai eu peur. Tu as beau n’être ni un jeune homme ni un joli homme, tu es riche, tu es garçon, et les coureuses de mariages pullulent tout aussi bien sur les routes d’Allemagne que sur celles de France. J’interromps mes travaux sur la lumière, dans lesquels je finissais par n’y voir goutte, je me mets sur ta piste, j’arrive à Coblentz, puis à Stolzenfels, pensant rencontrer ici Mme de X.... et lui disputer sa proie. Dieu soit loué! je viens d’apprendre par le docteur Rosahl lui-même, que pas un jupon ne marchait à ta suite lors de ton entrée dans cette maison. La cause est donc entendue; tous les accusés sont déclarés innocents; mais, pour plus de sûreté, je ne te quitte plus; prépare tes paquets, et en route!

—Y penses-tu? m’écriai-je; Jean est encore incapable de supporter le voyage.

—J’ai le consentement du docteur; nous voyagerons à petites journées....

—Impossible!

—Pourquoi?

—Mais....

—Mais.... mais.... en route!»

Tout ce que je pus obtenir d’Antoine, c’est que nous achèverions la journée à Stolzenfels, et ne mettrions le cap sur Bruxelles que le lendemain.

Le lendemain, je prenais congé de mes aimables compagnons d’hydrothérapie, de la bonne Dorothée Dupont, de l’excellent, du savant docteur Rosahl, de ses charmantes filles, du vieux concierge de la maison, des gens de service, qui, tous, plus ou moins, m’avaient aidé dans mon grand travail sur la Mythologie du Rhin, et s’étaient mutuellement montrés si bienveillants pour moi. Il me semblait quitter ma famille après l’avoir retrouvée; j’avais le cœur en défaillance; je disais adieu aux arbres, aux fleurs, au chien de la maison, qui cependant avait failli me mordre le jour de mon arrivée.

Stolzenfels, tu vivras longtemps, tu vivras toujours dans mon souvenir! Quand on est ainsi fait qu’on ne puisse séjourner quarante-huit heures dans un même lieu sans que les habitudes et les affections vous poussent soudainement au cœur, on ne devrait jamais sortir de chez soi. Mais y a-t-il deux Stolzenfels au monde!

Le docteur et ses filles, Mlles Julie et Gretel (Gretel, quel nom charmant!) nous ont reconduits jusqu’à la voiture qui devait nous transporter à Coblentz. En pressant la main que M. Rosahl me tendait, j’ai essayé, par quelques mots bien sentis, de lui témoigner de ma reconnaissance pour son accueil si cordial; mais j’avais la gorge serrée, et mes quelques mots bien sentis n’ont pu se frayer passage. Alors, les larmes me sont venues aux yeux; par un effet sympathique, les paupières roses de Mlle Julie, de Mlle Marguerite, celles même de M. Rosahl, se sont gonflées et humectées.

«Cher monsieur, me dit celui-ci après une dernière et chaleureuse pression de main, croyez-moi votre ami, et.... embrassez mes filles!»

Je les embrassai.

Ah! si je n’avais eu que vingt-cinq ans!... trente ans même!... peut-être n’aurais-je pas quitté Stolzenfels!

A vrai dire, comme femme, Mme de X.... m’aurait mieux convenu sous certains rapports; d’abord, son âge, son expérience du monde, ses connaissances.... Mais à quoi vais-je songer? Mme de X..., pas plus que Mlle Gretel, pas plus que Mlle Julie, ne peut devenir ma compagne; Brascassin s’y oppose; à cause de Brascassin, je mourrai garçon, et en puissance de cuisinière, avec menace de divorce en perspective!

Combien ils se trompent ceux-là qui croient le mariage un tourment seulement pour les gens mariés! il en est bien plus un pour les célibataires; pour les vieux célibataires, surtout! Le mariage est tour à tour leur épouvante et leur aspiration, tour à tour leur pôle positif et leur pôle négatif; il les attire, il les repousse; c’est leur rêve du matin, leur cauchemar du soir, leur doute, leur regret, leur vision incessante. A trente ans, lorsque l’idée du conjungo me passait par la tête, je me disais: «Il est trop tard!» à quarante ans: «Ah! si je n’avais que trente ans! A la bonne heure! c’est l’âge voulu pour devenir chef de famille.» Aujourd’hui, j’essaye parfois de me prouver qu’un homme de quarante ans est un jeune homme, qu’il peut voir sa fille mariée, et faire sauter un jour ses petits-enfants sur ses genoux; mais j’en ai cinquante! je ne les avoue pas, mais je les ai!... Quand je serai sexagénaire, peut-être regretterai-je de n’avoir pas profité du moment où je n’avais encore que cinquante ans pour me créer un intérieur, un entourage, un nid. Ainsi, d’étage en étage, le mariage poursuit le célibataire, toujours insaisissable en apparence, et toujours....

Nous montions sur le bateau à vapeur que ces mêmes idées continuaient de me préoccuper. Pour m’en distraire, je repris mes notes de voyage.