IV

Je parviens enfin à raconter à Antoine mes aventures de voyage. — Un nid de serpents. — Je renonce à écrire l’histoire du grand margrave. — Un accès de somnambulisme. — Retour à la légende. — Comment j’entre en collaboration avec le jeune Hoël-Jagœrn.

«Mon maître est pur comme l’enfant qui vient de naître, mais les voyages l’ont rendu profondément vicieux.»

«Sais-tu, me dit Antoine après cette citation, quel est l’auteur de la sentence et à qui s’adresse l’apostrophe?»

A cette double proposition, formant un attelage boiteux, je reconnus la logique ordinaire de mon fidèle serviteur. «Oui, poursuivit Antoine, voilà en quels termes, ce matin, ton vieux Jean appréciait tes vertus; il m’affirmait que, follement épris d’une servante d’auberge, tu l’as enlevée. Si je dois croire à ses almanachs, cet homme pur comme l’enfant qui vient de naître, outre bien d’autres méfaits, est coupable d’un rapt, du rapt d’une servante d’auberge!»

Le moment était venu de mettre en avant ma justification. A la suite de notre visite aux ruines, mon terrible ami et moi, nous étions seuls dans notre chambre commune. Cette histoire que déjà j’avais contée, sommairement il est vrai, à mon Sicambre du pont de Kehl, à mon boutiquier, à l’inspecteur du parc de Carlsruhe, au conducteur de ma chaise de poste, et, depuis, un peu à Thérèse, un peu à Junius, un peu à Athanase, un peu à Brascassin, il me fallut la reprendre en sous-œuvre et dans tout son développement depuis mon départ de Paris.

Tous les détails de ma longue odyssée, le récit de mon séjour à Carlsruhe, où j’avais retrouvé Thérèse Ferrière; à Bade, où j’avais résolu d’écrire l’histoire du grand margrave; même les aventures de mon chapeau, de ma montre, de mon parapluie, de ma boîte de fer-blanc, Antoine entendit tout, écouta tout avec une attention qui me surprit. Je revins alors sur la pensée que j’avais d’écrire l’histoire de Louis-Guillaume, et, prenant parmi mes notes de voyage certaine lettre datée de Bade, je la lui présentai.

Elle était à son adresse. Tandis qu’il la parcourait, je tirai de ma poche, où je l’avais oubliée pendant vingt-quatre heures, celle que je lui avais écrite de la scierie du village de ***. Il regarda la suscription et fit un mouvement:

«Tu m’écrivais donc tous les jours? Et pendant ce temps, je restais sans nouvelles de toi! Tu fais collection de tes autographes, à ce qu’il paraît?»

Puis il sembla se recueillir. J’attendis ma sentence.

Après quelques instants de méditation:

«Voici mon opinion, me dit-il: à Épernay tu t’es assis sur un nid de serpents: tu es tombé en plein au milieu de ce temple de la Pure Vérité dont Ernest Forestier m’a parlé autrefois et qui n’est autre chose qu’une protestation burlesque contre la raison pure de l’école philosophique. Ton ingénieur à Noisy-le-Sec, comme sur le pont du Rhin, ton soi-disant Athanase à Épernay, comme sur les routes de la forêt Noire, ce charmant M. Brascassin lui-même, aussi bien que le petit bossu, tous ces gens-là se sont moqués de toi. As-tu été leur dupe? je n’oserais le dire; leur jouet? je l’affirme. Un bonhomme courait la pretantaine, facile à l’amorce, assez joyeux compagnon; le rencontrant sur leur chemin, ils l’ont attiré dans leur orbite, comme ces astres errants qui, en décrivant leur parabole, entraînent après eux de petits météores vagabonds. Ils se rendaient à leurs affaires ou à leurs plaisirs, et toi, sous leur impulsion, tu te trouvais à Strasbourg quand tu croyais retourner à Noisy-le-Sec, et à Wildbad quand tu croyais retourner à Strasbourg. C’était une partie de volant, et tu n’étais pas la raquette, respectable étourdi!

—En tout cas, lui dis-je, je ne sais rougir que de mes torts, non de ceux des autres.

—Arrivons au chapitre important, reprit Antoine, à ton margrave Louis-Guillaume. Tu veux être historien! As-tu réfléchi aux exigences de la tâche? es-tu bien décidé à y satisfaire résolûment?

—Résolûment! lui répondis-je la tête haute et la main levée, comme prêt à m’engager par un serment.

—A la bonne heure! Vivat! s’écria-t-il en venant à moi les bras ouverts. Voilà une bonne résolution. Dans mon estime, Augustin, tu viens de grandir de dix coudées.... Mais que dira Madeleine?

— Quoi! Madeleine!...

—Ton héros est Allemand, les principaux documents dont tu auras besoin sont écrits en allemand; il te faut donc, avant tout, songer à apprendre cette langue. Où le peux-tu mieux faire qu’en Allemagne! Puisque t’y voilà, restes-y. C’est l’affaire de trois ou quatre ans au plus. Moi, je te promets de venir chaque année passer un mois avec toi; maintenant Madeleine consentira-elle à s’expatrier?»

Un peu étourdi de la conclusion, je baissai la tête et murmurai:

«Est-il donc indispensable de savoir l’allemand?»

Antoine fit un mouvement de recul, fronça les sourcils, divisa sa barbe en deux parties, comme lorsqu’il prenait ses grands airs olympiens, et me foudroyant du regard:

«S’il est indispensable de savoir l’allemand pour écrire une histoire allemande? Est-ce ainsi que vous prétendez connaître les exigences de votre rôle? A quelle source emprunteriez-vous donc les faits? Halte-là, monsieur; vous ne voulez pas, j’espère, comme certains habiles que nous connaissons, vous faire le rhabilleur d’ouvrages déjà publiés, en prendre le plan, la marche des événements, le développement des idées, en accommodant le tout, tant bien que mal, à la sauce de votre style? C’est là piller les historiens, mais non écrire l’histoire. Ce métier de corsaire n’est pas digne de toi, mon Augustin. Aie la force de te résigner à quatre ans d’Allemagne ou renonce à ton héros turcophage. Poëte, retourne à tes contes bleus! Je le préfère mille fois.»

O déesse Raison, en t’adressant à moi empruntes-tu de préférence la grosse voix d’Antoine Minorel; ou cette grosse voix elle-même, avec son souffle puissant, aide-t-elle à faire entrer plus rapidement et plus profondément la conviction dans mon esprit? Je ne sais; mais il se fit tout à coup un revirement dans mes idées; en cessant de vouloir planer trop haut, en rétrécissant leur vol, elles me semblèrent se caser plus à l’aise sous la boîte osseuse de mon cerveau; je reconnus qu’Antoine était dans le vrai, disait vrai; j’acceptai son ultimatum et, sans beaucoup d’hésitation, je donnai congé au grand margrave. Quatre ans d’Allemagne, et surtout de langue allemande, me paraissaient trop lourds à porter.

Je n’étais plus historien; j’avais le droit de redevenir légendaire. A quoi bon ce droit, quand le temps allait me manquer, quand je touchais à l’heure de ma rentrée en France?

Qui l’eût prévu? avant la fin de cette même journée, déjà aux trois quarts de son cours, une belle légende allait venir me trouver à domicile, et au milieu de circonstances étranges, inespérées. Je n’aurais pas manqué d’en remercier la Providence, si la Providence ne me l’avait fait acheter à des conditions singulièrement humiliantes.

Pendant notre dîner on nous distribua le pain en portions tout à fait minimes; nous aurions pu nous croire à Londres. «Le repas sans pain, nous dit Junius, est une tradition historique d’Heidelberg.» Ce mot semblait annoncer une légende; je me sentais sur une piste. Cependant je n’osais interroger; je craignais qu’Antoine ne me trouvât bien prompt à retourner à mes anciennes idoles.

Au dessert, il nous quitta pour rejoindre ce chimiste auquel il avait manqué de parole le matin.

Resté seul à table avec Junius, je le remis sur le chapitre du repas sans pain. Ce repas, dont on ne conserve que trop bien la tradition dans le pays, avait été donné par l’électeur Frédéric le Victorieux; mais Junius ne savait rien de plus de lui, sinon que le tombeau dudit électeur se voit encore à Heidelberg, dans l’église neuve des jésuites, autrefois des récollets, et que sur la route de Manheim on montre la place signalée par sa dernière grande victoire.

Cette réponse m’attrista. L’électeur Frédéric me convenait à merveille. Passer de la grande histoire à la légende historique, et du vainqueur des Turcs à cet autre victorieux, c’était déchoir à peine. Mais qui pouvait me venir en aide si Junius, cette encyclopédie vivante du grand-duché, se déclarait impuissant?

«Attendez donc! me dit alors celui-ci en se touchant le front.... ce serait fort singulier!»

Et je le vis sourire.

«Vous rappelleriez-vous! lui dis-je.

—Je me rappelle Mme Hoël-Jagœrn, me répondit-il en m’interrompant; vous savez, cette excellente femme qui pense que vous avez tort de battre les enfants?»

Jean, qui nous servait le café, poussa un cri d’horreur et se voila la figure.

«Eh bien? dis-je à Junius.

—Eh bien, Mme Jagœrn a un fils...

—Je sais, je sais....

—Ce fils s’occupe de l’étude de la langue française, comme vous avez été à même de vous en apercevoir.»

Je haussai les épaules d’un air de pitié et de dédain.

«Ce matin même, continua Junius, j’ai promis à sa mère de lire une composition assez importante du jeune Fritz, pour lui en signaler les fautes trop grossières. Le paquet était déjà à l’hôtel avant notre retour. J’en ai parcouru quelques lignes à peine; c’est une traduction en français d’un historien allemand, et, si je ne me trompe, le héros est un comte palatin du nom de Frédéric. Est-ce Frédéric Ier? je l’ignore; si vous voulez vous charger de vérifier le fait?

—Fi! abomination! m’écriai-je, moi entrer en relation quelconque avec ce petit misérable? Jamais!

—Ainsi soit-il!» dit Junius, achevant de tremper l’extrémité de ses doigts dans son rince-bouche.

Et il sortit en se frisant la moustache.

Jean me regardait avec stupéfaction. Je lui dis d’allumer les flambeaux, et que je le laissais libre de son temps pour le reste de la soirée.

«Monsieur attend quelqu’un? me dit-il d’un air navré.

—Qui veux-tu que j’attende? Je ne connais personne dans ce pays.»

Il hocha la tête d’un air de doute. Sa confiance en moi était bien altérée depuis qu’il me savait si profondément vicieux.

Lorsqu’enfin il se décida à me laisser seul, je l’entendis qui murmurait le long des escaliers: «Battre un enfant! mon maître!... ah!»

Lui parti, j’allume les flambeaux, ce que, dans son trouble, Jean avait négligé de faire; je songe à prendre note de tout ce que Wolfsbrunnen, Molkenkur et le château m’avaient offert de curieux à enregistrer; je m’assieds à ma table, je trempe ma plume dans l’encre; mais au bord des eaux de Wolfsbrunnen, sur la plate-forme de Molkenkur, au milieu des ruines d’Heidelberg, je ne vois plus rien qu’un affreux petit diable qui court ou sautille sur une jambe en poussant des cris lamentables. Ma pensée se fixe obstinément sur lui; je me demande ce que peut être l’œuvre de cet écolier furibond; je regrette de ne point avoir accepté l’offre de Junius. Il n’est plus temps, après un refus aussi formel. D’ailleurs, cette traduction prétendue est restée dans la chambre de Junius; y pénétrer en son absence et sans son autorisation constituerait sinon un fait d’indélicatesse, du moins un manque de savoir-vivre.

Tout en faisant ces réflexions, j’avais pris une des bougies placées sur ma table, j’avais ouvert la porte de Junius et je rôdais dans sa chambre, semblable à un somnambule qui, sans conscience de ses actes, agit par des mouvements purement automatiques.

Sur la commode un cahier de papier, déprisonné de son cordon de soie, s’étalait. La couverture, d’un jaune sale, illustrée de hachures à la plume, de nez, de bouches, de parafes, de bonshommes, de maisons, dénotait l’œuvre d’un écolier plutôt que celle d’un diplomate. On pouvait s’y tromper cependant. Plus d’un illustre s’est exercé dans ce genre. Je possède deux dessins autographes: l’un représentant un bohémien grotesque, exécuté par M. Victor Hugo à une séance de la chambre des pairs; l’autre, un âne regimbant, sur papier de chancellerie, et dû à la plume princière de M. Talleyrand de Périgord, durant le congrès de Vienne.

A la rigueur, je pouvais donc m’y tromper. Peu curieux de violer les secrets de l’État, je soulevai d’une main discrète le premier feuillet; le nom de Fritz Hoël-Jagœrn frappa mon regard. Le doute ne m’était plus permis.

Le début m’apprit que c’était bien à Frédéric le Victorieux que j’avais affaire; mais plus j’avançais dans ce grimoire plus je n’entrevoyais qu’une biographie sèche, aride; du repas sans pain, il n’en était point question; la légende semblait complétement absente de cet insipide récit où les germanismes et les barbarismes gallicans se heurtaient l’un contre l’autre aussi bien que les armées belligérantes, où rien ne s’adressait à l’imagination. Découragé, j’allais jeter là le manuscrit, que je ne consultais plus que du pouce, lorsque, comme un point lumineux, le nom de Claire de Tettingen se détacha d’une des pages et m’apparut!

Je tenais ma légende.

La propriété littéraire jouissant aujourd’hui, dans leur plénitude, de ses droits internationaux, je me vois contraint, à ma profonde humiliation, de reconnaître ici pour mon collaborateur M. Fritz Hoël-Jagœrn, cet affreux gamin enragé que l’on sait.

Si des erreurs de faits ou de chronologie déparent ce récit, c’est à lui, à lui seul, qu’on devra les attribuer.


V
Claire de Tettingen.

Un jour, du côté d’Heidelberg, dans cette partie de la forêt Noire qui, alors, descendait jusqu’au Necker, des valets de vénerie, après avoir exercé leurs chiens, leur distribuaient la pitance. Un de ces chiens, braque énorme, au râble épais, aux crocs acérés, s’était écarté des autres pour n’être point troublé dans son repas, ou pour l’enfouir dans quelque terrier.

Les valets l’entendirent bientôt pousser des aboiements furieux; courant au bruit, ils le trouvèrent aux prises avec une jeune fille qui, quoique mordue et déjà tout ensanglantée, lui disputait obstinément sa miche de pain noir.

Depuis plusieurs jours, la malheureuse enfant n’avait eu d’autre refuge que les roches buissonneuses de la forêt, d’autre nourriture que des fruits sauvages; ses vêtements, maculés de fange, tombaient en lambeaux. Les valets la conduisirent devant le maître chasseur, qui arrivait en ce moment, suivi d’une escorte.

«Qui es-tu? lui dit celui-ci.

—Je me nomme Claire; mon pays est la Souabe; j’habitais notre métairie de Tettingen avec ma mère, lorsque, tour à tour, les bandes armées de l’évêque de Metz, du duc des Deux-Ponts et les archers de Lutzelstein vinrent s’y établir. Ils ont tout brûlé, tout saccagé. Un fidèle serviteur nous restait; ils l’ont emmené avec eux. Forcées de fuir, nous avons essayé de gagner le Palatinat; mais de la Souabe aux rives du Necker, notre route n’a été qu’un désert semé de ruines fumantes; la guerre avait passé par là; maudite soit la guerre!... En traversant cette forêt, ma mère est tombée, épuisée de forces.... Ma mère a faim.... ma mère se meurt faute d’un morceau de pain.... Pourquoi les chiens de tes meutes mangent-ils du pain alors que mère en manque?»

Tandis qu’elle parlait ainsi, la poitrine haletante, la voix entrecoupée, le chasseur attachait sur elle un regard profond et sombre. Après avoir écarté d’un geste les gens de son entourage:

«Jeune fille, lui dit-il, te sentirais-tu capable d’un grand dévouement envers celui qui assurerait à ta mère l’aisance et le repos?

—Je lui donnerais ma vie! s’écria Claire.

—C’est justement le sacrifice de ta vie qu’il me faut. Seras-tu prête à mourir quand je l’exigerai?

—Je le jure!»

Ce chasseur n’était autre que Frédéric Ier.

Frère du dernier palatin, il avait d’abord gouverné l’électorat en qualité de régent pendant la minorité de son neveu Philippe. Encouragé dans ses idées d’ambition par d’heureux pronostics puisés dans des livres de cabale dont il faisait son étude favorite, il usurpa le sceptre électoral, s’engageant toutefois à reconnaître pour unique héritier le fils de son frère, Philippe, encore enfant.

Une première ligue de princes allemands s’était formée contre lui; il en triompha dans les champs de Phedersheim, et mérita là ce surnom de Victorieux, qui devait lui rester. De nouveau, une coalition formidable venait d’envahir ses États. Au nombre de ses ennemis, cette fois, figuraient non-seulement l’évêque de Metz, le margrave de Bade, Louis le Noir, duc des Deux-Ponts, son propre cousin, mais les ducs de Wurtemberg, de Lutzelstein, de Bavière, le pape Pie II lui-même, et jusqu’à l’empereur Frédéric IV.

Le 14 juin 1461, Frédéric Ier les battit tous complétement à Seckenheim, près d’Heidelberg.

La fortune lui restait donc fidèle; le peuple l’acclamait comme son libérateur; ses soldats en avaient fait leur idole; ses ennemis, humiliés, abattus, étaient pour la plupart devenus ses captifs.

Pourquoi alors une sombre pensée fixait-elle sur ses traits, naguère souriants, épanouis, le masque de la désolation?

Selon les uns, depuis son usurpation, son bon ange l’avait abandonné, le laissant seul chercher ses inspirations dans ses grimoires cabalistiques; selon les autres, la vue du Palatinat ravagé par les soldats de Bade, du Wurtemberg, de la Bavière, la famine qui menaçait de devenir générale, telle était la cause de ses tristesses.

Les uns et les autres pouvaient avoir raison, et cependant une souffrance plus personnelle, plus terrible, se mêlait à celles-là.

Une maladie, rare alors, et qui ne s’attaque guère aux princes et aux victorieux, l’idée du suicide tourmentait ses jours et surtout ses nuits. Aux approches du soir, il ne longeait pas une rivière, un lac, sans que le démon du vertige l’appelât impérieusement à lui.

A Manheim, où il avait fixé sa résidence, à travers les ténèbres, il s’aventurait parfois sur le vieux pont de bois, dont les hautes palissades en garde-fous semblaient devoir mettre obstacle à toute tentative désespérée. Là, il essayait d’habituer son regard à ce miroitement de l’eau, image de ses propres pensées, pleines de trouble et de confusion. Parfois aussi il allait s’asseoir non loin des bords du Necker, sur un tronc d’arbre renversé, se retenant aux branches, tentant l’épreuve, espérant d’en sortir vainqueur comme de ses autres luttes. Vain espoir! Peu à peu ses doigts se détachaient de la branche à laquelle ils se tenaient crispés; il se levait; mû par une force irrésistible, il se dirigeait vers le fleuve.... mais de fidèles serviteurs veillaient sur toutes ses escapades nocturnes, et se trouvaient là à temps pour lui barrer le passage et le ramener au palais.

Il avait beau faire, le Victorieux, dans sa lutte contre le démon qui l’obsédait, il se sentait vaincu.

Or, à cette époque, il n’était bruit en Allemagne que du moine magicien Siegfried, aussi versé dans les sciences occultes qu’Albert le Grand, et jouissant, comme celui-ci, d’une haute réputation de sainteté.

Frédéric l’appela à sa cour; il en fit à la fois son astrologue et son confesseur.

L’astrologue lui prédit sa prochaine victoire de Seckenheim; le confesseur reçut l’aveu de ses fautes et de ses terribles tentations. Il lui imposa une pénitence pour les unes et lui indiqua un remède contre les autres. Mais ce remède, malgré le caractère sacré dont semblait se revêtir le moine magicien, aurait pu passer moins pour une inspiration du ciel que de l’enfer. Il fallait qu’une jeune fille se dévouât à la place du palatin et donnât au démon des eaux la victime qu’il réclamait.

Ce sacrifice expiatoire, quoique renouvelé des Grecs, tenait surtout aux anciennes coutumes de la vieille Germanie, à laquelle les Iphigénies n’ont pas manqué.

Frédéric venait de trouver la victime volontaire.

Toutefois, craignant que Claire ne revînt sur cette parole donnée dans un accès de désespoir et presque d’égarement, il la conduisit, vêtue de blanc, à l’église des récollets d’Heidelberg, où, après avoir communié, elle renouvela entre les mains de Siegfried son serment de mourir, dès que le prince lui en intimerait l’ordre.

Comme ils rentraient au château: «Êtes-vous bien sûr qu’elle vous aime? dit le moine à Frédéric.

—Est-il donc besoin qu’elle m’aime? répliqua celui-ci avec un mouvement de surprise.

—C’est là une condition indispensable au succès. Ne vous ai-je point parlé d’un dévouement? Qui dit dévouement dit amour. Qu’elle vous aime, et, en même temps que l’amour, le démon qui est en vous passera en elle.

—Puisqu’il le faut, elle m’aimera,» répondit l’orgueilleux palatin.

Bien des femmes l’avaient aimé à l’époque de sa verte jeunesse; au milieu de sa gloire rayonnante, s’il daignait aujourd’hui tourner vers la pauvre fille son front désassombri, l’amour viendrait de lui-même.

Les choses ne devaient pas aller aussi vite qu’il le supposait.

Il fit donner à Claire un emploi à sa cour, et feignit de se plaire dans son entretien. Quoiqu’on en glosât à Heidelberg, dans ses courses du matin il se faisait accompagner par elle, lui contant ses chagrins passés, ses espérances pour l’avenir. Flattée de cette haute confiance, Claire lui prêtait toute son attention; cependant, malgré elle, sa pensée parfois se détournait ailleurs. Elle songeait à sa mère; elle se demandait quel besoin le palatin avait du sacrifice de sa vie, et pourquoi, après lui avoir fait jurer qu’elle mourrait à son commandement, il ne semblait plus s’occuper qu’à lui rendre la vie facile et douce.

Un jour qu’il avait chassé à l’oiseau dans ses domaines du Rhin, la nuit vint et les trouva tous deux errants dans les bois. Les compagnons du prince avaient cru devoir s’éloigner, par discrétion peut-être. Sous un rayon de la lune, Frédéric vit, à mi-côte, se dessiner le château de Vautsberg, dans lequel il avait été élevé. Quoique l’heure fût celle du danger, quoique le Rhin, large et profond, se plaçât entre lui et le château, il marcha en avant et, s’appuyant sur une balustrade placée près du gouffre, il resta quelques instants immobile, les yeux fixés sur le vieux manoir. Mais bientôt ses yeux, en s’abaissant, rencontrèrent le fleuve, dont chaque flot semblait l’appeler sourdement, dont chaque remous semblait creuser devant lui le chemin qu’il devait suivre. Il tressaillit dans tous ses membres et poussa un cri. Effrayée, Claire s’élança vers lui et se suspendit instinctivement à son bras.

«Voici le moment venu, lui murmura-t-il à l’oreille. Claire, m’aimez-vous?»

Elle fit un pas en arrière; il la retint: «M’aimes-tu? répéta Frédéric.

—Monseigneur, ma reconnaissance vous est acquise. J’ai promis de mourir quand vous l’exigeriez, rien de plus. Je n’aime et n’ai jamais aimé que celle-là que votre générosité a rétablie dans son manoir de Tettingen.»

Sinon à la guerre, le palatin se décourageait facilement devant l’obstacle. D’ailleurs, cette fille de Souabe, il la revoyait toujours telle qu’elle lui était apparue la première fois, avec ses vêtements délabrés et son regard fiévreux, et dans sa galanterie il avait dû près d’elle manquer forcément de franchise et de bien joué. Puis, quel lien de tendre affection pouvait rattacher la victime au bourreau?

Se tournant d’autre part, il résolut, dans ses nouvelles visées, de se faire aimer d’abord, et de n’exiger l’abnégation et le sacrifice que comme preuve corroborante de la sincérité de cet amour. Cette marche lui parut plus logique que la première; elle l’était en effet.

Sans chercher ni loin ni longtemps, il trouva à Manheim, comme à Heidelberg, des jeunes femmes, coquettes ou ambitieuses, qui à son premier mot d’amour répondirent par un cri de joie; mais essayait-il de poser ses conditions de dévouement, elles se sauvaient épouvantées, le croyant fou, à moins qu’elles n’éclatassent de rire, le supposant seulement dans son jour de belle humeur.

Frédéric était plus que jamais retombé dans ses idées noires; un incident vint l’en distraire, en caressant son juste orgueil de triomphateur.

Curieuse de voir de près ce glorieux batailleur dont les coups avaient porté jusqu’à Rome, une princesse italienne de grand renom et de grande beauté fit un matin son entrée à Heidelberg. Frédéric la reçut comme Salomon la reine de Saba, se déclarant son vassal, et l’accompagnant partout où il lui plaisait d’aller. A première vue, la princesse avait pris Claire en affection; il la lui donna pour suivante, et la pauvre enfant subit cette mortification de les escorter humblement tous deux dans ces mêmes bois, dans ces mêmes promenades où naguère Frédéric l’entretenait de ses soucis, de ses espérances, entremêlant le tout de quelques mots de galanterie, qu’elle l’entendait aujourd’hui prodiguer à une autre.

La noble Italienne n’avait garde de s’effaroucher des tendres propos du palatin, et même de dissimuler le plaisir qu’elle en éprouvait. Elle partit cependant avant qu’il eût osé lui proposer de se jeter à l’eau en son lieu et place. Ce ne sont pas là des propositions à faire à une princesse.

Peu de temps après, il consulta de nouveau son moine astrologue:

«J’ai passé l’âge où l’on trouve des femmes enamourées jusqu’à l’immolation; le même vertige me poursuit de plus en plus. Pensez-vous que les voyages me seraient un préservatif? Peut-être le démon qui m’attire n’habite-t-il que les eaux du Rhin et du Necker.

—Vous voulez essayer des fleuves d’Italie, lui répondit Siegfried, lisant dans sa pensée; autant que le démon des eaux le démon du mariage vous tente aujourd’hui. Eh bien, je vous le prédis, dans quatre mois vous serez marié. Bonne chance! Fermez les yeux en longeant le bord des rivières et des torrents, et emmenez avec vous la fille de Souabe; votre salut pourrait bien venir de ce côté.»

Sous prétexte d’aller faire sa paix avec le pape, Frédéric prit route en petit équipage, côtoyant incognito la Bavière pour gagner le Tyrol. Comme sa chevauchée traversait de nuit le duché des Deux-Ponts, un homme s’approcha secrètement de Claire, restée en arrière de l’escorte. C’était cet ancien serviteur de la métairie de Tettingen, forcément enrôlé parmi les bandouliers. Poussé par un bon sentiment à la vue de sa jeune maîtresse:

«Demoiselle, lui dit-il, vite, pied à terre!... les archers de Louis le Noir, ceux de Luzelstein ont éventé le passage du palatin; ils comptent lui faire racheter sa liberté au prix de celle de ses captifs de Seckenheim. Il va y avoir grand’mêlée, coups donnés et rendus; les traits et les arquebusades ne choisissent pas au milieu de la bagarre; vite, retraitez-vous dans un fourré et restez coite!...»

Sans tenir compte du bon avis, Claire avait déjà rejoint l’escorte, prévenu Frédéric du péril, et celui-ci, apercevant en effet une troupe d’hommes qui faisait mine de vouloir l’envelopper, piquant des deux, disparaissait dans les ténèbres.

Remis de sa panique, lorsqu’il regarda autour de lui, seule, Claire l’accompagnait encore. Le reste de l’escorte, dispersé de gauche et de droite, ne rejoignit que plus tard.

Il se souvint alors du bon avis de son astrologue.

Dans cette fuite à deux, Claire de Tettingen avait eu le bras percé d’une flèche. Le prince s’entendait à soigner les blessures faites par des armes de guerre; il voulut la panser lui-même. Ce fut sa première et sa dernière préoccupation de chaque jour. Grâce à son habileté, la blessure de Claire s’était cicatrisée avant la fin du voyage.

Jusque-là, Frédéric avait soigneusement évité tous les grands cours d’eau; mais une fois en Italie, de tous les côtés, à droite, à gauche, par devant, par derrière, les fleuves et les torrents semblaient d’eux-mêmes venir à sa rencontre. Il ferma les yeux aussi bien, aussi hermétiquement qu’il put; mais une fois à Milan, dans les États de la princesse, force lui fut de les tenir grands ouverts, ne fût-ce que pour admirer celle qu’il était venu chercher à travers une si longue route.

En l’honneur du nouvel arrivant, de nombreuses fêtes furent ordonnées, fêtes nautiques, à son grand dépit, courses de bateaux, à la rame ou à la voile, luttes sur l’eau, régates, exercices des nageurs et des plongeurs les plus célèbres; tous les tritons du rivage vinrent tour à tour faire assaut devant lui. Ses promenades avec la princesse, ses parties de plaisir avaient immanquablement lieu sur des rivières ou sur des lacs; le conviait-elle à visiter ses arsenaux, ses forteresses, il lui fallait traverser d’abord le Pô, l’Oglio ou l’Adda; Frédéric eût préféré se trouver en plein champ de bataille; le choc des escadrons de guerre lui paraissait plus facile à supporter que le léger choc des flots contre sa barque; la vue d’une forêt de lances et de pertuisanes l’eût moins intimidé que ces longues files de roseaux qui, se courbant devant lui, semblaient murmurer des paroles ironiques sur son passage.

Un soir, après avoir dîné avec la princesse dans son palais de Côme, un léger esquif vint les prendre tous deux au bas de la terrasse. C’était l’heure fatale entre toutes, l’heure des sombres vertiges: la lune, alors dans son plein, éclairait les flots jusqu’au fond des abîmes; et cependant, à sa grande et bienheureuse surprise, Frédéric n’éprouva que de faibles attractions vers le gouffre. Les tiraillements de son démon ne suffirent pas même à interrompre les tendres propos débités par lui à la reine de tous ces fleuves, de tous ces lacs, de tous ces golfes. Une joie triomphale, telle qu’il n’en avait pas ressentie après ses plus grandes victoires, lui épanouit le cœur. Son dernier ennemi était vaincu. Comme il l’avait pressenti, le Rhin, le Necker et leurs affluents possédaient seuls le pouvoir de l’attirer à eux.

Sa pensée n’alla pas plus loin.

A dater de ce jour, il fut le premier à courir au-devant des fêtes nautiques. Dans une longue promenade que la princesse et lui firent sur le lac, la barque ducale portait, au grand étonnement, à la grande joie de tous, les pavillons d’Allemagne et d’Italie, et, flottantes l’une près de l’autre, les bannières armoriées de Parme et du Palatinat. De la rive, garnie de peuple, on entendait s’élever des acclamations. Le populaire saluait à l’avance l’événement qui allait lui donner pour souverain Frédéric le Victorieux.

Comme contraste à cette ivresse générale, la fille de Souabe, Claire de Tettingen, mêlée aux femmes de la suite, paraissait rêveuse, pis que rêveuse. Elle fixait sur le lac ses regards terrifiés, et des tressaillements étranges faisaient sursauter son corps. Un instant, le bruit se répandit même que, prise d’un mal subit, elle s’était laissée choir hors de la barque. Ce bruit ne parvint pas jusqu’à Frédéric, et ne put le troubler dans sa joie.... Sa joie devait être de courte durée.

Le lendemain, à la suite d’une explication assez vive avec la princesse, il quittait le Milanais, et reprenait sa route vers l’Allemagne.

En traversant le Tyrol, dans une gorge profonde où un rameau de l’Adige se perd à travers des roches, il longeait à dos de mulet une longue estacade, lorsqu’il vit la fille de Souabe faire le signe de la croix et défaillir tout à coup du côté du torrent. Il allait s’élancer.... Un des guides l’avait prévenu. Frédéric crut à un faux pas de la mule; mais les jours suivants, dans des circonstances identiques, ces mêmes accidents se renouvelèrent. A la vue de l’eau, prise d’une subite émotion, Claire ne paraissait plus maîtresse ni de sa pensée ni de ses mouvements. Le prince reconnut ces troubles d’esprit, ces attractions vertigineuses auxquelles lui-même se trouvait en proie naguère. Il se souvint des paroles du moine: «Qu’elle vienne à vous aimer, et le démon qui est en vous passera en elle.»

Il n’avait donc plus qu’à la laisser faire, et sa rançon fatale était payée. Cependant, comme il en avait usé pour lui-même au début du voyage, il renouvela l’ordre d’éviter désormais les grands cours d’eau.

Plusieurs jours s’étaient passés sans malencontre; un soir, précédant leur escorte, ils traversaient un pont étroit jeté sur l’Elzbach, petite rivière torrentueuse, qui sépare la Bavière du Palatinat; Claire poussa un cri lamentable, et lui montrant du doigt une des rives escarpées: «Le voyez-vous? le voilà! s’écria-t-elle; il m’appelle à lui!»

Et Frédéric, glacé de terreur, vit à travers la vapeur des eaux grondantes apparaître une forme humaine qui étendait ses bras vers eux.

C’était le démon du suicide.

Il retint Claire par le bras et, le pont laissé loin derrière eux, il l’aida à descendre de cheval. Elle s’assit à terre, encore palpitante d’émotion. Quand le calme lui fut revenu:

«Claire, vous m’aimez, lui dit-il.

—Oui, monseigneur,» lui répondit-elle sans hésiter et sans que sa pudeur de jeune fille se révoltât. Cet aveu d’amour, elle le comprenait par inspiration, devait se retourner contre elle comme un arrêt de mort.

Ils restaient là muets et pensifs tous deux, quand une troupe de pèlerins mendiants les aborda. Frédéric leur ayant distribué de l’argent:

«Nous prierons Dieu pour vous, noble seigneur, s’écrièrent-ils en se prosternant devant lui.

—Priez Dieu pour elle,» leur dit-il en étendant sa main vers Claire.

A mesure qu’il avançait dans ses États, de nouvelles bandes quémandeuses se multipliaient devant lui, errantes et affamées; dans les villages qu’il traversait, on eût dit que la dévastation avait passé la veille; à peine si quelques rares laboureurs se montraient dans les champs, et, quoiqu’on atteignît aux premiers jours d’octobre, pas une grappe ne pendait à travers les ceps de vigne, envahis par les ronces et les chardons.

Frédéric se reprochait d’avoir quitté le pays un peu brusquement, et sans songer d’abord à y conjurer les fléaux apportés par la guerre.

Le cœur contristé, il se rendit, non à son palais d’Heidelberg, il ne l’eût osé, mais à une de ses résidences du Rhin, qu’occupait alors son moine magicien, Siegfried.

«Vos prédictions n’ont pas toujours été exactes, lui dit Frédéric en l’abordant; mon mariage avec la princesse est à jamais rompu!

—Je le sais; après un parfait accueil, elle a refusé l’offre de votre main, dès que vous-même lui avez appris que votre neveu Philippe doit vous succéder au trône des palatins. Elle n’a pas voulu pour mari d’un souverain en viager.

—Ne m’aviez-vous pas affirmé qu’avant quatre mois j’aurais pris femme?

—Oui! sans prononcer un nom toutefois! Monseigneur, huit jours vous restent encore! Donnez à la prédiction le temps de s’accomplir. Au surplus, votre but principal n’a-t-il pas été atteint? Le démon du suicide a cessé de vous harceler; Claire vous aime enfin!

—Oui, dit le prince, et vous qui savez tant de choses, Siegfried, me direz-vous pourquoi cette fille, restée de glace sous mes propos d’amour, s’est éprise tout à coup alors que je ne songeais plus à elle?

—A elle vous songiez, monseigneur, quand vous entouriez de bandelettes son bras saignant. Maintenant, vous pouvez ordonner; avec joie elle va mourir pour vous!

—Malédiction sur ma tête s’il en était ainsi! s’écria Frédéric. Ignorez-vous donc que je lui dois la liberté, la vie peut-être?

—La vie, vous ne la lui devrez qu’après son sacrifice accompli. Le démon qui est en elle maintenant peut revenir en vous!

—Eh! que m’importe? Pour moi est-il si doux de vivre? Mes victoires n’ont fait qu’attirer sur mes peuples les angoisses de la faim et de la misère! au milieu de mes désillusions de toutes sortes, une femme, une seule, m’est venue en aide par son affection, et il faut qu’elle meure! et qu’elle meure sur mon ordre!

—Oui, monseigneur, il le faut.

—Moine, est-ce au nom de Dieu que tu viens de parler?

—C’est au nom du pays, c’est au nom du devoir! Le pain est rare dans le Palatinat. Vivez pour réparer les désastres de la guerre. Vous étiez le Victorieux, devenez le Nourricier!»

Deux jours après, le bruit se répandit qu’une jeune fille, pour l’accomplissement d’un vœu, devait chercher une mort volontaire dans un des gouffres du Rhin, et de tous côtés la foule accourut pour participer à l’émotion du spectacle.

Au moment de faire le sacrifice de sa vie, Claire demanda à se confesser au curé de Tettingen; il l’avait connue enfant; elle demanda aussi que son corps, retiré des eaux, fût rendu à la terre; elle exigea même que, devant elle, fût creusée la fosse où elle devait reposer jusqu’au jugement dernier. Ces tristes préparatifs achevés, elle fit ses adieux à la foule qui l’entourait, et, au milieu des cris et des sanglots de la multitude, sous les bénédictions du prêtre, elle se précipita dans le gouffre.

Durant quelques instants, on entendit la victime jeter, de vague en vague, le nom de Jésus et un autre nom, celui de sa mère sans doute. Elle disparut comme elle approchait de quelques bateaux, qui, en aval, barraient le fleuve. De l’un de ces bateaux un homme s’élança, qui plongea à plusieurs reprises. On supposa une tentative de sauvetage, qui fut généralement désapprouvée, puisqu’il s’agissait de l’accomplissement d’un vœu, d’une expiation volontaire, à laquelle les autorités du pays avaient donné leur assentiment. Des murmures s’élevaient déjà parmi cette foule, encore attendrie cependant; quelques gens plus rassis, ou mieux renseignés, firent observer qu’on était à la recherche du corps, pour le rendre à la terre, ainsi qu’il avait été dit.

Au château d’Heidelberg, dans la journée du lendemain, par un brillant soleil d’automne, sur l’invitation du prince, un grand repas réunissait les plus illustres de ses prisonniers, Ulric, duc de Wurtemberg, le margrave Charles de Bade, Georges de Bade, son frère, évêque de Metz; le duc des Deux-Ponts, Louis le Noir; et dix autres, ainsi qu’eux vaincus et faits captifs à Seckenheim. Il s’agissait de régler les conditions de leur mise en liberté.

Soumis depuis longtemps à un dur régime alimentaire, les nobles convives s’ébaudissaient en prenant place à ce festin, auquel rien ne devait manquer. Ils le pensaient du moins. Cependant, dès le début du repas, quelques-uns parmi eux, agitant leur tête de droite et de gauche, semblaient à la recherche de certaine chose qui leur faisait défaut; ils en rirent d’abord, tout en s’en communiquant l’observation entre eux, à voix basse. Plusieurs, élevant la voix, s’adressèrent aux officiers de service, qui ne bougèrent pas. Un des plus impatients (c’était Louis le Noir) saisit un valet au passage et lui formula sa demande, tout en le secouant avec rudesse. Le valet se dégagea, et on ne le revit plus.

Alors une clameur unanime, retentissante, fit le tour de la table: «Du pain! du pain! du pain!»

Tour à tour, chaque convive apostropha Frédéric, lui demandant si dans son pays il était d’usage de se passer de pain.

«Dans mon pays, messires, leur dit Frédéric d’une voix sombre, vos hommes ont si bien pillé les réserves, si cruellement maltraité la terre sur laquelle achevait de mûrir la moisson, que le pain manque à tous. Il manquera même pour vous aujourd’hui, messires. Que ce repas sans pain vous reste en mémoire, pour vous rappeler les souffrances, les misères dont vous êtes la cause! Ces souffrances, j’aurais pu, j’aurais dû peut-être, vous les faire durement expier; car, sachez-le, la femme aimée dont j’ai résolu de faire ma compagne, celle qui, ce matin même, vient de recevoir mon anneau de fiançailles, elle a failli, par votre fait, mourir faute d’un morceau de pain! Rassurez-vous, messires, ajouta Frédéric d’un ton tout à coup radouci; pour le moment j’ai de plus douces visées, et ne songe qu’à vous présenter la future souveraine du Palatinat.»

Sur un geste du prince, les portes s’ouvrirent; Claire, en riches habits, mais pâle encore de tant d’épreuves subies, entra dans la salle, appuyée sur deux dames d’honneur.

Déjà mortifiés de la leçon, les captifs se regardaient entre eux d’un air ironique, se demandant quelle était cette étrangère appelée à de si hautes destinées. Le plus arrogant de la bande, Louis le Noir, prit la parole, et s’adressant à Frédéric, le sourire aux lèvres et le poing sur la hanche:

«Beau cousin, lui dit-il, en qualité de parent, puis-je savoir de quelle famille princière est issue votre noble fiancée, et quel riche apanage elle apporte en vous épousant?

—Elle m’apporte cent mille écus d’or, dont j’ai grand besoin pour m’approvisionner de blé,» lui répliqua Frédéric; et promenant sur tous un regard hautain: «La somme, sans doute, vous semblera suffisante, messires; car, cette dot, c’est vous qui la fournirez.»

Frédéric le Victorieux épousa Claire de Tettingen dans l’église cathédrale d’Heidelberg, au milieu d’un grand concours de peuple. Ulric de Wurtemberg et Charles de Bade servirent de témoins à la mariée; Louis le Noir fut son chevalier d’honneur; le prince archevêque de Cologne et l’évêque de Metz officièrent.

Quelques éclaircissements sont-ils nécessaires encore à cette histoire?

L’homme qui s’était élancé du bateau au secours de Claire, c’était Frédéric. Le démon des eaux avait eu sa proie; il l’avait laissée échapper et restait sans droits sur elle.

Quant au moine Siegfried, on n’entendit plus parler de lui. En réfléchissant sur divers incidents de ce récit, il m’est venu en idée que ce magicien capuchonné, cette apparence de diable, pouvait bien n’être autre que le bon ange du palatin, revenu vers lui sous cette forme étrange.