III

La pipe du diable. — Le Titan La Fléchelle. — Lac des Fées. — Dissertation sur les cascades et les montagnes. — Je m’éprends de plus en plus de Brascassin. — Des vins de Champagne et de leur influence.

Le Hirsch, c’est-à-dire le Cerf (j’aurais dû me rappeler ce mot, moi qui, à Bade, logeais à l’hôtel du Hirsch; mais ma mémoire est rebelle au tudesque), le Hirsch donc est un grand gasthaus, station ordinaire des marchands de bestiaux, des colporteurs d’horloges de bois qui vont gagner les villes de la plaine, ou de messieurs les touristes en route pour le lac.

Nous entrâmes dans une vaste salle, blanchie à la chaux, sans autres ornements que quelques tables boiteuses et des chaises rustiques. Un tableau cependant en décore la muraille principale. Ce tableau, ou plutôt cette gravure sur bois, vigoureusement coloriée de rouge, de jaune et de bleu, représente la rencontre de Waldhantz et du diable, un des souvenirs glorieux du pays.

L’Allemagne entière, l’Alsace même et les Vosges, ont leur Chasseur sauvage, dont on entend les meutes aboyer au milieu de l’ouragan. A la forêt Noire spécialement appartient le joyeux Waldhantz, le roi des braconniers. Son aventure est dans toutes les mémoires, son nom dans toutes les bouches, son portrait sur toutes les pipes. Pour ce dernier point c’est justice; sans lui, qui jamais eût entendu parler de la PIPE DU DIABLE?

Waldhantz était un garçon de belle humeur, courant après les jolies filles, mais amoureux seulement de la chasse; d’une dévotion parfaite, mais surtout envers saint Hubert, dont on voyait l’image toujours appendue à la boutonnière de sa veste. C’est saint Hubert qui rabattait le gibier pour lui; c’est saint Hubert qui lui faisait éviter la rencontre des gardes-chasse; bref, saint Hubert et Waldhantz étaient au mieux ensemble.

De son métier légal et reconnu, Waldhantz, horloger et mécanicien, avait su se confectionner un petit fusil facile à dérober aux yeux de l’autorité, et dont la forme trompeuse était loin de faire pressentir une arme meurtrière.

Un jour, sur l’une des cimes les plus élevées de la forêt, un homme à la chevelure noire et hérissée paraît tout à coup devant lui.

«Bonjour, Waldhantz.

—Bonjour, Satan, lui répond le hardi braconnier, qui l’a reconnu rien qu’à l’odeur de soufre répandue autour de lui.

—Que portes-tu donc à la main?

—C’est ma pipe, milord.

—Singulière pipe! Tu es un homme habile, Waldhantz, on le dit, mais je te croyais plus occupé à la fabrication de piéges et de traquenards qu’à celle des pipes. Voyons, je veux essayer de la tienne; elle me semble tout à fait originale.»

Waldhantz se trouble d’abord; puis, il lui passe par la tête le projet le plus audacieux qu’un homme ait jamais pu concevoir. Il va délivrer le monde, les races présentes et les races futures, de leur plus redoutable ennemi. C’était la réconciliation de la terre et du ciel qu’il osait tenter.

«Ta pipe est-elle bourrée? dit Satan.

—Elle l’est, milord.

—Et comment se sert-on de cet instrument?»

Waldhantz lui mit le canon du fusil au bord des lèvres, non sans trembler un peu, mais plus d’aise que de crainte.

«Tu as ton briquet? allume maintenant.»

Après une prière mentale faite à saint Hubert, le jeune homme pressa la détente. Les échos des montagnes hurlèrent tous sous une effroyable détonation.

Waldhantz était tombé à genoux en pressant contre son front l’image de saint Hubert. Quand il se releva, le diable était encore debout devant lui, clignant de l’œil, hochant la tête, comme quelqu’un pris d’une forte envie d’éternuer.

Il éternua en effet, et, en éternuant, il expectora quelques chevrotines dans un nuage de poudre et de fumée, ce qui parut le soulager beaucoup.

«Mille torchons brûlés! quel mauvais tabac est le tien, mon garçon! il m’est tombé dans la gorge. Quand tu viendras me voir aux enfers, ce qui ne peut tarder, je t’en ferai fumer de meilleur.

—Je tâcherai de me dispenser du voyage, milord.

Baste! Quel braconnier n’est exposé à tuer son garde forestier un jour ou l’autre, par conséquent à être pendu! Au revoir donc, Waldhantz.»

Waldhantz eut la gloire de la tentative, non celle de la réussite. Cette gloire lui a suffi.

Mais pourquoi Waldhantz appelait-il son terrible interlocuteur milord? Dans la conscience du peuple, peut-être le diable a-t-il le droit de siéger à la chambre haute du parlement anglais.

Je ne puis m’expliquer la chose autrement.

Le soleil commençait à jeter sur les collines des regards obliques. Armés de bâtons ferrés (pour la première fois cette arme du franchisseur de montagnes se trouvait entre mes mains) et accompagnés d’un guide, nous nous dirigions vers le Mumel-See, en suivant les bords du ruisseau qui en descend.

J’avais projeté d’accoster Brascassin durant la route; mais la montée, rude et longue, interdisait la causerie. Quoique m’appuyant sur le bras du guide, je haletais et, pour comble d’humiliation, tandis que je gravissais péniblement le terrain, je voyais au-dessus de moi, sautant d’un roc à l’autre en me lançant de haut son coup d’œil goguenard, M. de La Fléchelle devancer toute la bande. On eût dit d’un Titan escaladant les montagnes.

Baldaboche lui-même, malgré ses jambes interminables, le suivait à grand’peine. Un instant je fus sur le point de confesser la science homœopathico-magnético-végétale.

Le Mumel-See ne mérite guère tout le bien qu’on a dit de lui et tout le mal que nous nous étions donné pour lui faire notre visite. Mieux aurait valu mille fois lui envoyer simplement notre carte.

Une grande cuve creusée dans la profondeur des vallées, sans cesse noircie par l’ombre des hautes cimes et des noires sapinières qui l’entourent; un terrain aride, dénudé, parsemé çà et là de quelques arbres échevelés, tordus par le vent; des eaux stagnantes, à reflets plombés, où pas un nénufar ne s’étale, où les oiseaux aquatiques eux-mêmes évitent de venir tremper le bout de leurs ailes, où nul poisson ne peut vivre: voilà le fameux lac des Fées!

Nous nous étions groupés sur un tertre, auprès de cette miniature grotesque de la mer Morte, de cette immense grenouillère, pour laquelle nous nous étions détournés d’Achern et avions entrepris un voyage.

«Oh! m’écriai-je sous l’empire d’un souvenir récent, cela ne vaut pas les cascades d’Aller-Heiligen!

—Qui ne sont pas déjà si merveilleuses!» dit La Fléchelle avec son rire narquois.

Et il ajouta, en se tournant vers moi:

«Cher monsieur, vous revenez peut-être de Pontoise, mais, à coup sûr, vous ne revenez pas comme nous de Schaffouse. La chute du Rhin, voilà qui est beau!

—Après le Staubach à Lauterbrunn,» dit l’orphéoniste qui déjà nous avait entretenus de ses explorations en Suisse, d’où il avait rapporté, outre une foule d’histoires invraisemblables, divers ranz des vaches et de précieux gargouillis tyroliens.

«Fi du Staubach! répliqua La Fléchelle; un mince filet d’eau, de haute taille, c’est vrai, mais qui n’arrive pas même à vous défriser les cheveux; c’est une cascade poitrinaire.

—Moi, dit un des deux naturels d’Épernay, comme Athanase je viens de voir la chute du Rhin; comme monsieur de l’orphéon, j’ai vu le Staubach à Lauterbrunn; tout aussi bien que M. Canaple, j’ai, ce matin, longé l’Aller-Heiligen; tout cela est assez gentil, mais autrefois, en Égypte, avec mon père, alors au service de Méhémet-Ali, j’ai visité les cataractes du Nil. Après les cataractes du Nil, messieurs, il faut tirer le rideau: ce sont les plus belles cascades du monde.

—Oh! fit Baldaboche, qui jusqu’alors n’avait pas été prodigue de ses paroles, les cascades du Niagara sont encore pien meilleures; je l’ai entendu raconter dans des livres de voyaches

Devant les cascades du Niagara chacun courba le front; le premier prix de cascades leur fut décerné à l’unanimité, et, pour ma part, je me sentis un peu honteux de mon admiration de Parisien pour celles d’Aller-Heiligen.

Brascassin n’avait pas pris part à la discussion. Son chapeau abaissé sur ses yeux, il restait muet, appuyé des deux coudes contre le talus qui nous servait de dossier.

«Ce que je trouve de vraiment choli et même de pien peau dans ce pays, reprit l’homœopathe, encouragé par son succès, savez-vous quoi? c’est les montagnes.

—Allons donc! mesquines! mesquines! lui répliqua un autre; elles sont à peine à la hauteur des puys de l’Auvergne; tenez, voyez d’ici, à l’horizon, les ballons des Vosges; pour moi, je les préfère.

—Vous n’avez jamais vu les Pyrénées? dit un troisième; le cirque de Gavarnie, à la bonne heure! Vive le cirque de Gavarnie!

—Que direz-vous donc des Alpes, messieurs? objecta l’orphéoniste, qui s’était donné pour mission de soutenir la cause sainte de l’Helvétie. Les Alpes ne feraient qu’une bouchée de vos puys d’Auvergne, de vos ballons des Vosges et de vos montagnes des Pyrénées, en y mettant celles de la forêt Noire comme assaisonnement.

—Oui, très-bien, accordé! riposta La Fléchelle. Vive la vieille Helvétie, sa liberté, ses fromages et sa Yungfrau! Il paraît cependant que vos Alpes ne sont que des mottes de terre assez bien venues, si on les compare aux Andes du Pérou, aux Cordillères.... Le Chimboraço!... Ah! ah! messieurs, le Chimboraço!»

Le premier prix de montagnes allait être accordé au Chimboraço lorsque Brascassin, sortant de son immobilité:

«Que venez-vous parler de vos Cordillères et du Chimboraço? Il est des montagnes bien plus hautes encore!

—Lesquelles? nous écriâmes-nous.

—Les montagnes de la lune, messieurs!»

Et tout à coup, s’échauffant sous une indignation de poëte, qui m’étonna chez un marchand de vin d’Épernay: «Ah! tenez, poursuivit-il, la peste étouffe tous ces faux amis de la nature qui ne savent admirer que par comparaison! qui déprécient ce qu’ils ont sous les yeux au profit de merveilles que, le plus souvent, ils n’ont pas vues, qu’ils ne verront jamais! qui crachent sans cesse dans notre admiration pour nous en dégoûter! Si vous vous extasiez devant un beau site de la Touraine ou de la Bretagne, même des environs de Paris, où il y en a tant, ils viennent jeter dessus, pour l’éclipser, les vallées de l’Arno, le Pausilippe, tous les Tibre et tous les Tivoli possibles. Rêvez-vous devant un petit ruisseau, à peine visible, à peine murmurant sous les touffes d’herbes et de fleurs qui frangent ses bords, ils vous le noient aussitôt sous un débordement du Rhin, du Rhône et du Danube réunis. Est-ce qu’une petite chaumière moussue, entourée de quelques arbres, avec sa cheminée qui fume, et dont la vitre s’illumine sous un rayon du soleil couchant, n’intéresse pas aussi vivement le regard que le château princier le plus splendide au milieu de son vaste parc? Non, ils ne sont pas de vrais voyageurs, de vrais artistes, ceux-là qui, avec un chef-d’œuvre de Dieu ou des hommes sous les yeux, n’éprouvent d’autre sentiment que le regret de ce qu’il ne leur est pas donné de voir. C’est de l’ingratitude envers la Providence!

—Bravo, Brascassin!» cria Athanase. Les autres se courbèrent sous la réprimande qu’ils avaient méritée.

Moi, j’étais ému. Décidément cet homme me devenait tout à fait sympathique. Je me levai et, pour la seconde fois de la journée, j’allai lui tendre la main. Il me comprit mieux qu’à ma première et maladroite démonstration, et son étreinte cordiale répondit à la mienne.

Nous étions amis.

Comme réparation due aux montagnes de la forêt Noire, nos gens avaient décidé de profiter du reste du jour pour visiter la Hornisgrinde, la plus élevée d’entre elles, et dont les crêtes du Mumel-See ne sont que le marchepied. Du haut de la Hornisgrinde, on voit distinctement le clocher de Strasbourg, nécessairement. Je l’avoue, pour l’instant, le clocher de Strasbourg, j’aurais désiré le voir de moins haut et de plus près. Si j’avais pris le chemin de fer ce matin, je serais maintenant à Nancy, à Épernay peut-être. J’en avais assez de l’ascension; comme le héros de Corneille, j’aspirais à descendre. Sous prétexte de crayonnage, mon album à la main, je restai en place, me contentant de les suivre du regard sur les premières rampes de la montagne, et regrettant fort que Brascassin les eût accompagnés.

Le petit La Fléchelle, la tête haute, brandissant son bâton ferré, précédait la bande des explorateurs en se démenant avec des façons de tambour-major. Il espérait peut-être que sa bosse, comme la perruque de l’abbé Porquet, allait un instant devenir le point culminant de cette partie du globe.

Hélas! il n’eut point cette satisfaction.

Une demi-heure plus tard, nos gens étaient de retour au lac, et le guide, assez semblable à un montreur de singes, portait M. de La Fléchelle assis sur son épaule. Une défaillance subite avait pris au petit homme, avec accompagnement de crampes dans les jambes, résultant, affirmait l’homœopathe, d’une expansion excessive de fluide magnétique, causée par une trop grande absorption de séve végétale, qui ne s’élaborant qu’avec peine dans les cavités thoraciques, vu la raréfaction de l’air des montagnes, avait brusquement passé de la pléthore aiguë à l’annihilation des forces musculaires.

Le mot courbature eût suffi, je crois.

Au Hirsch, où nous n’arrivâmes guère qu’avec la nuit, la table était dressée pour nous, et devant chaque couvert figurait une bouteille de vin de Champagne de la maison Le Brun, d’Avize, celle avec laquelle Brascassin était le plus particulièrement associé. «Le vin Le Brun, disait-il, est le vin le plus honnête et le plus consciencieux de la Champagne.»

Cette surprise, préparée dès la veille par notre inappréciable compagnon, dont l’influence vinicole s’étendait aussi bien sur les humbles gasthaus de la forêt Noire que sur les riches hôtels de la plaine, nous mit tous de belle humeur et fit, par enchantement, disparaître nos fatigues de la journée, excepté toutefois pour M. de La Fléchelle, à qui on dut dresser un lit de repos dans un des coins de l’immense salle du Hirsch, aussi bien dortoir que réfectoire. Lui-même, je lui rends cette justice, eut le bon esprit d’applaudir à notre entrain.

Pendant le cours du repas, les mots vifs et mousseux ne manquèrent point. Tout en y apportant sa bonne part, Brascassin les attribuait moins encore à notre esprit naturel qu’à la vertu spécifique de son vin de prédilection. Il en reconnaissait l’effet dans nos réparties plutôt gaies que folles, spirituelles sans exagération. Il avait établi tout un système d’observations touchant l’influence exercée par les divers vins de Champagne sur les élucubrations du cerveau, et prétendait pouvoir reconnaître si tel mot plaisant, telle boutade humoristique, étaient nés sous l’influence du vin mousseux ou du vin crémant. Au besoin, il aurait pu signaler la localité exacte du département de la Marne où ce mot, cette boutade avaient d’abord été confectionnés et mis en bouteille, non-seulement à Reims, Épernay, Avize ou Sillery, mais dans la plus minime de leurs subdivisions. Selon lui, le moët pousse plus à l’imagination qu’à la gaieté; le montebello fait plus rêver que parler; le cliquot tourne facilement à la politique: ainsi de vingt autres vins moins fameux qu’il rangeait sous les dénominations générales de vins facétieux, vins égrillards et même de vins inconvenants.

Ce système œnologique nous amusa beaucoup et donna lieu à une foule d’observations folles; mais lui, Brascassin, en les rétorquant, ne se départit pas d’une sorte de gravité qui lui semblait habituelle.

Cet homme, je l’avais jugé d’abord devoir être un loustic vulgaire; ses relations mystérieuses avec Thérèse, les confidences de messieurs les habitués de la maison Lebel étaient loin de m’avoir favorablement disposé envers lui.

Entraîné à sa poursuite par un mouvement déplorable de curiosité, surpris vis-à-vis de moi-même d’être revenu si vite sur son compte, j’essayais en ce moment, tout en buvant son vin, qui était excellent, de définir sa nature vraie.

Évidemment, sa nature était complexe. Il y avait à la fois en lui un artiste, un poëte et un commis-voyageur, un philosophe et un bouffon; mais le bouffon se dissimulait sous le manteau du philosophe; sa pensée riait plus que son visage. Ces mélanges d’instincts et de facultés, ces bizarreries d’organisation ne doivent pas être aussi rares qu’on le croit communément; si les hommes étaient faits tout d’une pièce, comme on nous les représente dans les grandes comédies à caractères, la plupart d’entre eux seraient-ils restés une énigme indéchiffrable pour le penseur? Quels que fussent les antécédents de Brascassin, sa position sociale, aussi étrange que le reste quand on le savait sorti de l’École polytechnique, il joignait à une haute intelligence un cœur excellent. Pour le prendre au sérieux, je n’avais aujourd’hui qu’à me rappeler le cimetière de Laaken. Non, je n’avais pas à me défendre du sentiment d’affection qui me poussait vers lui!

Je ne savais point encore ce qu’il valait comme poëte.

Au dessert, sur mon invitation, il nous chanta quelques-unes de ses chansons. Elles respiraient la gaieté, la verve, la franchise, comme celles de Désaugiers, père ou fils. Au moment de l’explosion la plus joyeuse, un éclair de sentiment y brillait tout à coup, rappelant ainsi les mélodies ravissantes de Nadaud; le rire aux lèvres, une larme à la paupière, dans notre enthousiasme, nous en répétions les refrains à tue-tête, de façon à être entendus des fées du lac. La Fléchelle lui-même, qu’on oubliait dans son coin, pour ne pas s’avouer vaincu, entonnait les chœurs avec nous. Jamais les marchands de bœufs, habitués ordinaires de l’endroit, n’avaient fait retentir d’autant de bruit la grande salle du Hirsch.

Déjà, à plusieurs reprises, nos voituriers nous avaient avertis que la nuit se faisait noire, que pour traverser sûrement les vallées de Seebach et de Kappel il fallait avoir l’œil sur la tête de son cheval; nous n’en tenions compte:

«Encore une chanson! encore une bouteille de champagne!»

Enfin on se leva de table, et les voituriers firent claquer leurs fouets.

Le docteur Baldaboche, que nous avions vainement essayé de griser, qui n’avait reculé devant aucune rasade, qui avait ingurgité trois pleines bouteilles Le Brun, sans en ressentir plus d’émotion que n’eût fait dans des conditions identiques ma boîte de fer-blanc, nous déclara alors son client incapable, pour le moment, de supporter les cahots de notre patache.

Il refusait de se séparer de son malade.

Athanase ne voulait point quitter son ami La Fléchelle.

Brascassin était résolu à suivre l’exemple de son ami Athanase.

Les deux naturels d’Épernay auraient cru forfaire à l’honneur en se séparant de leur ami Brascassin.

L’orphéoniste se trouvait bien où il était, et jurait de passer la nuit à table.

Malgré ma résolution de résister à tout nouvel entraînement, que pouvais-je faire seul contre cette formidable majorité?

La parole fut donnée à Brascassin pour une motion d’ordre.

«Messieurs, laisser La Fléchelle à Seebach, retourner sans lui à Achern, serait un acte odieux que la postérité la plus reculée nous imputerait à crime. Mais le savant docteur répond que demain son client, grâce à quelques juleps de bouleau et de peuplier, sera debout et alerte. Ne pouvant plus compter sur nos voitures, je propose pour demain de gagner tous, pédestrement, non plus Achern, dont la route ne nous est que trop connue, mais Appenweier, plus proche de nous, et où le chemin de Bade s’embranche à celui de Kehl; nous pouvons ainsi, avec économie de temps, acquérir une connaissance intime de la forêt Noire.»

Un hourra unanime accueillit la proposition.

Les voitures congédiées, l’hôtelier jeta quelques matelas sur le plancher de notre salle à manger. Une heure après, nous gisions tous étendus, et fort mal à notre aise, sur nos couchettes improvisées, où des serviettes nous tenaient lieu de draps.

Seul, l’orphéoniste, fidèle à son serment, resta à table, en compagnie d’un énorme pot de bière et d’un petit flacon de kirsch.

Et moi, en m’endormant, je me disais que, si j’avais pris le chemin de fer à Achern, je serais maintenant à Paris, peut-être à Marly-le-Roi.