X

Sassbach. — Le tombeau de Turenne. — Achern. — Aventures de mon chapeau. — Une chambre à deux lits. — Chemin de fer apocalyptique. — Nouvelles aventures de mon chapeau.

Le chemin de fer aurait pu me conduire de Bade à Achern en moins d’une heure; mais j’avais résolu de mettre à profit mes derniers instants de vagabondage en traçant ma route par Ottersweier et Sassbach; j’avais mes raisons. Je pris donc une voiture.

A Ottersweier je pensais retrouver les traces de Louis-Guillaume. Les archives de cette ville, m’avait-on dit, contiennent par rapport à lui les pièces les plus curieuses, récemment transportées là des grands dépôts historiques d’Heidelberg. Je me présentai à la maison des archives. La porte était fermée; je frappai. Une vieille dame, à l’air revêche, ouvrit sa fenêtre et me déclara que je n’entrerais pas, toujours pour cause de dimanche. Je fus forcé de me contenter de l’inspection d’une église assez curieuse par ses peintures murales et la profusion de ses ornements et de ses anges de stuc.

A Sassbach, j’allai faire une visite à Turenne. C’est là que, le 23 juillet 1675, ce grand homme est tombé, ayant devant lui, comme adversaires, Montecuculli et Louis-Guillaume de Bade, ce dernier alors âgé de vingt ans. A Sassbach aussi bien qu’à Ottersweier je devais subir des mécomptes.

Pourquoi à l’aspect de cette colonne droite et silencieuse suis-je resté froid comme elle, sans pulsation de cœur comme elle? Je ne sais qui m’avait conté que Turenne en tombant sur ce terrain l’avait conquis à la France; que, du consentement de tous, il y avait ainsi en Allemagne un fragment de terre française; qu’un poste de soldats français, relevé de temps en temps, y montait sa garde, tenant compagnie aux mânes du héros. Cette petite France, avec son armée de quatre hommes et un caporal, placés encore sous le commandement du grand Turenne, parlait à mon imagination, faisait tressaillir ma fibre de patriote, et là aussi on pouvait se sentir fier d’être Français en regardant la colonne! Mais le tombeau de Turenne est à Paris, aux Invalides, les débris de l’arbre contre lequel il expira adossé, comme cette colonne, qui ne recouvre rien, sont simplement confiés à la surveillance d’un brave Allemand, lequel a là sa maisonnette, où il se chauffe les pieds en attendant les visiteurs. Mirage! désillusion!

Parmi les noms de ces visiteurs inscrits chez le gardien je n’en vis que deux bien remarquables: ceux d’Hortense, duchesse de Saint-Leu, et de son fils Louis-Napoléon-Bonaparte, tous deux à la date du 4 avril 1832. Que de réflexions à faire sur cette date et sur ce dernier nom! Ce nom, il était alors toute la fortune du jeune touriste, devenu empereur vingt ans après, plus encore par la force de son invincible volonté que par l’élection populaire. L’illustre proscrit d’alors avait en lui cette puissance occulte, mystérieuse, qui pousse en avant les missionnaires de la Providence. Il croyait au fatum, à sa destinée, même en face de ce boulet qui a tué Turenne.

Le boulet qui a tué Turenne, je l’ai vu; le gardien me le montra; il était sur sa table, à côté de sa pipe, dans un petit panier d’osier. Dois-je croire à son authenticité? Le bonhomme en a peut-être à vendre et à revendre, à l’usage de messieurs les Anglais. Quant à moi, eût-il été officiel, authentique, sa possession ne m’eût guère tenté. Courez donc les routes avec un boulet de canon dans votre poche!

De cette terre trempée d’un sang précieux je voulais néanmoins rapporter un souvenir, une fleur pour mon herbier historique. Un de ces grands lychnis roses, si communs dans les prairies, avait poussé non loin de l’arbre; j’allais le cueillir.... mon cocher, alors occupé à réunir quelques poignées d’herbes pour ses chevaux, me l’enleva. Je n’en cherchai pas un autre.

Dans ce pays de montagnes, les pluies sont fréquentes et soudaines. Quelques larges gouttes d’eau, pour achever de me refroidir, tombaient lorsque nous quittâmes Sassbach; il pleuvait à flots à notre entrée dans Achern. Cependant les rues regorgeaient de monde. Les sociétés chorales, musique en tête, se frayaient un passage au milieu de la foule; cent gonfanons, arborant le lion Belgique, la lyre strasbourgeoise, les armes d’Heidelberg, de Colmar, de Mannheim, de Mulhouse, ainsi que les bustes de Mozart et d’Haydn, surmontaient mille parapluies; ces mille parapluies abritaient deux mille têtes. C’était un tableau et une musique aussi que tous ces petits dômes de soie et de toile, aux couleurs variées, parsemés de banderoles flottantes, et sur lesquels la pluie résonnait sourdement comme les tambours d’un convoi funèbre. Une espèce de nain difforme, avec un grand claque galonné d’argent, et qu’on eût dit coiffé du croissant de la lune, réglait la marche du cortége en agitant une longue canne, qui, entre ses mains, avait les proportions d’un mât de vaisseau. La suprématie des nains est de tradition en Allemagne.

Après avoir, non sans peine, traversé toute cette cohue, mon cocher me déposa devant l’hôtel de la Couronne d’or et reprit sa course vers Bade. L’hôtelier, de l’air le plus empressé, le plus cordial, vint à ma rencontre et m’annonça.... n’avoir ni de quoi me nourrir ni de quoi me loger.

Je restai stupéfait d’une telle déclaration après un tel accueil. Ma position était triste. Courir la ville pour chercher un autre gîte était le seul parti qui me restât à prendre; mais la pluie tombait plus serrée, plus abondante que jamais, et j’avais mon chapeau neuf, et je n’avais plus mon parapluie. Du fond du cœur, je te regrettai sincèrement, mon vieux meuble, si lourd, si incommode; ton heure de gloire était venue.

J’ai toujours été soigneux de mes effets, comme de ma personne; j’aurais pu ne risquer que ma casquette, mais alors que faire de mon chapeau? Si, pendant ma course à travers la ville, je devais le tenir à la main, je n’en étais guère plus avancé. Par un mouvement machinal, donc fort naturel, je me découvris la tête pour examiner l’objet en litige, comme si j’avais voulu lui faire part à lui-même des soucis qu’il me causait. Jugez de ma surprise! ledit objet n’était point mon chapeau, mais bien ma casquette. Alors qu’avais-je fait de mon chapeau? Évidemment, resté dans la voiture qui m’avait amené à Achern il venait de retourner à Bade avec elle.

Depuis que je voyage j’ai pris une habitude on ne peut plus ingénieuse. Ai-je à visiter un monument public, se trouve-t-il sur ma route une ville à traverser, je prends mon chapeau, dans le fond duquel j’ai soin de placer ma casquette, dégagée de sa baleine circulaire, par conséquent réduite à sa plus simple expression. C’est un excellent moyen, et je le recommande à tous les voyageurs. Il offre cependant un inconvénient. Le moment venu du grand air, du sans-gêne, de la promenade sous bois ou à travers champs, ne pouvant, par le procédé contraire, mettre votre chapeau dans votre casquette, il vous faut bien laisser ce premier soit à une branche d’arbre, soit dans votre voiture, soit à un gîte où vous le reprendrez en revenant. Dans la plupart des cas, vous sentant la tête suffisamment couverte, abusé par la casquette, vous oubliez le chapeau. C’est un chapeau perdu: voilà l’inconvénient.

On me dira: «Maintenant que vous n’avez plus à craindre la pluie pour votre chapeau neuf, vous êtes hors d’embarras?» Sans doute; mais déjà la ville d’Achern, avec ses déluges, sa boue, sa foule, son tapage, me déplaisait horriblement; la perte de mon chapeau ne fit qu’augmenter ma méchante humeur contre elle; je ne songeais plus à y séjourner, mais bien à me diriger sur-le-champ vers la station du chemin de fer.

Sous la porte cochère de l’hôtel où je me tenais debout depuis plus d’une heure, tous les gens sans parapluie s’étaient réfugiés. Je m’adressai tour à tour à chacun de mes compagnons d’infortune, leur demandant le chemin de la station. Pas un ne comprenait le français. Les garçons de l’hôtel, les yeux ardents, traversaient notre couloir comme des chauves-souris effarouchées; j’essayais de les retenir au vol; impossible! Ils décrivaient un crochet et s’engouffraient dans les vastes salles, où mille voix grondantes les interpellaient. Enfin, l’hôtelier reparut; je le saisis par le bras, avide que j’étais de me renseigner au plus vite sur la station du chemin de fer: «Pas de place! pas de place!» me cria-t-il en se dégageant.

Je crois qu’il répondait à sa pensée et non à la mienne; les chemins de fer badois ont toujours de la place.

Ceux qui ne se sont jamais trouvés dans cette position désastreuse d’un malheureux voyageur, isolé, sans asile, par un temps de pluie, sans espoir de dîner, sans communication de langage avec ce qui l’entoure, et qui de plus vient de perdre son chapeau, ne pourront se faire une idée de la souffrance que j’endurais. Alors, revenant sur tous mes griefs passés, moi naturellement charitable, je vouais à tous les diables d’enfer ce malencontreux ingénieur qui, de Noisy-le-Sec, m’avait entraîné vers Épernay, et mes mauvais plaisants d’amis qui m’avaient fait prendre le chemin de Strasbourg au lieu de celui de Paris, et les douaniers de Kehl, qui m’avaient contraint d’aller chercher un passe-port à Carlsruhe, et M. Heiligenthal lui-même, qui venait de me conseiller Achern comme promenade d’agrément!

Dans tous les tableaux où sont représentées de grandes catastrophes en train de s’accomplir, généralement l’idée humanitaire se fait jour; si le tableau met sous nos yeux une femme et ses enfants égarés dans les bois et près d’être dévorés par une bande de loups affamés.... spectacle affreux!... le peintre a soin de nous montrer dans le lointain des chasseurs accourant armés de leurs fusils, ou des paysans de leurs faulx, et qui viennent là jouer le rôle de la Providence. Même dans son terrible Naufrage de la Méduse, Géricault a laissé entrevoir une voile à l’horizon. La voile qui se montra alors à moi, mon brick sauveur, ce fut une carriole, qui s’arrêta devant l’hôtel!

Elle amenait des voyageurs sans doute; les voyageurs descendus, je me faisais transporter par elle au chemin de fer, à Kehl, à Strasbourg, s’il le fallait! O cieux cléments! ô brick sauveur! carriole providentielle, bénie sois-tu cent fois! Je m’élance au-devant du conducteur, qui, d’un geste assez brusque, m’écarte; puis de sa cage vide tirant un objet, il l’agite en l’air, en apostrophant à haute voix, toujours dans cette misérable langue allemande, aussi bien les habitants de la porte cochère que les heureux de ce monde abrités dans les salles, et dont quelques-uns, la bouche pleine, viennent mettre le nez aux fenêtres. Cet objet qu’il agite, qu’il secoue brusquement en l’exposant aux regards de tous et même à la pluie, qui tombe toujours, c’est un chapeau, un chapeau neuf, le mien! Je me jette dessus et m’en empare. Quant à l’explication qui s’ensuivit entre nous, je ne la rapporterai pas. Voici ce que j’en pus conclure toutefois, sans autre garant pour la véracité de l’histoire que mon intelligence naturelle; mon honnête cocher de Bade s’étant aperçu, en s’en retournant, de l’oubli fait par moi de mon chapeau, s’était empressé de le remettre, avec indication du lieu où il m’avait déposé, au conducteur de la carriole, lequel se dirigeait vers Achern.

Je l’avais donc reconquis, mon chapeau! Je me l’implantai aussitôt sur la tête, en ayant soin d’y replacer ma casquette d’après le procédé susindiqué, quitte à le perdre encore à la première occasion, ce qui ne pouvait tarder.

Ma situation ne s’était point améliorée cependant; la carriole et son conducteur, aussi incapables l’un que l’autre de répondre à ma demande, à mes prières, s’éloignaient; et l’hôtelier de la Couronne d’or, accouru au bruit des roues, venait de m’apprendre que le train de fer ne devait s’arrêter à Achern qu’à dix heures du soir. Il en était six!

Je m’assombrissais de plus en plus. La fatigue physique ajoutait à mes souffrances morales; je ne pouvais plus me tenir sur mes jambes. Je pris bravement mon parti, et, en attendant la fin de ce déluge qui alors faisait un marécage de la grande rue d’Achern, je m’assis sur une marche de l’escalier, humblement, du côté de la rampe, laissant un passage d’honneur aux allants et venants, qui prenaient volontiers le pan de ma redingote pour un tapis de pied et peut-être m’auraient pris moi-même pour un mendiant si je n’avais eu mon chapeau neuf.

Mon chapeau neuf devait ce jour-là jouer un grand rôle dans mon existence. Oui, j’en reste convaincu, c’est à lui que je dois la bonne fortune qui n’allait pas tarder à m’arriver, comme à son absence j’avais dû l’accueil peu hospitalier de mon hôte. Me voyant descendre de voiture, celui-ci avait cru d’abord à l’arrivée d’un personnage; mon costume, un peu fatigué par douze jours de courses, mon mince bagage, ma boîte de fer-blanc, ma casquette ramollie par l’humidité, n’avaient plus représenté à ses yeux qu’un de ces négociants nomades, un de ces marchands de tabatières de buis, ou tout autre de ces pauvres diables qui courent les foires. De là son accueil d’abord souriant, puis ces paroles terribles: «ni pain, ni sel, ni gîte!» Mais les marchands ambulants ne portent pas de chapeaux de soie. Le chapeau de soie, en Allemagne surtout, indique un habitant aisé des villes. Peut-être aussi l’hôte avait-il été témoin de la façon toute libérale dont je venais de rémunérer le conducteur de la carriole; peut-être encore, en m’examinant de plus près, avait-il fini par découvrir en moi ce je ne sais quoi qui annonce l’homme qui a fait ses classes, l’homme occupé de travaux sérieux, de travaux historiques, et le chapeau neuf venant dignement couronner l’édifice de ses suppositions.... Bref, quoi qu’il ait supposé, depuis dix minutes à peine j’étais piteusement assis sur ma marche d’escalier qu’il s’approcha de moi, du côté de la rampe, et, de l’air le plus respectueux, me dit à l’oreille: «Si monsieur veut bien me suivre, j’ai pour lui une chambre et un dîner.» Mots magiques, qui me guérirent subitement de tous mes maux. Le brick sauveur venait d’aborder le radeau de la Méduse!

Me levant tout d’une pièce, je suivis mon guide dans un autre escalier; arrivé au troisième étage, il me fit entrer dans une chambre à deux lits, assez spacieuse, assez propre, mais affreusement imprégnée de l’odeur de la fumée de tabac: «C’est la chambre de mes filles,» me dit-il. Je n’en crus pas un mot. Un quart d’heure après je dînais.

Je n’ai jamais su dîner seul; à table, je ne supporte la solitude qu’à la condition d’évoquer par le souvenir un convive de mon choix; il vient, sinon partager mon repas, du moins y assister. Douce et bonne fée que l’imagination! Cette fois, ce fut une femme, ma gentille hôtesse de Carlsruhe que j’évoquai. Mais notre tête-à-tête fut de courte durée. Brascassin vint presque aussitôt se mettre en tiers avec nous. Brascassin! Thérèse Ferrière! mes deux énigmes vivantes, les deux sphinx qui semblaient avoir mis au défi ma perspicacité naturelle! A Bade, je n’étais point resté un jour sans broder à l’infini des commentaires sur le lien mystérieux qui les unissait; peine perdue; la lumière ne s’était pas faite, et mon voyage menaçait de s’achever, privé de son épisode le plus intéressant. Allais-je donc rentrer en France comme un chasseur maladroit qui revient le carnier vide?

Au milieu de ces idées, je sentis le sommeil me venir. Je chargeai mon garçon de service de me réveiller au moment voulu, et j’essayai de dormir.

J’essayai, c’est le mot. Dormez donc au milieu des cris, des chants, du bruit de la rue et de toutes les musiques de l’Allemagne, de la Belgique et de l’Alsace conjurées ensemble! Je m’assoupissais un instant pour me réveiller en sursaut, pensant que le feu était à la maison ou que les escaliers s’écroulaient.

A dix heures, le garçon frappa à ma porte. Je me levai. Il me conduisit à la station du chemin de fer; le convoi arrivait. Enfin, je revoyais la France! Avec une rapidité de trente lieues à l’heure la locomotive se dirigeait sur Paris. A Paris, que de changements depuis mon départ! De nouvelles rues, plus larges que des boulevards, avaient été ouvertes; tous les chemins de fer se reliaient entre eux et circulaient sur les bas côtés de ces voies gigantesques.

Sans descendre du wagon, je pus du débarcadère de l’Est gagner l’embarcadère de Saint-Germain et de là Marly-le-Roi. Mais à Marly pas de station. Entraîné jusqu’à Poissy, sur le chemin de fer du Nord, du chemin de fer du Nord, avec une rapidité toujours croissante, je rentrais dans celui de l’Est par Charleroi, Luxembourg et Metz; je franchissais de nouveau Strasbourg; le pont d’essai que j’avais naguère traversé, musique en tête, était devenu pont de pierre, pont définitif; il réunissait les deux rives du Rhin! et, le Rhin franchi, deux cavaliers parurent tout à coup, prirent la voie, et dans leur course, non moins rapide que celle du chemin de fer, se tenant à la hauteur du wagon que j’occupais, ils semblaient vouloir me servir d’escorte. Tous deux assis sur un même cheval apocalyptique, étaient vêtus de riches costumes, mais sous leur veste brodée d’or ou de soie le vent s’engouffrait à grand bruit comme dans le vide; la chair manquait à leurs os, qui cliquetaient à chaque bond de leur coursier.

Le premier, sur son front dénudé, portait une perruque à la Louis XIV, le second, une perruque du temps de la Régence. Dans leurs orbites creuses une faible lueur, bleuâtre et vacillante, tenait lieu de regard, et à leurs talons osseux étaient vissés de longs éperons terminés par une boule. Plus squelette encore que ses maîtres, le cheval avait toutes ses articulations chevillées de cuivre; à travers l’écartement de ses côtes je voyais dans l’intérieur de son corps décharné fonctionner une petite machine garnie de pistons et de coussins de cuir, que pressaient tour à tour les éperons arrondis des cavaliers. C’était un cheval locomotif, à air comprimé (système Andraud). Ces cavaliers tournèrent la tête vers moi et se nommèrent. Je m’inclinai devant Louis-Guillaume, le vainqueur des Turcs, et devant Charles-Guillaume, le fondateur de la ville en éventail, le héros de ma dernière légende.

La légende et l’histoire m’escortaient donc à mon retour dans les États de Bade!

Charles-Guillaume, faisant sans doute allusion à son entrée dans l’église de Lichtenthal, et à sa position forcée durant la messe invisible, me dit alors en ricanant:

«Eh bien, monsieur le légendaire, à votre tour vous voilà entraîné par une force que votre volonté ne suffit pas à maîtriser!»

Ces paroles, nettement articulées, sortant d’une bouche sans lèvres et sans langue, me parurent être un nouveau produit de la mécanique.

M’adressant bientôt à Louis-Guillaume, dont le maintien, digne et sévère, m’inspirait toute confiance, je lui demandai où s’arrêterait cette course interminable.

«A Achern, me répondit-il.

—Et pourquoi me vois-je ainsi contraint de revenir à mon point de départ?

—Parce que vous avez oublié d’y régler votre compte avec l’hôtelier.»

Cette réponse du grand margrave, faite du ton le plus noble, et accompagnée du geste le plus majestueux, me parut si étrange, si peu en rapport avec le caractère héroïque dont je me plaisais à le revêtir, que je m’éveillai.

Sorti enfin de ce rêve à la vapeur et à l’air comprimé, je me frottai les yeux, je soulevai un pan de mon rideau de serge.... Il faisait grand jour et j’avais manqué le convoi!

J’allais pousser un cri de détresse; j’en fus empêché par un nouvel incident, qui semblait continuer mon rêve.

Un spectre, vêtu de blanc, se tenait debout dans ma chambre. Troublé, effrayé peut-être, je laissai retomber le rideau; j’enfonçai ma tête sous la couverture, et rassemblant mes esprits mis en désarroi, je me tâtai le pouls, essayant de juger par le nombre de ses pulsations si j’avais la fièvre, le vertige, si j’étais fou ou simplement halluciné.

Deux minutes après, une idée souriante et quelque peu égrillarde me calmait tout à coup. Si mon hôte avait dit vrai? Si j’occupais réellement la chambre de ses filles et que l’une d’elles, dont peut-être il m’avait cédé le lit, vînt, ignorant mon installation.... Là s’arrêtèrent brusquement mes suppositions malséantes. Mon spectre avait des bottes. Je l’entendis marcher et faire résonner le plancher sous ses lourds talons. Derechef j’entr’ouvris le rideau. Je vis un monsieur s’avancer vers un petit miroir qui me faisait face pour y essayer sa cravate. «Bon! me dis-je, mon hôtelier a disposé du lit vacant; c’était son droit. Mais dans cette nuit de tapage, que je croyais avoir été pour moi sans sommeil, j’ai donc dormi bien profondément que je n’ai point eu conscience de l’arrivée de ce camarade de chambrée?»

Tout en me livrant à ces réflexions pleines de justesse, j’examinais mon conjoint, qui, en ce moment, me tournait le dos. Il avait un paletot bleu, un pantalon à raies. Un instant j’entrevis un coin de sa figure dans le petit miroir; il portait barbe et barbiche; il devait avoir une figure comme un autre et non une tête de mort. Je laissai retomber mon rideau pour lui donner le loisir d’achever sa toilette.

Lui parti, je me jette en bas du lit; je m’habille à mon tour et en toute hâte, voulant profiter du premier train; je prends mon chapeau.... Nouvelle mésaventure! Ce chapeau n’est pas le mien! Cet étranger, ce spectre, ce conjoint maudit, il m’a emporté mon chapeau, mon chapeau neuf!

Interdit, je retourne entre mes mains celui qu’il m’a laissé en échange; j’y plonge mon regard; au fond, comme d’habitude, était le nom du chapelier, mais sur la garniture de cuir un autre nom m’apparaît, et je lis: Brascassin.

Brascassin! ce Brascassin, que j’étais si avide de rencontrer, je venais de passer avec lui toute une nuit, dans une même chambre!

Le chemin de fer partait à sept heures; je descendis vivement mes trois étages.