IV

Bonn. — L’Étoile d’or. — Le livre d’or. — Ce que peut contenir un registre d’auberge. — S. P. Q. B. — Exigences de mon vieux Jean. — Je retrouve mon pharmacien mystérieux. — La statue et la maison de Beethoven. — Les moines de Kreutzberg. — La Lune prisonnière.

Nous devions séjourner à Bonn une partie de la journée, pour ménager les forces de Jean. Descendus à l’hôtel de l’Étoile d’or, quand l’hôtelier, M. Joseph Schmitz, vint à notre rencontre, Antoine, à qui la terre ferme avait tout à fait rendu sa belle humeur, me désignant du geste, et de son air le plus noble, lui dit: «Monsieur, je vous présente M. Augustin Canaple, une sorte de littérateur français, qui, en ce moment, prend des notes pour un voyage à travers la Prusse rhénane. Traitez-nous consciencieusement, qu’il ait bon compte à rendre de vous, je vous prie.»

Cette mauvaise plaisanterie de mon sérieux ami me valut d’abord un profond salut de M. Schmitz, qui me prit aussitôt à partie pour se plaindre à moi de M. Alexandre Dumas. M. Dumas, dans une de ses nombreuses et charmantes relations de touriste, par une impardonnable légèreté, a nommé comme propriétaire de l’Étoile d’or, à Bonn, un autre hôtelier de la même ville, Herr Simrock, le frère du poëte, le frère de ce même Karl Simrock dont justement il venait d’être question entre nous.

Certes, si M. Joseph Schmitz avait un frère dans la poésie, il est assez riche pour l’en retirer et lui donner un emploi plus convenable, dût-il le prendre avec lui comme teneur de livres, ou comme premier keller.

M. Schmitz me fit visiter en détail tout son magnifique établissement. Je doute que la salle à manger de l’hôtel du Louvre, à Paris, surpasse en grandeur, en somptuosité, celle de l’Étoile d’or, à Bonn.

Je ne m’expliquais guère la raison d’un pareil luxe dans l’auberge d’une ville prussienne de second ordre; mais M. Schmitz déposa entre mes mains un grand registre relié de maroquin rouge, et me laissa le méditer à mon aise. C’était son livre d’or.

En voici le titre:

Princes et princesses descendus à l’hôtel de l’Étoile d’or, depuis l’année 1818.

J’y trouvai, à la date du 5 juillet 1839, Son Altesse Impériale le prince Jérôme-Napoléon Bonaparte, ex-roi de Westphalie; — à la date du 29 novembre 1852, Sa Majesté la reine Marie-Amélie, comtesse de Neuilly; — Son Altesse Royale le prince de Joinville; — puis encore, en octobre 1852 et 1853, la reine Amélie, le prince et la princesse de Joinville, la princesse Marie-Amélie d’Orléans, les ducs de Penthièvre et d’Aumale, toute cette bonne et grande famille; — en octobre 1855, en juin 1856, 1857, de nouveau la reine Amélie, avec sa suite de Claremont.

Que de réflexions à faire devant ce registre d’auberge!

Au milieu de ces constellations de premier ordre s’y groupe une quantité d’étoiles de seconde et de troisième grandeur; les ducs de Hesse, de Nassau, de Brunswick; ceux de Saxe-Cobourg, de Mecklembourg, d’Oldenbourg, de Lauenbourg, de Schauenbourg, de Schwartzbourg, de Bernbourg; puis, après les ducs en bourg, les ducs en berg; c’est à n’en pas finir.

Mais parmi toutes ces Altesses, je n’y trouvai point M. Alexandre Dumas, une Altesse littéraire cependant!

Le registre m’expliquait la salle à manger. Dans celle-ci, au besoin, il doit se tenir un congrès de princes et principicules de la confédération allemande.

Tandis que dans un petit salon du rez-de-chaussée, je recueillais ces notes précieuses, j’aperçus du coin de l’œil, sur la place du Marché, mon excellent Antoine Minorel se promenant, par un soleil légèrement voilé, avec mon vieux Jean. Jean s’appuyait sans façon sur le bras d’Antoine. Tous deux, comme de bons amis, cheminaient doucement, à la volonté, à la commodité du malade. Jean ayant laissé tomber son mouchoir, je vis Antoine s’empresser de le ramasser. Les larmes m’en vinrent aux yeux. O le meilleur des ours!

Quand j’allai les rejoindre, Jean me rendit un très-bon compte de son compagnon:

«Il a été aux petits soins, me dit-il, et complaisant pour moi, ni plus ni moins que s’il était mon maître.»

Jean, comme son homonyme Jean de La Fontaine, produit de ces mots sublimes sans calcul, sans efforts, sans conscience aucune de leur valeur.

Au milieu de la place où nous nous trouvions, s’implante un obélisque de marbre où rayonne le nom de Maximilien. Antoine affectionnait ce grand batailleur, d’abord poëte, puis roi des Romains, puis empereur d’Allemagne, et qui avait eu un instant l’idée de se faire pape. Non-seulement il avait la collection des monnaies et des médailles frappées sous son règne, en Allemagne et dans les Flandres, mais dans la cathédrale d’Inspruck, en Tyrol, il avait vu son tombeau, entouré d’un cortége d’hommes bardés de fer. C’était un des vifs souvenirs de sa première jeunesse.

Nous nous rapprochâmes de l’obélisque. Au vaillant empereur ce monument avait été élevé par le sénat et le peuple de Bonn. S. P. Q. B. (Senatus populusque Bonnensis). Bonn a donc été ville libre, capitale d’un État démocratique, comme Andernach, comme tant d’autres localités, rapetissées, amoindries de nos jours jusqu’à l’état de petite ville, de bourgade, ou même disparues complétement? De combien de guerres, de révolutions, de quels remaniements de peuples les bords du Rhin n’ont-ils pas été témoins?

Cette réflexion profonde appartient à Antoine. Il la développait avec quelque complaisance, quand nous vîmes Jean porter la main à son grain de beauté, et l’effleurer légèrement de l’ongle. Craignant pour lui quelque rechute, nous nous hâtâmes de rentrer à l’hôtel.

Dès qu’il y fut installé dans une bonne chambre, devant un bon feu, je lui demandai comment il se sentait. Il se sentait un grand appétit.

Sur mon ordre, on lui apporta un potage et un œuf à la coque. Il déclara préférer une aile de poulet, sans renoncer ni à l’œuf ni au potage. Il émit aussi cette opinion qu’un verre de vin de Bordeaux lui serait bon, le bordeaux lui réussissant toujours pour ses faiblesses de jambes ou d’estomac.

Je me demandai où il avait été à même d’en faire l’expérience.

Quoique je n’accomplisse pas ma longue et laborieuse tournée en Allemagne, rien que pour y faire un recueil des mots heureux de maître Jean, ce même jour, il en eut encore un que je ne puis passer sous silence, tant il me semble compléter le caractère de ce rare serviteur.

Son potage pris, après s’être humecté les lèvres d’un demi-verre de léoville, il demanda au keller de service auprès de lui, un journal, un journal français.

Je lui fis observer que la lecture, surtout en mangeant, ne pouvait que le fatiguer.

«Aussi, me répondit-il, je comptais que monsieur lirait à mon intention, tout haut; j’aime beaucoup à entendre lire monsieur; monsieur prononce bien.»

Décidément, Jean m’avait pris à son service.

Il était une heure; la cloche du dîner sonnait à l’hôtel; je recommandai Jean au keller et, Antoine et moi, nous abordâmes le chemin de la magnifique salle à manger.

Sauf quelques Anglais et Anglaises, nos compagnons de bord, nous n’y vîmes que de tout jeunes gens, des étudiants de l’Université sans doute.

La ville de Bonn est célèbre par son Université, la mieux famée de l’Allemagne. Le prince Albert, le mari de la reine Victoria, avait été étudiant à Bonn, Henri Heine de même; mais ici les poëtes ne comptent pas.

Une immense corbeille de fleurs s’élevant au milieu de la table me dérobait une partie des convives. Au rôti, la corbeille enlevée, j’aperçus devant moi une figure de connaissance; c’était l’homme aux pluies d’argent, l’homme à l’anagallis arvensis, mon pharmacien mystérieux! A Heidelberg, en effet, on me l’avait signalé comme un étudiant de Bonn. Je demandai à M. Joseph Schmitz, qui m’avait fait l’honneur d’une place près de lui, quel était ce jeune homme habillé de noir, cravaté de blanc.

«Son Altesse le duc de ***, me répondit-il, fils de Son Altesse le duc défunt de ***, et le neveu, l’héritier de Son Altesse le prince régnant.»

Il me désigna ensuite, non sans un certain air de fierté, plusieurs autres jeunes Altesses qui garnissaient la table, sablant le vin de Champagne comme vin d’ordinaire; du vin Brascassin peut-être!

Je comprenais maintenant comment le soi-disant élève en pharmacie jetait l’or et l’argent à poignées, et la considération toute particulière dont les autres étudiants l’entouraient; je comprenais aussi, sur le fameux registre rouge de M. Schmitz, au milieu de quelques noms illustres et respectés, cette multitude de comtes, de ducs, presque tous étudiants sans doute, les nobles commensaux ou locataires de l’Étoile d’or.

Quand on se leva de table, M. Schmitz me proposa de me présenter au jeune duc de ***, qui justement alors avait les yeux tournés vers moi, tout en parlant bas à un de ses voisins; et il me sembla voir voltiger sur ses lèvres le mot: Mouron.

J’accueillis modestement la proposition par un refus formel.

«Pourquoi donc? pourquoi donc? me dit l’hôtelier en insistant; Son Altesse se laisse facilement aborder, et un littérateur aussi distingué que vous, connu en Allemagne comme en France....»

Heureusement, une voix fortement timbrée vint l’interrompre au milieu de sa phrase:

«Mon ami, lui objecta Antoine, quoique littérateur très-distingué, n’est connu en France que de moi. Il ne travaille que pour moi seul.»

Et il disait vrai, ou peu s’en faut.

M. Schmitz, croyant avoir affaire à mon collaborateur en chef, lui adressa un salut non moins profond que celui qu’il m’avait adressé à moi-même à notre entrée à l’hôtel.

Ne devant prendre le chemin de fer qu’à six heures, nous avions le temps de visiter la ville et ses environs, si Jean voulait bien nous le permettre. Jean dormait, dormait profondément. Après avoir chargé son même keller de veiller sur son sommeil, nous fîmes appeler le guide attaché à l’établissement pour nous renseigner auprès de lui.

En homme habile, qui entend ses intérêts et ceux de l’hôtel, le guide nous cita dans la ville et ses environs des lieux célèbres, des monuments, des jardins, des châteaux, des curiosités, de quoi nous retenir à Bonn pendant huit jours. Si nous l’en avions cru, sous prétexte d’environs de Bonn, il nous aurait volontiers fait rebrousser chemin jusqu’à Coblentz.... peut-être jusqu’à Stolzenfels!

«Pour aujourd’hui, messieurs, nous avons à visiter le Munster, la cathédrale....

—Qu’y verrons-nous?

—D’abord, la statue de sa fondatrice, l’impératrice Hélène, la femme du grand Constantin....

—Sa mère, il me semble, dit Antoine.

— Non, sa femme.

—Depuis peu alors! murmura mon ami avec sa gravité habituelle. Ensuite?

—Des tombes d’archevêques....

—Passons.

—Sur la place, devant le Munster, se trouve le monument élevé au célèbre compositeur Louis Van Beethoven, qui était sourd, et n’en composa pas moins des symphonies admirables.

—Est-ce que tu comprends qu’un sourd soit musicien? me dit Antoine.

—Pourquoi pas? lui répliquai-je; la statue de Memnon rendait des sons harmonieux que, certes, elle était incapable d’apprécier.

—C’est ce que j’allais dire, reprit le guide; et il continua son programme. A l’Université, musée de peinture, musée romain, salle des statues, salle des médailles....»

Antoine ouvrit de grands yeux.

«Y verrai-je des médailles à la marque S. P. Q. B.?

—La salle des statues et celle des médailles sont fermées aujourd’hui, mais demain....

—Passons!

—A l’observatoire....

—Qu’y verrons-nous?

—Une magnifique allée de marronniers d’Inde....

—Passons!

—Au château de Clemensruhe, au village de Poppelsdorf....

—Qu’y verrons-nous?

—D’abord, une magnifique allée de sapins....

—Passons!

—Au Kreutzberg....

— Qu’y verrons-nous?

—Les corps de vingt-cinq moines, parfaitement conservés.»

A mon tour, j’avais les paupières béantes. Je songeais à prendre ma revanche du vieux cimetière de Francfort, où je n’avais vu qu’une jolie fillette rose et un gardien bon vivant tressant des couronnes funèbres. Je votai pour le Kreutzberg. Antoine opina du bonnet.

Il s’agissait de se procurer une voiture; M. Schmitz mit galamment la sienne à notre disposition. Je commence à croire que la mauvaise plaisanterie d’Antoine était excellente.

Tandis qu’on attelle, nous allons visiter la statue de Beethoven, et la maison où il est né, rue du Rhin. Elle porte le numéro 934; après quoi, prenant congé de notre cicerone, que le cocher pouvait remplacer facilement, nous nous mettons en route.

Seul avec Antoine, je ne manquai pas de lui raconter l’histoire de Son Altesse Ducale, mon élève apothicaire, comment je l’avais rencontré d’abord aux ruines d’Aller-Heiligen, où j’étais à la recherche de mon chapeau et de Brascassin....

Je le croyais très-attentif à mon récit:

«A propos de ce Brascassin, dit-il en m’interrompant, c’est un fort aimable garçon, et un peu chimiste, sais-tu? ce qui ne peut pas nuire à un fabricant de vin de Champagne. As-tu répondu à son invitation pour ce mariage?

—Tu sais bien que non; où aurais-je adressé ma réponse?

—Mais à Épernay, à tout hasard.

—Je lui écrirai aussi bien de Marly-le-Roi. On a toujours le temps de répondre quand il s’agit d’un refus.

—Ainsi tu refuses?

—Je refuse net! je ne retarderais pas mon retour à Marly de deux heures, même pour assister à tes propres noces, à toi!

—Tu as peut-être raison, me dit Antoine; à ton âge, il est sage de ne plus assister aux mariages ni aux enterrements; on peut se laisser entraîner par l’exemple.

—Quoi! à mon âge? J’ai quarante-cinq ans!

—Au moins!»

Et nous parlâmes d’autre chose.

En arrivant devant la petite église de Kreutzberg, nous trouvâmes le sacristain occupé à rattacher la vigne qui en décorait le fronton. Il descendit de son échelle, mit sa botte de joncs sous son bras, sa serpette dans sa poche, et, sans quitter même son tablier de travailleur, nous introduisit dans l’église. Là, il alluma une chandelle, une simple chandelle de suif (j’aurais préféré une torche), et souleva une dalle en avant du maître autel; j’entrevis des marches de pierre, en petit nombre, mais inégales et glissantes, une voûte sombre, et quelque chose de blanc, de vague, de rigide, qui s’espaçait sur le sol de chaque côté du caveau. Je frissonnai; la sueur me monta au front; cette fois du moins j’avais l’émotion que j’étais venu sottement chercher.

Nous autres bourgeois de Paris, après avoir pris tant de soin afin de nous clôturer dans notre bien-être prudent, même quelque peu égoïste, dans le but d’éloigner de nous toute sensation pénible, tout spectacle capable de troubler nos joies ou notre digestion, pourquoi courons-nous ensuite de nous-mêmes, et avec une sorte d’instinct féroce, au-devant des spectacles les plus épouvantables? Moi, du moins, j’ai à me rendre cette justice que contre les langueurs de ma vie calme et les affadissements de mes joies champêtres, je n’ai jamais eu recours à ces violents réactifs d’une visite à la morgue, ou d’une exécution publique.

Mais alors qu’étais-je venu chercher dans ce caveau du Kreutzberg?

J’hésitais donc à descendre:

«Pristi! quel diable de plaisir as-tu pu espérer de cette exhibition? te voilà tout pâle. Allons! remonte en voiture,» me dit Antoine.

A sa voix, le courage me revint; je franchis la première marche, puis la seconde; je n’avais pas encore touché le sol funèbre que déjà mon émotion s’était complétement évanouie.

On nous avait beaucoup vanté la propriété de la terre du caveau pour la parfaite conservation des corps, et Antoine, qui complotait d’en dérober quelques poignées pour en faire l’analyse chimique, m’avait entretenu à ce sujet de ces fameuses momies d’Auvergne, conservant après des siècles non-seulement la forme de leurs muscles, mais jusqu’à la souplesse synoviale de leurs articulations.

Nous avions sous les yeux, non vingt-cinq cadavres, mais bien vingt-cinq squelettes, ou à peu près, couchés, les uns dans leurs bières, les autres sur une planche, revêtus de leurs uniformes de moines, tombés en poussière sous l’action du temps tout aussi bien que leur vêtement charnel. Tel moine n’avait de parfaitement conservé que ses souliers; tel autre son capuchon, lequel ne recouvrait plus qu’un front dénudé et des orbites vides. Le troisième, sur la rangée de gauche, la bouche ouverte (je le vois encore!), garde seul une physionomie à peu près humaine, une espèce de cartonnage, un masque, voilà tout. Le caveau de Kreutzberg est un ossuaire, non un hypogée.

Antoine négligea de recueillir un échantillon de cette terre conservatrice.

Et voilà ce que nous étions venus voir de deux lieues de distance (quatre lieues, aller et retour)! Être mystifié par des vivants, passe encore, c’est dans l’ordre, mais par des morts!...

L’humble église de Kreutzberg possède un escalier sacré de vingt-huit marches, en beau marbre de Carrare, fidèlement calqué sur la fameuse Scala sancta où s’imprimèrent les pas de Jésus-Christ se rendant chez Pilate pour y être jugé.

On découvre de là un panorama admirable.

Dans toutes les églises d’Allemagne, à Mayence comme à Francfort, quand on a visité les curiosités apparentes, et réglé son compte avec l’homme qui vous a accompagné, un autre individu, sous forme de cicerone-adjoint, se présente pour vous initier à la connaissance d’une merveille, d’un chef-d’œuvre de peinture. Il fait briller à vos yeux un trousseau de clefs, ouvre trois portes devant vous, et vous arrivez à la sacristie. Là, sur un simulacre d’autel est un tableau recouvert d’un voile épais. On tire le rideau; c’est une sainte Famille ou une Adoration des mages, un Holbein ou un Rubens; une copie ou un original; vous avez vu, content ou non, vous payez derechef et le cicerone-adjoint vous reconduit jusqu’à la porte extérieure.

Il en fut à peu près ainsi pour nous avec l’humble sacristain de la petite église de Kreutzberg. N’ayant point de suppléant, il se contenta d’ôter son tablier de vigneron; et après nous avoir fait des sommités de la Scala sancta descendre dans une modeste chambre que je soupçonne fort être moins la sacristie que le logement du sacristain, il nous indiqua du doigt, appendu à un mur blanchi à la chaux, et dont il était l’unique ornement, un petit tableau d’une assez bonne composition et dont le sujet, qu’il nous expliqua, me parut curieux.

«Dans les temps anciens, un curé de Kreutzberg, homme fort pieux et savant magicien (on sait qu’alors ces deux titres pouvaient s’accoler), pour punir ses paroissiens de leurs déportements, avec l’assentiment de Dieu, avait fait la lune prisonnière. Il l’avait enfermée chez lui, dans une cage de fer, et depuis ce moment elle cessait de se montrer à l’horizon. La nuit avait perdu son flambeau naturel. Certes, les paroissiens de Kreutzberg, qui avaient mérité ce châtiment, s’ils souffraient beaucoup de son absence, n’avaient que ce qu’ils méritaient; mais comme déjà dans ce temps il n’y avait qu’une lune pour tous les habitants de la terre, le reste du monde gémissait autant qu’eux de ces ténèbres continues qui se prolongeaient quotidiennement depuis le coucher du soleil jusqu’à son lever.

«Dieu comprit que les choses ne pouvaient durer ainsi. Il autorisa un séraphin à entreprendre la délivrance de la lune, en lui imposant pour condition toutefois de ne point toucher à la cage de la captive, cette cage étant protégée par la croix.

«Pour le séraphin, avec une semblable restriction, l’entreprise était difficile. Mais les séraphins sont des intelligences supérieures. A travers les barreaux rapprochés et contournés de la cage ne pouvant faire sortir la captive d’un seul bloc, celui-ci trouva moyen de la découper par tranches, par fragments; ces fragments, au nombre de quatre, passèrent facilement et au besoin pouvaient se rajuster. Du superflu il fit des étoiles.

«C’est depuis ce temps, nous dit le sacristain, que la lune, tantôt de gauche, tantôt de droite, nous apparaît par quartiers.»

L’historiette m’amusa, je la recueillis; le petit tableau même me tenta. J’en pris une esquisse.

Comme nous retournions à Bonn, nous rencontrâmes, sans l’avoir cherchée cette fois, la magnifique allée de sapins de Poppelsdorf, dont nous avait parlé le guide, et même son cimetière, où nous fîmes une station. Dans ce cimetière sont enterrés la femme et le fils de Schiller. Quant à lui, les honneurs de la tombe l’ont séparé de sa famille. Il repose, ainsi que Gœthe, dans le caveau grand-ducal de Saxe-Weimar, près de ce noble Charles-Auguste, qui fut leur protecteur à tous deux. N’importe! fi de la gloire qui de notre vivant, et même après notre mort, nous sépare ainsi de ceux que nous aimons, ou que nous avons aimés!

A six heures moins un quart nous faisions notre rentrée à l’Étoile d’Or; à sept heures, grâce au chemin de fer, nous étions à Cologne.