V

La commission du Dictionnaire. — Discours d’ouverture du secrétaire perpétuel. — Wurzbach, son maître d’école et son pasteur. — Vacherie de la Croix. — Coricoco. — Histoire singulière de Maria et de son fiancé. — Arrivée imprévue à Wildbad. — Où je me retrouve. — Départ pour Paris.

A mesure que la route s’allongeait devant nous, tous nous comprenions la nécessité urgente de nous guider d’après des renseignements plus sûrs que ceux fournis par nos seules inspirations. Il était temps de nous mettre en communication orale avec les habitants des villages que nous traversions, même avec les passants que nous ne pouvions aborder que du chapeau.

Nous décidâmes de réunir par ordre alphabétique tout ce que chacun de nous possédait de la langue allemande, pour en former un vocabulaire à notre usage. La science éparse ne sert qu’à l’amusement de quelques-uns; réunie en faisceau elle s’empare du monde.

Une légère brume du matin commençait à tomber. A deux cents pas de nous, un groupe de magnifiques châtaigniers dessinait une vaste salle de verdure; l’orphéoniste, courant toujours en avant, s’y était déjà installé. C’était un abri; la commission du Dictionnaire s’y assembla.

Je fournis mon album et mon crayon pour les notes; La Fléchelle, soupçonné de quelque teinture des langues du Nord, nommé secrétaire, secrétaire perpétuel, fut le Villemain de notre académie improvisée. Sous forme de discours d’ouverture, quand nous eûmes pris place, il nous adressa ces mots, du meilleur augure, qui nous étonnèrent et nous charmèrent tout d’abord:

«Meine Herren,

«Guten Morgen; wie befinden Sie sich? Ich befinde mich wohl, Gott sei Dank. Haben Sie die zeitung nicht gelesen? ich bin es zufrieden; wie viel Uhr ist es?»

La traduction qu’il nous en donna immédiatement refroidit quelque peu notre enthousiasme.

«Messieurs,

«Bonjour, comment vous portez-vous? Je me porte bien, Dieu merci; avez-vous lu le journal? Je le veux bien; quelle heure est-il?»

C’est tout ce qu’il avait retenu de ses dialogues allemands.

Ceci me rappela que, à Carlsruhe, j’avais été tenté de faire emplette d’un petit livre du même genre. Je l’ouvris au hasard; j’y lus ces deux phrases significatives:

«Madame la comtesse est sur le lac avec son frère le chevalier; voulez-vous prendre une yole et aller la rejoindre? — Pourquoi n’avez-vous pas mis votre habit écarlate?»

N’ayant ni un habit écarlate à mettre, ni une yole à prendre, ni une comtesse à rejoindre, je fermai le petit livre aux dialogues et ne songeai plus à l’acheter.

Néanmoins, si on ne vota pas l’impression du discours d’ouverture de La Fléchelle, il nous fit espérer que notre secrétaire perpétuel était capable de coopérer utilement à l’œuvre.

A tour de rôle, chacun apporta son offrande.

Pour ma part, malgré mes quelques études commencées dans une voiture de louage, je ne pus fournir que les mots: wifyl? combien? — Schloss, château; — alt, vieux; — Gasthaus, hôtel; — Hirsch, cerf; — Ébernstein, sanglier de pierre; — Bach, ruisseau; — Berg, montagne. J’y ajoutai Trinkgeld, pourboire, que j’avais appris du garçon de bains de la Closerie des Lilas, et cette locution que j’avais vue inscrite sur un grand nombre de cours et de jardins: verbotener Eingang, entrée défendue. Mais franchement, avec des sangliers de pierre et des entrées défendues, nous ne pouvions guère espérer nous renseigner sur la route à suivre, ou voir s’ouvrir les portes devant nous.

Il en fut à peu près de même d’Athanase et des deux indigènes d’Épernay.

L’orphéoniste en savait plus long, mais sa prononciation nous parut défectueuse. C’était de l’allemand-suisse. Sous sa dictée, néanmoins, La Fléchelle eut à inscrire une trentaine de vocables, parmi lesquels nécessairement ne furent oubliés ni das Bier, la bière, ni Kirschenwasser, l’eau de cerises. Tel est le nom inoffensif et bénin du kirsch.

Baldaboche s’abstint sous le prétexte que l’allemand n’était que du hollandais pas pon.

Restait Brascassin. Il paraissait impossible que Brascassin, ayant des clients le long de toutes les routes du grand-duché et jusque dans les montagnes, ne pût correspondre avec eux que dans sa langue maternelle.

Jusque-là, pendant notre travail lexicographique, comme un bon prince, il s’était contenté de sourire à nos efforts, sans y prendre part aucune.

Son tour venu, il nous avoua savoir en effet quelques mots d’allemand, pouvoir même, au besoin, se faire comprendre dans cette langue pour les choses indispensables; mais le cri de victoire que nous allions pousser, il l’étouffa sous cette simple observation, c’est que les habitants de la forêt Noire ne parlent et n’entendent pas plus l’allemand que le hollandais ou le français; ils font usage, aujourd’hui encore, de l’ancienne langue des Allamanni, leurs ancêtres, lesquels ont pu imposer leur nom aux peuples de la Germanie, mais n’ont point réussi à leur imposer leur langage.

Nous restâmes atterrés devant cette déclaration.

Il ne restait plus à la commission qu’à mettre le mot finis à notre dictionnaire, lequel contenait alors cent soixante-sept mots français, avec la traduction allemande en regard et présentait trois pages de texte, sur deux colonnes, format grand in-octavo oblong.

Brascassin essaya de nous tirer du découragement où nous avait jetés sa révélation foudroyante.

«Nous ne savons pas l’allemand de ce pays, nous dit-il; mais dans le prochain village que nous allons rencontrer, j’en suis convaincu, le maître d’école, le curé, si c’est un village catholique, le ministre, si le village est protestant, entendent le latin. Parlons-leur latin; nous n’avons pas si bien oublié nos études classiques que nous ne puissions nous en tirer avec honneur.»

L’expédient fut trouvé on ne peut plus heureux par Athanase, La Fléchelle et les deux naturels d’Épernay; l’homœopathe sembla ne pas comprendre; moi, je me grattai l’oreille, et l’orphéoniste, à partir de ce moment, marcha toujours à une grande distance en avant.

Enfin, nous vîmes fumer des cheminées; dès les premières maisons, cette inscription tracée sur une porte entr’ouverte: Sinite parvulos venire ad me, «Laissez les petits enfants venir à moi,» nous dit que nous étions devant une école. Tout d’emblée, je fus désigné pour porter, en latin, la parole au magister. Je m’en excusai de mon mieux, alléguant que, comme le plus âgé de la bande, j’avais eu plus que les autres le temps d’oublier. L’excuse ne fut point admise. Durant la route, j’avais sottement fait devant eux un étalage de mon latin de botanique, cousin germain du latin de cuisine. Ils me prenaient pour un savant. Je n’osai les détromper.

Au surplus, je n’eus point regret de la visite devant le délicieux tableau qui s’offrit tout d’abord à mes yeux.

Dans une chambre du rez-de-chaussée, un bon vieillard, à la physionomie douce et paterne, se tenait assis au milieu d’une demi-douzaine de petits marmots, garçons ou filles. Toute l’école était sur les genoux du maître ou sur ses épaules. Dans ses mains pas un martinet, pas même un livre. Le livre, un abécédaire sans doute, tombé à terre, personne, élève ou professeur, ne semblait songer à le ramasser. Monsieur le magister, tout en riant, appliquait sur l’oreille d’un joli blondin sa grosse montre d’argent, dont le tic tac devait récompenser sa belle conduite, j’aime à le penser, et, pour entrer en partage de cette récompense, la bande entière des marmousets prenait d’assaut le bon vieux.

Le salve Domine adressé à celui-ci, j’essayai de lui débiter la phrase cicéronienne préparée à son intention. A ma satisfaction grande, il parut n’y pas comprendre un mot, et je me retirai convaincu que son institution universitaire tenait le milieu entre l’école primaire et la maison de sevrage.

Je rendais compte à ces messieurs du non-succès de ma mission en déplorant de n’avoir point eu affaire à un meilleur latiniste, lorsqu’une sorte de rumeur s’éleva au milieu du village; les femmes se mettaient sur le pas de leurs portes; les enfants abandonnaient leurs jeux pour se grouper autour d’un homme vêtu de noir.

«En avant! me dit tout bas La Fléchelle, c’est un ministre protestant; vous serez plus heureux cette fois. Il doit fièrement savoir le latin, celui-là!»

Heureusement Brascassin venait de l’aborder.

Du colloque qui s’ensuivit, et qui dura quelques minutes à peine, résultèrent pour nous de précieux renseignements. Nous avions tourné le dos à Strasbourg; nous étions au village de Wurzbach, entre la vallée de Lenz et celle du Negold. A notre droite s’élevait la petite ville de Calw, située à l’extrémité de la forêt Noire, du côté westphalien; à notre gauche, à deux heures de marche, Wildbad (le bain sauvage), d’où nous rejoindrions facilement une station du chemin de fer.

Il était au-dessus de ma portée de comprendre comment, avec la langue classique d’Horace et de Virgile, Brascassin et le ministre avaient pu entrer dans tous ces détails topographiques, surtout celui-ci parlant le latin avec la prononciation allemande, c’est-à-dire italienne, les dominous vobiscoum et les monstroum horrendoum, celui-là avec cette audacieuse prononciation française qui ne doute de rien.

Quoi qu’il en soit, ces bonnes nouvelles rassérénèrent l’esprit de la troupe, un peu troublé par notre course à travers cette longue vallée de l’Égarement, qui semblait ne point avoir de limite finale.

A une demi-heure de Wurzbach, nous retrouvâmes l’orphéoniste; la brume du matin s’était condensée en quelques gouttes de pluie. Nous pressions le pas, lorsqu’une averse formidable, tombant tout à coup, nous contraignit de chercher asile dans une maison solitaire, espèce de vacherie située près d’un petit lac, et qu’une grande croix noire signalait de loin. Là nous attendaient d’étranges aventures.

Cette fois, l’hospitalité que nous reçûmes ne fut ni souriante ni empressée.

Un vieillard et sa fille, les seuls gardiens du logis, nous virent arriver avec une sorte d’effroi. Ce vieillard avait l’air dur et presque farouche; sa fille portait sur le visage l’empreinte d’une morne tristesse. Nous attribuâmes leur réception à la difficulté pour eux de nous loger. En effet, vu la pluie, les vaches rentraient, et nous étions huit. C’était bien du monde pour si petite habitation.

Force nous fut cependant d’y attendre la fin de l’averse; mais l’averse redoublait; tous les nuages descendus des montagnes semblaient s’être donné rendez-vous au-dessus de nos têtes. Certain léger rhumatisme que j’avais ressenti le matin entre les épaules me faisait craindre la durée du mauvais temps. Il était midi; l’appétit commençait à nous talonner, et pas un signe de nos hôtes n’annonçait leur intention de nous venir en aide pour le calmer. A peine un regard nous avait-il invités à nous asseoir. Trempés, ruisselants, presque aussi mornes, presque aussi taciturnes que nos hôtes, nous nous tenions tous les huit sur une longue banquette de bois, alignés, pressés les uns contre les autres, semblables à une brochette de morfondus. Enfin, Brascassin se levant fit sonner sur la table un large écu de Brabant, et d’un air d’autorité, qui lui allait à merveille, il ordonna à la jeune fille, par un geste, de faire du feu et de nous servir à déjeuner. Elle ne bougea pas, et leva sur son père un regard plus craintif qu’interrogant. Sans plus bouger qu’elle, le père lui répondit par un hochement de tête affirmatif.

Courant au fournil, elle en rapporta un fagot, et bientôt tous les huit, rangés en demi-cercle, nous fîmes face au foyer.

Quelque serré que fût notre demi-cercle, cependant Maria (nous sûmes son nom plus tard) trouva moyen de le briser pour y introduire une poêle de fer qu’elle tenait par son long manche, et, agenouillée, elle guettait à travers nos jambes ce qui se passait sur le feu. Nous avions tous cru à quelque omelette colossale; c’était une affreuse bouillie d’avoine.

La bouillie d’avoine est la nourriture ordinaire des pauvres gens de la forêt Noire.

Une exclamation ou plutôt un gémissement traduisit notre pensée unanime. Comme pour nous rassurer, Maria nous montra un morceau de lard fumé appendu à la cheminée. Nous le décrochâmes. Il sentait le rance, il sentait l’évent.

Non, rien ne peut rendre le désappointement douloureux qui s’empara de nous. La pluie tombait toujours à flots. Nous étions pour la journée entière peut-être enfermés dans cette bicoque, où plus que partout ailleurs les moyens de communication par la parole nous étaient interdits. Nous ne pouvions parler latin ni à Maria ni à son père, et tous les mots de notre fameux vocabulaire y auraient passé en pure perte.

Une sorte de délire comique et furieux s’empare alors de chacun de nous. La Fléchelle veut des œufs à la coque; pour le faire comprendre par la mimique, il s’accroupit sur lui-même, prenant une posture de poule pondeuse, et criant: «Cocorico! coricoco! cocorico! cott! cott! codek!» Je n’ose dire ce que Maria lui apporta. Athanase désire des côtelettes de mouton; il bêle en même temps que son doigt dessine sur la table une côtelette fantastique; il frappe ensuite dessus, probablement pour l’attendrir. Épernay Ier fait de ses deux mains le mouvement de traire une vache et mugit doucement. Épernay II pêche à la ligne; vu le voisinage du lac, il voulait du poisson. L’orphéoniste, après avoir indiqué les cendres du foyer, désigne du doigt le nez rubicond de l’homœopathe, voulant faire entendre par là que, faute de mieux, il se contentera de pommes de terre. Celui-ci branlait la tête en murmurant à demi-voix: «Pas pien ici! pas pien ici!» Et moi, moi.... je pensais à mon rhumatisme, à Madeleine, ma cuisinière, et j’aurais voulu être à Marly, les pieds dans mes pantoufles, chaudement enveloppé de ma robe de chambre, devant un bon feu et un excellent dîner.

Au milieu de tous ces bruits, de ces démonstrations grotesques, le front de Maria s’était déridé; souriante, elle était assez jolie. Quant au père, adossé contre sa porte, les bras croisés, toujours immobile, rigide, il semblait trembler pour sa maison envahie par une bande de fous.

Brascassin ne s’était point associé à la pantomime générale; au geste préférant l’action, il avait visité le fournil, les armoires, et rapportait de ses explorations un nouveau fagot, un pain sombre et noir comme la figure de l’hôte, une panerée de pommes de terre, qui fit ouvrir de grands yeux à l’orphéoniste, et, en plus, une peau de lapin!

Je crus un instant qu’il méditait à notre intention une affreuse gibelotte de peau de lapin.

Le fagot, il le jeta dans le feu; les pommes de terre, il les mit sous les cendres; la peau de lapin, il la fit brandiller sous les yeux du maître. En remuant les cendres, il avait rencontré quelques débris de coquilles d’œufs; il les lui montra, et cette démonstration fut plus expressive que tous les cocorico et les cott, cott, codek de La Fléchelle. A l’appui de sa nouvelle demande il posa sur la table un nouvel écu.

Cette maison devait être pour nous une cause de ruine.

Le vieillard, après avoir empoché les deux pièces brabançonnes, endossa une épaisse redingote de feutre, se coiffa d’une casquette de renard à longue oreillette, maintint ses sabots par de solides guêtres de cuir, et ainsi caparaçonné, se lançant à travers la pluie battante, il alla aux provisions, je ne sais où.

Lui dehors, Maria sembla respirer plus à l’aise; elle devint alerte, agissante, retourna les pommes de terre dans la cendre, mit du gros sel à notre disposition, nous apporta plusieurs jattes de lait, quelques tasses ébréchées, nous montra le pain noir et disparut.

Je n’ai pas pour habitude de manger en attendant le repas. C’est là une méthode russe tout à fait antihygiénique. Je la frappe de ma réprobation.

Tandis que ces messieurs épluchaient leurs pommes de terre ou faisaient leur trempette de pain et de lait, je pensai à mes notes de voyage, forcément restées en retard vu l’activité de notre vie aventureuse. Notre provendier pouvait n’être de retour que dans une heure; il lui fallait ensuite le temps de préparer notre déjeuner; j’avais donc tout loisir pour me mettre au courant. Mais écrire, entouré de tant de monde, avec le calme indispensable dans tous les travaux de rédaction, cela était impossible. La Fléchelle n’aurait pas manqué de venir, par-dessus mon épaule, lire ce que j’écrivais. Me retirer dans une autre pièce?... Je n’en connaissais d’autres à ce rez-de-chaussée que celle occupée par les vaches.

Un petit escalier en bois se dressait à l’entrée du fournil. Ces messieurs, tout en fumant autour de l’âtre, venaient d’ouvrir une dissertation sur le mot pique-nique, à propos des deux écus avancés par Brascassin. Athanase soutenait que ce mot n’est pas français, La Fléchelle le faisait dériver du latin, Baldaboche du hollandais, l’orphéoniste du suisse. Sans s’inquiéter de l’origine du mot, Brascassin prétendait la chose de toute antiquité. A l’appui de son opinion, il citait Homère et ce passage du chant Ier de l’Odyssée, où la sage Minerve dit à Télémaque: «O mon fils, ce n’est point là un de ces repas fraternels pour les frais duquel des amis se sont associés.»

Pendant qu’ils discutaient, je franchissais à petit bruit les marches de l’escalier. Parvenu à l’extrémité, j’entendis sortir de cet étage supérieur un murmure confus. Je m’arrêtai coi; j’écoutai. Plusieurs voix s’interpellaient, se répondaient en sourdine; on chuchotait tout bas, mais à mots pressés. Que signifiait ce conciliabule?

Maria restait seule à la maison; l’hôte à la figure sinistre n’en était-il parti que pour aller chercher des complices rentrés avec lui par une issue secrète? Des idées de forêt Noire me passaient par la tête. Brascassin peut-être avait commis une imprudence en prodiguant avec trop de libéralité ses écus de Brabant. La maison était isolée, le pays désert, la pluie qui tombait devait pour le moment en éloigner tout secours possible.

Le bruit d’un baiser vint me rassurer. Messieurs les brigands ne passent guère leur temps à s’embrasser, je le suppose. L’audace me revint. Je poussai doucement la porte et passai la tête par l’ouverture.

Maria, le front appuyé sur l’épaule d’un grand garçon en manches de chemise, lui enlaçait le cou de ses bras, et lui, en poussant de gros soupirs, restait fixe et immobile, comme une statue de pierre.... qui aurait soupiré.

Ils m’aperçurent alors, et, avec un cri, le garçon s’élança vers une échelle communiquant à un second grenier. Maria le suivit d’abord, puis s’arrêta, redescendit, et se jetant à mes pieds, elle se mit à pleurer à sanglots, en m’adressant une apostrophe véhémente, sans doute dans le langage des Allamanni. Sans doute aussi elle me suppliait de ne rien dire à son père de la découverte que je venais de faire. En étais-je capable?

Élevant de plus en plus la voix, comme si j’en pouvais mieux comprendre son affreux jargon, elle me montra l’endroit où s’était réfugié le jeune homme, puis, à travers la lucarne du grenier, la direction prise par son père; puis, elle pleura, sanglota de nouveau. Je m’apitoyai sur elle: l’expression de ma figure devait le lui faire assez comprendre. Au moyen d’une pantomime pleine de points d’interrogation, je lui demandai quel obstacle s’élevait entre elle et ce jeune homme, qu’elle avait l’imprudence de recevoir à l’insu de son père.

Dans la paume de sa main gauche, faisant glisser son pouce droit sur son index, elle me donna facilement à entendre qu’une affaire d’argent s’était jetée à la traverse de leur amour; le jeune homme était pauvre, et notre hôte, le vacher, refusait de consentir à leur mariage, à moins de l’apport d’une certaine somme.

La douleur de Maria, l’abandon avec lequel elle venait de me conter son histoire, me touchaient plus que je ne puis dire. Je m’expliquais maintenant pourquoi dans cette misérable chaumière le malheur semblait avoir appliqué sa griffe aussi bien sur le visage du père que sur celui de la fille. Tous deux vivaient dans une lutte incessante, elle au nom de son amour, lui au nom de son avarice, peut-être de sa prudence.

Tandis que j’essayais de calmer la pauvre fille, je vis trois figures étonnées apparaître à la fois devant la porte du grenier: c’étaient celles de Brascassin, d’Athanase et de l’homœopathe. Les autres suivaient. Ils s’étaient aperçus de mon absence, avaient entendu des sanglots et s’étaient demandé qui je faisais pleurer là-haut.

Je les mis au courant de l’histoire. Brascassin, l’homme du fait, toujours à l’aide d’un mouvement du pouce et en lui montrant un florin, questionna Maria sur la valeur de la dot exigée. Dix fois elle étendit les cinq doigts de sa main. Il s’agissait d’une somme de cinquante florins (107 fr. 50 c.). Ce n’était pas une dot de prince; un notaire de Paris ne s’en fût même pas contenté, peut-être; mais les vachers de la forêt Noire sont moins exigeants sur cet article.

Sans hésiter, Brascassin ouvrit aussitôt une souscription et déclara s’inscrire en tête pour la somme de quinze florins. Je suivis son exemple. Athanase, La Fléchelle et les deux Épernay complétèrent le reste. L’orphéoniste et Baldaboche s’abstinrent. Ils étaient dans leur droit. Cette fois, il ne s’agissait point d’un pique-nique. Ils payèrent leur écot comme nous l’avions tous payé le matin même à la scierie de ***; ils firent des vœux pour le bonheur des futurs époux, du moins j’aime à le croire.

Maria, folle de joie, pleurait encore, mais en nous baisant les mains, en nous prodiguant, j’en suis convaincu, les épithètes les plus douces de la langue des Allamanni.

Au même instant, comme si le ciel nous tenait compte de notre bonne œuvre, le soleil reparut et avec lui notre provendier. Nous l’aperçûmes à travers la lucarne, pressant sa marche, un lourd panier au bras.

Je le certifie, la scène qui suivit fut une des plus émouvantes dont de ma vie j’aie été témoin. Maria aborda son père avec ce sourire qui ne lui était né que depuis quelques minutes; elle lui montra les florins qu’elle tira à poignées de sa poche. Le bonhomme sembla stupéfait d’abord. L’explication eut lieu. Il nous fit un grand salut, tête découverte, et sur sa figure désassombrie un éclair brilla. La jeune fille appela alors son fiancé, qui, dans l’attente du dénoûment, se tenait caché dans le fournil. Il parut, craintif encore. Le père lui dit un mot, et l’amoureux tomba à ses genoux ainsi que Maria.

Devant ce tableau touchant, tous nous sentîmes notre paupière s’humecter, à l’exception de Baldaboche et de l’orphéoniste. Ils n’avaient point payé pour cela.

Malheureusement, l’histoire ne devait pas se terminer ainsi.

L’appétit calmé, le cœur épanoui d’avoir fait des heureux sur notre passage, comblés des bénédictions du père, de la fille et de l’amant, nous nous étions remis en route.

Une heure plus tard, comme nous approchions de Wildbad, pour nous y préparer une entrée convenable, nous gagnâmes un grand chalet-gasthaus placé à la droite de la route, où l’on nous brossa, où l’on nous étrilla des pieds à la tête.

Nous étions occupés de ces soins, quand le ïou pati, ïou pata, exécuté avec tant de succès dans le festival d’Aller-Heiligen, se fit entendre, entonné à grand chœur par une douzaine de voix. C’étaient des orphéonistes qui, après la visite aux cascades, s’étaient enfoncés dans le Schwarzwald; ils avaient touché à Fribourg et marché ensuite dans nos pas à partir de Wurzbach. Comme nous encore, et un instant après nous, ils s’étaient arrêtés à la vacherie de la Croix, sur les bords du lac Hohloh. Plus heureux que nous, ils avaient pu lier conversation avec Maria, un de leurs compagnons de voyage, garçon tailleur à Paris, étant né dans la forêt Noire et parlant couramment la langue des Allamanni.

«Eh bien, dit celui-ci en nous abordant, il paraît que vous avez joliment fait les choses avec le père Schawrobh; aussi la petite servante priera Dieu pour vous, vous pouvez être tranquilles!»

Ce mot servante nous fit dresser l’oreille.

«Comment, si Maria n’est que sa servante, le bonhomme s’opposait-il à son mariage avec son prétendu? demandai-je.

—Il n’est question ici de mariage ni de prétendu, nous répliqua l’Allamann, et vous avez bien facilement délié la bourse sans savoir de quoi il s’agissait! Voici l’affaire en deux mots. Andrecht, le garçon d’étable du vieux, n’est pas l’amoureux de Maria; il est son frère. Père Schawrobh, le vacher, un grippe-sou s’il en fut, avait chargé Andrecht de porter une somme de cinquante florins à Gernsbach, où il avait un intérêt sur un train de bois alors dévalant vers le Rhin. Andrecht joua l’argent, à ce qu’il paraît, ou le cacha sous une pierre, et dit l’avoir égaré en route. Il perdit sa place et n’en trouva pas une autre. Schawrobh garda la sœur à son service, mais à la condition de ne lui donner d’autres gages, pendant dix ans, qu’une jupe et un bonnet à Pâques. Maintenant, comprenez-vous l’histoire?»

Un rire général, auquel je ne pris nullement part, lui prouva qu’il était compris.

Honteux, contrit, irrité contre moi-même d’avoir entraîné mes compagnons dans une souscription ouverte au bénéfice d’un voleur, j’offris de restituer à ces messieurs leur déboursé. Ils s’y refusèrent. L’orphéoniste, comme arrangement, émit cette opinion qu’il serait peut-être juste que je supportasse seul nos frais de route du Hirsch à Wildbad. Cette proposition, émanant de lui, excita un nouveau rire, auquel je m’associai franchement cette fois.

Je ne dirai rien de Wildbad, sinon que la rivière de Lenz partage la ville en deux. C’est à peu près tout ce que j’y ai observé.

Moi, l’ennemi juré des chemins de fer, j’espérais, je ne sais pourquoi, y en trouver un, qui me conduirait directement à Strasbourg. En fait de moyen locomotif, il n’existe à Wildbad qu’une voiture publique, laquelle, tous les deux jours, se dirige sur Bade.

Retourner à Bade, que j’avais quitté quatre jours auparavant avec l’intention formelle de rentrer en France, me semblait dur. Le sort nous favorisait sur trois points cependant: 1o nous arrivions le jour du départ de la voiture; 2o à l’heure de son départ; 3o il y avait place pour nous tous.

Brascassin seul nous fit défaut. Il avait quelques affaires à conclure ou à régler à Wildbad. Il voulait mettre à profit son séjour inattendu dans cette ville. Nous nous séparâmes l’un de l’autre avec un regret mutuel, je le crois, et en échangeant nos cartes, et en réitérant les poignées de main. Il me promit de venir vers l’automne me voir à Marly-le-Roi.

Pourquoi avec certains hommes l’amitié nous vient-elle si vite au cœur? Il me semblait que, après Antoine Minorel, Brascassin était mon meilleur ami.

Pourquoi, des divers arbrisseaux que j’ai fait planter dans mon jardin, le dernier mis en place est-il aujourd’hui le plus élevé et le plus vigoureux? Comme l’arbrisseau, l’amitié pousse vite quand le terrain est à sa convenance.

La route de Wildbad à Bade-Baden est, dit-on, charmante. Je me dispenserai de la décrire, n’ayant fait qu’un somme depuis le départ jusqu’à l’arrivée.

Bien résolu à ne point m’arrêter un instant à Bade, même pour y voir Junius, je pris congé de mes compagnons de voyage. Tous, préoccupés de leur installation, du choix d’un hôtel, des renseignements à prendre, me regardèrent à peine; une seule main se tendit vers moi, celle d’Athanase.

Ainsi va le monde, à ce qu’il paraît. On se rencontre sur la route; quelque temps on marche ensemble du même pas et du même cœur; on croit à une liaison qui se continuera. Le moment venu, comme une bande d’oiseaux effarouchés, chacun tire de son côté sans un regard d’adieu adressé à ses anciens compagnons. Quelque peu mortifié, je courus vers le petit chemin de fer qui de Bade devait me conduire à la station d’Oos. Je n’eus que le temps d’y prendre place; il partait.

Enfin, j’étais en route!