VII
Bruxelles. — Je reçois une visite. — Étonnements successifs et réciproques. — L’hydre à cinq têtes. — Explication, éclaircissements. — Je suis présenté à Mme veuve Van Reben.
Le lendemain, à huit heures du matin, je me réveillais dans une chambre de l’hôtel de Suède, retenue exprès pour moi par Brascassin. Antoine était déjà en course. Mon vieux Jean prenait son café au lait avec les domestiques de la maison. Je me levai, je fis ma barbe; tout en me rasant, je songeais avec amertume à cette complication d’incidents qui me forçait d’assister au mariage de Mme de X.... avec un autre!...
Plus que jamais j’étais convaincu que cette femme-là eût fait le bonheur de ma vie.
De l’air le plus mystérieux, marchant à pas de loup, Jean entra dans ma chambre:
«Monsieur est-il visible? me dit-il à voix basse.
—Pourquoi? lui demandai-je, tout en continuant de me raser.
—C’est qu’il y a là un homme qui sachant monsieur arrivé ici d’hier au soir, veut absolument lui parler.
—Le connais-tu?
—Parfaitement! mais je ne sais pas son nom; n’importe! c’est bien lui! monsieur sait, une espèce de mendiant, avec une voiture, et une belle femme qui boitait un peu de la main droite, ou de la main gauche. Dieu! qu’il est changé! il a l’air d’un prince aujourd’hui! Est-ce que monsieur ne sait pas qui je veux dire? Il logeait autrefois dans les environs de Belleville; même que monsieur a fait avec lui un commerce de volailles....
—Le père Ferrière!» m’écriai-je.
A l’appel de son nom, Ferrière (car c’était bien lui) parut sur le seuil de la porte. Il portait en effet un costume splendide et tout à fait de cérémonie, quoiqu’il fût bien matin encore; habit et pantalon noirs, chapeau de soie, souliers vernis; les gants seuls faisaient défaut.
Encore barbouillé de savon, j’allai au-devant de lui.
«Vous, à Bruxelles!... par quel hasard?
— Comment, par quel hasard? dit-il en s’immobilisant dans un geste de surprise; mais puisque c’est demain que je marie ma fille, et que nous comptons bien que vous nous ferez l’honneur d’être à la mairie, à l’église, et au dîner, s’il vous plaît!
—Vous mariez votre fille, mon cher Ferrière!» repris-je avec un nouveau point d’exclamation. Et revenant à mes premières suppositions d’un mystère d’amour entre Thérèse et le Yankee Van Reben: «J’éprouve une vive satisfaction de cette bonne nouvelle, ajoutai-je.
—Quoi! une bonne nouvelle! quoi! par hasard! répéta le bonhomme, dont l’étonnement semblait s’accroître de mes étonnements successifs; vous ne le saviez donc pas?
—Pas le premier mot! je n’en suis pas moins charmé, croyez-le, de voir l’affaire en question aboutir à un dénoûment par-devant notaire. Quant à votre invitation pour la noce, vous vous y prenez un peu tard, mon brave, car demain, justement demain, 29 mai, je dois forcément figurer, comme témoin, au mariage d’un de mes amis, M. Brascassin.
—Ah! la farce est bonne! dit Ferrière, partant d’un éclat de rire, et me frappant familièrement sur l’épaule, ce qui ne laissa pas que de faire froncer le sourcil à mon vieux Jean. Eh bien, vrai, j’y ai été pris, poursuivit mon ex-bohémien; vous vouliez me faire peur et badiner un peu, il n’y a pas de mal; touchez là, ajouta-t-il en me tendant la main, vous serez à la noce de ma fille si vous allez à celle de M. Brascassin, puisqu’ils s’épousent tous deux.
—Pas possible!» m’écriai-je en faisant un pas en arrière.
Ce fut au tour de Ferrière de froncer le sourcil: «Pourquoi, pas possible?» Puis il courba la tête et secoua le front, comme sous le poids d’une pensée pénible. «Ah! oui, voilà! reprit-il, les yeux toujours fixés au parquet, vous aussi, vous soupçonniez de mal ma pauvre Thérèse, à cause de l’Américain?...
—Plutôt une appréhension qu’un soupçon, lui dis-je.
—Mais la tante le connaît aujourd’hui, votre Van Reben....
—Quelle tante?
—Pardine! la marraine. Il a tout avoué, jusqu’à signer un papier de sa propre main.... Tenez, le jour même où vous deviez vous battre avec lui....
—Pardon, mon cher Ferrière, dis-je en l’interrompant; mais, voyons, entendons-nous bien. Pour ce mariage, n’avait-il pas d’abord été question de Mme de X...?
—Il le fallait, puisqu’elle est la mère de l’enfant.
—Mme de X.... a un enfant? m’écriai-je.
—Elle en a quatre; mais elle n’en est pas moins accourue tout de suite ici avec ses preuves. Mme Van Reben a bien été obligée de se rendre.
—Quoi! Mme Van Reben?... L’Américain est donc marié?...
—Eh! non, c’est la marraine.
—Quelle marraine?
—Pardine, la tante, vous comprenez?»
Je ne comprenais rien du tout, mais j’avais besoin de comprendre. Des propos incohérents de Ferrière, une seule chose ressortait pour moi, claire, évidente; c’est que depuis un mois je piétinais au milieu d’une histoire mystérieuse; j’avais cru la pouvoir démêler facilement; elle s’était de plus en plus embrouillée sous mon regard; un sphinx, ou plutôt une hydre, dont chaque tête m’avait représenté tour à tour l’image de Ferrière, de Brascassin, de Thérèse, de Van Reben, ou de Mme de X..., m’avait abordé dès le début de mon voyage; je l’avais entrevue à Noisy-le-Sec; elle me suivait à Strasbourg et à Carlsruhe; je courais imprudemment sur ses pas aux ruines et aux cascades d’Aller-Heiligen; elle nous escortait dans la forêt Noire; je la retrouvais à Heidelberg et sur les bords du Necker; puis à Schwetzingen, dans la maison des bains; puis à Francfort, puis à Mayence, où elle avait semblé s’évanouir. Aujourd’hui, à Bruxelles, toutes ses têtes semblent s’être réunies, mais le corps du reptile m’échappe, ou ne se montre que par tronçons séparés et s’agitant confusément. Ces tronçons, grâce à mon vieux bohémien, l’occasion s’offre à moi de les rapprocher, de les juxtaposer, de les recoudre les uns aux autres. Je ne la laisserai certes pas échapper!
Je fis signe à Jean de s’éloigner. Je ne répondrais pas qu’il ait été beaucoup plus loin que la porte.
Resté seul avec Ferrière, procédant avec plus de méthode dans mon interrogatoire, à force de questions bien coordonnées, et auxquelles il satisfit de son mieux, je parvins enfin (Dieu soit loué!) à déchiffrer l’énigme, jusqu’alors indéchiffrable.
De cette énigme voici le mot. Je le traduirai en aussi peu de phrases qu’il me sera possible de le faire, sans nuire à la clarté si indispensable après un pareil imbroglio.
Thérèse Ferrière avait été recueillie, élevée à Bruxelles, vers sa douzième année, par Mme veuve Van Reben, sa marraine, digne femme, de mœurs un peu graves, un peu rigides, une vraie Flamande, qui n’avait pour toute famille qu’un neveu, Guillaume Van Reben, l’affreux Yankee que l’on connaît.
Son éducation achevée, Thérèse, songeant à s’en créer une ressource pour l’avenir, un état, avait prié sa marraine de la laisser partir pour Londres, où l’occasion s’offrait à elle, tout en donnant des leçons de français, de se perfectionner dans la langue anglaise. Elle avait quitté Bruxelles depuis un mois à peine, lorsque le Van Reben arriva d’Amérique, où il avait formé à Bâton-Rouge, dans la Nouvelle-Orléans, un établissement qui déjà menaçait ruine. Intéressé à la perdre dans l’esprit de sa tante, dont elle pouvait lui disputer l’héritage, il donna au départ de Thérèse une tout autre cause que celle de professer et de s’instruire. Il ne le fit point hautement, ouvertement d’abord; c’eût été une maladresse. Il commença par répandre à petit bruit, sourdement, par lettres anonymes, ses calomnies dans le monde puritain que fréquentait la tante, ne manquant pas de prendre la défense de la pauvre fille dès que le mauvais grain semé par lui se montrait hors de terre. Plus tard, il parut ne changer d’attitude que sous la pression de certains faits dont l’évidence flagrante ne lui permettait plus de continuer son rôle de défenseur.
Mme Van Reben avait une grande affection pour son neveu, le portrait vivant de son mari défunt; elle y ajoutait une grande confiance, prenant ses brusqueries et ses brutalités comme le témoignage infaillible d’une extrême franchise. Elle ordonna à Thérèse de revenir sur-le-champ à Bruxelles. Thérèse ne répondit pas, ne revint pas. La tante chargea son neveu d’aller lui-même la chercher en Angleterre; il partit. Thérèse n’était plus à Londres; il n’avait pu l’y découvrir. On la disait rentrée en Belgique et même cachée dans un des faubourgs de Bruxelles.
Alors le bruit se répandit qu’un enfant avait été mis en terre à Laaken au milieu des circonstances les plus mystérieuses. Le gardien du cimetière, interrogé, déclara que la mère était jeune, jolie, Française, et qu’elle arrivait de Londres. Voilà tout ce qu’il en savait. L’affaire était suffisamment instruite.
En effet, c’était de Londres qu’arrivait Mme de X.... lorsque, déjà souffrante, et dans un état de grossesse très-avancée, elle apprenait à Bruxelles même que son mari, dangereusement malade, la rappelait à Paris.
J’aime à croire que le lecteur n’a pas oublié la touchante histoire du petit tombeau de Laaken (pour la lectrice, je ne le mets pas en doute) et des soupçons qui s’élevèrent à ce sujet contre Brascassin. Je me garderai donc bien de la reproduire.
Étonnée de ne plus recevoir de réponse à ses lettres, soigneusement interceptées par Van Reben ou l’un de ses agents, quand Thérèse revint de Londres à son tour, un peu pâle, un peu amaigrie par le climat d’Angleterre, elle trouva la maison de sa bienfaitrice fermée pour elle. Dans tout Bruxelles, la ville puritaine par excellence, un cri d’indignation s’élevait contre la fille coupable.
Elle rentra à Noisy, chez son père, où Brascassin, qui s’attendait à retrouver en elle cette mère éplorée entrevue par lui au cimetière de Laaken, la vit pour la première fois. Il croyait avoir souffert pour elle; il comprit n’avoir souffert qu’avec elle. Sa nature généreuse s’émut devant ce malheur immérité. Avec sa pitié, il donna à Thérèse son affection; une affection de frère, d’abord, mais qui devait s’accroître et se passionner en la connaissant mieux.
La calomnie avait poursuivi Thérèse à Noisy et même à Paris. La France, aussi bien que la Belgique, repoussait l’innocente accusée. Brascassin, d’accord avec Ferrière, songea à lui créer une nouvelle existence dans le grand-duché de Bade, où il avait de nombreuses relations. Il acheta pour elle la maison Lebel, de Carlsruhe; là, quoique simple hôtelière, elle pouvait trouver l’emploi de ses connaissances grammaticales; puis il retourna en Belgique pour y prendre des informations, non sur Thérèse (il ne doutait plus de ce côté), mais sur ses calomniateurs.
De retour dans cette ville, où la calomnie avait pris naissance, d’où elle avait rayonné, il remonta avec patience, avec ténacité, pas à pas, jusqu’à sa première origine, et sur son berceau il trouva inscrit le nom de Guillaume Van Reben. Mais alors l’affreux Yankee était retourné à Bâton-Rouge.
Brascassin se présenta devant la tante. Celle-ci pleura au souvenir de sa chère filleule, mais elle refusa de croire à la félonie de son bien-aimé neveu, la franchise faite homme. D’ailleurs, l’enfant de Laaken avait une mère; cette mère où était-elle?
La réponse à cette question, Brascassin l’alla chercher au tombeau de l’enfant. Le petit tombeau était aujourd’hui surmonté d’une tablette de marbre finement sculptée, et l’artiste sculpteur y avait inscrit son nom, Mme de X.... Brascassin connaissait de réputation Mme de X...; il retourna à Paris, pour se renseigner auprès d’elle.
Mais à quoi bon nous arrêter sur les inutiles détails de cette histoire?
Enfin, au bout de deux ans, le Yankee, après avoir, tant bien que mal, réglé ses mauvaises affaires, rentra en Europe pour prendre à jamais, seul et sans partage, possession de sa précieuse tante. A Strasbourg, il rencontra Brascassin lui barrant la route. Alors eut lieu ce triple duel à l’épée, au pistolet, et aux dominos, qui plaça le Van Reben dans cette fâcheuse alternative de faire la déclaration de son infamie et de la signer, ou de se brûler la cervelle.
Brascassin, jusqu’alors, n’avait pas adressé un mot d’amour à Thérèse; il se savait aimé cependant; sa ferme volonté était d’en faire sa femme; mais il ne voulait l’épouser qu’à Bruxelles même, après entière et complète réhabilitation.
Lorsqu’il se sentit près d’atteindre le but, il écrivit à Thérèse, lui faisant part tout à la fois et de son amour et de ses projets.
Ce fut cette lettre qui la mit en si grande joie lors de mon départ de Carlsruhe.
Le prétendu ravisseur de Thérèse, celui qui lui avait fait si brusquement abandonner la maison Lebel, n’était point un jeune homme, ainsi que l’avaient avancé à tort quelques-uns de messieurs les grammairiens, mais un vieux, comme l’avaient justement soutenu quelques autres. Ce vieux séducteur, c’était le père Ferrière, venant sans bruit enlever sa fille, pour la conduire auprès de sa marraine, dont la porte lui était rouverte à deux battants. A la suite de notre traversée de la forêt Noire, si Brascassin s’était arrêté à Wildbad (le Bain sauvage), c’est qu’à Wildbad se trouvait Mme de X..., dont la présence était indispensable au succès de la cause. Elle n’avait pas hésité à suivre celui-là qui s’était fait l’ange gardien de son enfant mort.
Voilà comment elle s’était mise en route pour un mariage et non pour se marier, ainsi que je l’avais compris sottement; voilà comment, au bout de mon télescope, j’avais pu l’entrevoir, se promenant dans les environs d’Heidelberg, où Brascassin devait séjourner; comment je la rencontrais ensuite avec lui à Schwetzingen, où il espérait lui trouver une compagne de voyage, qui lui avait fait défaut, et que j’avais remplacée.
Quant à Brascassin, s’il s’était vu impérieusement forcé d’abandonner sa charmante compagne à ma protection, pour retourner le même soir à Heidelberg, c’est que le terme fatal était arrivé où l’Américain devait se suicider ou signer sa honte. Il se décida à prendre ce dernier parti. Je soupçonne fort que si ce jour-là il m’avait obstinément cherché querelle au sujet de ma phrase de portefeuille, c’est qu’il me supposait peut-être assez habile bretteur pour lui épargner la corvée, toujours pénible, de se tuer soi-même. Il me connaissait bien peu!
Quand Ferrière eut fini de débrouiller son écheveau: «Thérèse doit m’attendre à présent sur la place du Théâtre, me dit-il; ça vous va-t-il de la voir? Je vais la chercher.»
Je m’opposai vivement à cette présentation peu convenable, et sortis aussitôt de la chambre avec lui pour courir au-devant de la future mariée. Sur l’escalier je rencontrai Jean. La façon toute gracieuse avec laquelle il nous salua, me dit suffisamment que Jean m’avait de nouveau rendu son estime. Donc, il avait écouté à la porte.
La place du Théâtre touche presque à l’hôtel de Suède; nous y trouvâmes Thérèse en compagnie de Brascassin et d’Antoine. Mon farouche ami Antoine Minorel présentait alors un spectacle auquel, certes, il ne m’avait jamais fait assister à Paris. Il avait des souliers vernis, comme le père Ferrière, et des gants paille, comme son cousin Junius. Il est curieux d’observer combien l’influence d’une noce agit sur les êtres les plus sauvages.
Thérèse m’accueillit avec les plus vives démonstrations de joie. Sa toilette était charmante, et, elle, plus charmante mille fois que sa toilette; le bonheur lui allait à ravir; il lui fleurissait les joues, il lui brillantait les yeux, il donnait à sa physionomie, ainsi qu’à tous ses mouvements, une grâce incomparable.... Heureux Brascassin!
Nous la reconduisîmes chez sa marraine, à laquelle Brascassin me présenta comme un ancien ami de la famille Ferrière: «Ma chère filleule m’a souvent parlé de vous, monsieur, me dit Mme veuve Van Reben; ah! je vous connais bien! moins cependant par votre nom que par votre surnom; vous êtes l’homme aux poules, n’est-ce pas?»
Je ne sais quelle réponse je lui fis, mais ce qu’il lui plaisait d’appeler mon surnom m’était devenu insupportable. Elle m’invita à dîner, ainsi qu’Antoine, le contrat devant se signer le soir de ce même jour. Nous prîmes ensuite congé d’elle pour parcourir la ville; mes fonctions de témoin ne me faisaient pas tout à fait oublier mes devoirs de voyageur.