LIVRE DEUXIÈME.

I.

Le lendemain, dès le point du jour, la ville d'Alexandrie était toute dans ses habits de fête. Une population immense circulait déjà dans ses rues tapissées et pavoisées de feuillages et de banderolles. La foule se portait de la maison commune, où se trouvaient Napoléon et Joséphine, à l'arc de triomphe élevé à l'extrémité du faubourg qu'ils devaient suivre pour aller visiter les plaines illustres de Marengo.

Sur le chemin d'Alexandrie à Marengo, même multitude de peuple, mêmes cris, mêmes fanfares.

Jamais pèlerinage à Notre-Dame de Lorette, jamais cérémonies du jubilé à Rome n'avaient attiré affluence pareille à celle qui se dirigeait alors vers ce champ de bataille à peine refroidi.

C'est que là va se passer l'acte le plus important des fêtes du jour. L'empereur Napoléon doit assister à un combat simulé, donné en commémoration de la victoire remportée en ce lieu même, cinq ans auparavant, par le premier consul Bonaparte.

Des tables, des tréteaux, sont placés le long de la route. On y mange, on y joue la comédie en plein vent.

Dans la longue et unique rue du village de Marengo, toutes les maisons, transformées en hôtelleries, présentent l'image de la confusion et du mouvement.

À toutes les fenêtres, pour attirer et tenter les chalands, pendent des jambons fumés, des mortadelles, des guirlandes de bartavelles et de cailles, des chapelets de croquettes et de sucreries. On entre, on sort, on se presse, Italiens et Français, bourgeois et soldats; les monceaux de macaroni, les pyramides de massepains, de lassagnes et de ravioles s'effacent sous la main des acheteurs.

Dans les escaliers étroits et obscurs, on se heurte, on se coudoie sur une double ligne ascendante et descendante; quelques-uns, chargés encore de leurs provisions, pour les mettre à l'abri de la rapacité de leurs voisins, lèvent les bras au-dessus de leur tête, et, dans les ténèbres, une main, plus longue ou plus habile que la leur, soustrait le friand fardeau, soit un pain beurré, des figues, des oranges, un jambonneau de Turin, ou une caille bardée, soit même un pâté dans sa croûte, un excellent stufato dans sa terrine, contenant et contenu, tout est pris; et ce sont des cris, des quolibets et des rires prolongés, qui gagnent depuis la première marche jusqu'à la dernière; et le voleur de la ligne ascendante, content de son lot, fait volte-face et veut descendre, et le volé de la ligne descendante, contraint de retourner à la pitance, veut remonter; et toute la bande, ébranlée par ce flux et ce reflux à contre-temps, tournoyant de force sur elle-même, au milieu des éclats de gaieté, des jurons, des coups distribués au hasard, est rejetée partie dans la rue, partie dans les salles, où les buveurs chantent déjà à tue-tête.

À travers les tables chargées de mets, les bancs chargés de convives, d'une chambre à l'autre, on voit se multiplier les dames et les Giannine du logis, les unes avec leurs tabliers de couleur, leurs cheveux poudrés et le petit poignard coquet, aujourd'hui encore le principal ornement de leur parure; les autres en jupon court, en longues tresses nattées, le col et les oreilles chargés de joyaux dorés, et les pieds nus.

À ces tableaux si vifs, si animés de la route et du village, de la chambre et de la rue, à ces bourdonnemens, à ces chansons, à ces cris, à ces rires, à ces bruits de paroles, de verres et d'assiettes, d'autres tableaux, d'autres bruits, vont bientôt succéder.

Dans une heure, le canon tonnera contre ce village, canon presque inoffensif, il est vrai, et qui n'en brisera que les vitres; cette rue ne retentira plus que du cri des soldats exaltés par une fureur guerrière de commande; et chacune de ces maisons disparaîtra sous la fumée des mousquetades... à poudre. Alors, gare au pillage, si les provisions ne sont pas mises à l'abri d'un coup de main! gare même à la Giannina aux pieds nus! car la petite guerre singe parfois la grande dans ses excès.

Elle l'imite surtout dans l'éclat de ses spectacles, et rien n'est plus imposant et plus majestueux que celui qui se prépare en ce moment dans les champs de Marengo.

Déjà un trône magnifique, entouré d'étendards tricolores, s'élève sur l'une des rares collines qui bombent le terrain; déjà des troupes de toutes les armes, de tous les uniformes, se déploient rapidement pour prendre place. La trompette fait l'appel aux cavaliers, le tambour étend ses roulemens sur toute la surface du sol, que l'artillerie et les fourgons semblent ébranler. Les aides de camp, couverts de leurs brillans costumes, passent, repassent, se croisent dans mille directions. Les drapeaux se déroulent au vent, qui fait onduler en même temps cette mer mouvante de panaches, d'aigrettes et de plumets diaprés aux trois couleurs; et le soleil, ce grand convié des fêtes de Napoléon, ce lustre radieux des pompes de l'empire, se montre, et fait resplendir de feu l'or des broderies, le bronze des canons, les casques, les cuirasses, et les soixante mille baïonnettes dont la plaine se hérisse.

Bientôt, devant les troupes, qui débouchent au pas accéléré sur le champ de leurs opérations, la foule des curieux, refluant en arrière, décrit un cercle immense de retraite, comme les flots de l'Océan sur lesquels vient tout-à-coup peser une vague énorme. Quelques cavaliers, lancés au galop contre les groupes retardataires, nettoient rapidement la place.

Le village est désert, les tentes joyeuses sont pliées, les tréteaux abattus, les chants, les cris ont cessé de se faire entendre. On voit de tous côtés, dans le vaste circuit de la plaine, courir des hommes, interrompus dans leurs jeux ou dans leurs repas, et des femmes, effrayées par l'éclair des sabres ou le hennissement des chevaux, traînant leurs enfans après elles.

Que si de l'œil on parcourt alors les rangs de l'armée, encore dans son unité et rangée sous les mêmes drapeaux, à la contenance des soldats, au caractère de fierté ou de tristesse silencieuse empreint sur leurs traits, on reconnaît sans peine ceux que les ordres du général en chef, le maréchal Lannes, a d'avance désignés comme vaincus ou vainqueurs futurs. Lui-même, on le voit, suivi d'un nombreux état-major, reconnaître le terrain sur lequel il a si vaillamment figuré naguère, et distribuer à chacun son rôle.

Là doivent se répéter les principaux mouvemens exécutés dans la terrible journée du 14 juin de l'année 1800; mais on aura soin d'omettre les fautes qui y furent commises, car c'est une flatterie stratégique, un madrigal à coups de canon que l'on prépare pour le nouvel empereur et roi.

Donc, les troupes s'alignaient, se développaient, se repliaient d'après les ordres du chef, lorsque de bruyantes symphonies se font entendre sur la route d'Alexandrie. Un vague murmure va en grossissant et se propage parmi ces nombreuses populations, qui, protégées par les rives du Tanaro, de la Bormida, de l'Orba ou les ravins de Tortone, forment la ceinture flottante et animée de cette vaste arène. Tout-à-coup le tambour bat aux champs; des cris et des vivats s'élèvent de tous côtés au milieu des flots de poussière; les sabres brillent au jour; les fusils se redressent et résonnent comme par un mouvement unanime, et une brillante voiture, attelée de huit chevaux caparaçonnés, blasonnée aux armes d'Italie et de France, amène jusqu'au pied de leur trône Joséphine et Napoléon!

Celui-ci, après avoir reçu les hommages de toutes les députations de l'Italie, des envoyés de Lucques, de Gènes, de Florence, de Rome et de la Prusse elle-même, s'irritant du repos, s'élance sur son cheval, et bientôt la plaine entière s'illumine de feux et se couvre de fumée.

C'étaient là les jeux du jeune conquérant! La guerre pour amuser ses loisirs; la guerre pour l'accomplissement de ses hautes destinées. Il la fallait à cette âme ardente, née pour la domination, et que la conquête du monde eût seule laissée désœuvrée.

Un officier désigné par l'empereur expliquait à Joséphine, restée isolée sur son trône, et presque épouvantée de ce spectacle, le secret de ces évolutions et le but de ces grands mouvemens. Il lui avait montré l'autrichien Mélas, chassant les Français du village de Marengo, les culbutant à Pietra-Buona, à Castel-Ceriolo, et Bonaparte l'arrêtant soudain au milieu de son triomphe, avec les neuf cents hommes de sa garde consulaire. Puis il appelle toute son attention sur l'un des momens décisifs de la bataille. Les républicains se replient; mais Desaix vient de paraître sur la route de Tortone. La terrible colonne hongroise, sous les ordres de Zac, s'ébranle pesamment et marche à sa rencontre...

Tandis que l'officier parlait encore, Joséphine s'aperçut d'un léger tumulte autour d'elle. En ayant demandé la cause, elle apprit qu'une jeune fille, après avoir imprudemment franchi la ligne des opérations, au risque d'être mille fois brisée au milieu d'une charge de cavalerie ou par le choc d'un caisson, occasionnait seule ce mouvement, en s'obstinant, malgré la résistance des gardes et les remontrances des dames de la suite, à vouloir pénétrer jusqu'à sa majesté.

II.

En apprenant que l'empereur avait quitté Turin pour Alexandrie, la fille de Girhardi,—car c'est elle qui, suivie d'un guide, emporte la pétition de Charney,—Teresa resta d'abord anéantie et presque découragée. Mais bientôt elle en revint à songer qu'en ce moment elle tenait entre ses mains, palpitant, l'unique espoir d'un pauvre captif.—Le comte ignorait toutefois quelle personne s'était chargée de la dangereuse supplique.—Sans tenir compte ni du temps, ni des fatigues, au risque d'arriver trop tard, elle persévéra donc, et signifia au guide que le but de leur course n'était plus Turin, mais Alexandrie.

—C'est deux fois le chemin que nous venons de faire.

—Eh bien! il faut nous mettre en route sur-le-champ.

—Je ne me mettrai en route, lui répondit tranquillement celui-ci, qu'à l'aube du jour, et ce sera pour retourner à Fénestrelle.—Bon voyage, signora.

Tout ce qu'elle put dire pour lui faire changer de résolution fut inutile. Il resta enfermé dans sa ténacité piémontaise, déharnacha ses chevaux, les conduisit à l'écurie, et se coucha près d'eux.

Un pied dans la voie du dévouement, Teresa ne regardait plus en arrière. Décidée à continuer seule sa route, elle pria l'hôtesse de l'auberge où elle était descendue, dans la rue Dora-Grossa, de lui procurer des moyens de transport pour Alexandrie, les plus tôt prêts, et les plus rapides qu'elle pourrait trouver. L'hôtesse envoya ses garçons par la ville; mais ils eurent beau la parcourir dans tous les sens, de la porte de Suze à celle du Pô, de la porte Neuve à celle du Palais, voitures publiques, charrois, bêtes de charge, de selle et de bât, étaient partis, ou retenus dès long-temps à l'avance, à cause des solennités d'Alexandrie.

Teresa se désolait du fatal contre-temps. Absorbée dans sa rêverie, le front baissé, elle se tenait sur le pas de l'auberge, défiant, grâce à la nuit, les regards qui pourraient la reconnaître dans sa ville natale, quand un bruit de roues, égayé par un bruit de sonnettes, se fit entendre. Bientôt, s'arrêtèrent devant elle deux fortes mules, traînant une de ces longues voitures foraines, dont le coffre profond, fermé et cadenassé comme une armoire, contient les objets de vente, n'offrant du reste pour tout siège, sur le devant, qu'une petite banquette de cuir, à peine abritée par un auvent de toile goudronnée.

Le mari et la femme, possesseurs de la voiture et des marchandises, descendus de la banquette, poussèrent de gros soupirs de satisfaction, frappèrent du pied, se détendirent les bras, pour se dégourdir ou se réveiller, et saluant l'hôtesse d'un air de connaissance, ils se réfugièrent aussitôt aux deux coins de la cheminée, offrant leurs mains et leurs visages au feu de sarmens qui y pétillait; puis, après avoir recommandé qu'on mît leurs mules à l'écurie, se félicitant mutuellement d'être arrivés, ils se firent donner à souper, se promettant de gagner leur lit le plus tôt possible.

L'hôtesse, de son côté, se préparait à en faire autant; les garçons, à moitié endormis, s'occupaient en bâillant de la clôture de l'auberge, et Teresa, toujours pensive, douloureusement affectée au milieu de tous ces préparatifs, songeait au temps qui s'écoulait, à l'espoir qui se perdait, à la fleur qui se mourait!

—Une nuit! une nuit! se disait-elle; le malheureux comptera les minutes tandis que je dormirai! Demain, peut-être, il me sera de même impossible de trouver une occasion de départ!

Et elle regardait tour à tour et attentivement les deux marchands attablés, comme si son unique ressource était en eux. Cependant elle ignorait quelle route ils devaient tenir, s'ils voudraient, s'ils pourraient se charger d'elle; et la pauvre, fille, peu habituée à se trouver seule, ainsi livrée à elle-même au milieu d'étrangers, n'osait les interroger, et, poussée par son bon vouloir, retenue par sa timidité, un pied en avant, la bouche entr'ouverte, elle restait en place, muette, indécise, lorsque soudain, se montrant devant elle, la servante lui présente une lumière et une clef, en lui désignant du doigt la chambre qu'elle doit occuper.

Rappelée au sentiment de sa position, forcée de se décider, Teresa aussitôt écarte légèrement du bras la Giannina, et s'avançant, non sans grande émotion, vers le couple attablé:

—Pardonnez à ma question, dit-elle d'une voix tremblante:—Quelle route devez-vous prendre en quittant Turin?

—La route d'Alexandrie, ma belle enfant.

—D'Alexandrie! C'est mon bon ange qui vous a conduits jusqu'ici.

—Votre bon ange nous a fait prendre de bien vilains chemins, signorina, dit la femme; aussi nous sommes moulus.

—Mais, voyons, à quoi pouvons-nous vous être utiles? dit le marchand.

—Une affaire pressante m'appelle à Alexandrie; voulez-vous m'y conduire?

—C'est impossible! dit la femme.

—Oh! je vous païerai bien!... deux pièces à Saint-Jean-Baptiste! dix livres de France.

—C'est difficile, reprit l'homme. D'abord, la banquette est étroite, et c'est à grand'peine qu'on y tiendrait trois. Il est vrai que vous ne devez pas être gênante; mais il y a une autre difficulté, mon enfant. Nous nous rendons au mercato de Revigano, près d'Asti, et non à Alexandrie. C'est à moitié route, et voilà tout.

—Eh bien! dit la jeune fille, conduisez-moi jusqu'à la porte d'Asti; mais partons ce soir même, à l'instant.

—Impossible! impossible! répéta le couple marchand. Nous ne vendons ni notre sommeil, ni nos fatigues.

—Je doublerai la somme! interrompit Teresa à voix basse.

Le mari regarda sa femme en la consultant de l'œil.

—Non! non! dit celle-ci; c'est vouloir se rendre malade; puis Losca et Zoppa ont besoin de repos. Veux-tu les tuer?

—Quatre pièces! murmura le mari. Quatre pièces.

Losca et Zoppa valent mieux que cela.

—Pour la moitié du chemin, la somme double!

—Eh! qu'importe! mieux vaut un simple sequin de Venise qu'une double parpaïole de Gènes!

Cependant l'idée des quatre pièces, l'appât d'un gain si facile, ne tarda pas d'agir sur la femme comme sur le mari; et après quelque résistance d'un côté, force supplications et prières de l'autre, les mules revinrent à la voiture. Teresa, enveloppée dans sa mante, à cause du froid de la nuit, s'arrangea tant bien que mal sur la banquette, entre les deux époux, et l'on se remit en route. Onze heures sonnaient alors à toutes les horloges de Turin.

Dans son impatience d'arriver au but de son voyage, et de pouvoir bientôt transmettre une bonne nouvelle à Fénestrelle, Teresa eût voulu se sentir emportée dans un char impétueux, par des chevaux rapides comme le vent, et la voiture marchande pesait lourdement sur le sol; les mules foraines cheminaient pas à pas, lentement, levant un pied après l'autre, et la régularité de leur sonnerie semblait donner encore à leur allure un caractère plus marqué de nonchalance.

La voyageuse se contraignit d'abord, espérant que la marche réveillerait avant peu les pauvres bêtes, ou que le fouet de leur conducteur saurait bien hâter leur course. Mais, voyant celui-ci rester inactif du geste, et se contenter seulement d'un petit claquement de langue pour exciter son attelage, elle prit sur elle de lui témoigner combien il lui importait d'arriver promptement à Asti, afin de toucher à la porte d'Alexandrie dans la matinée.

—Ma belle enfant, lui répondit son nouveau guide, il ne me plaît pas plus qu'à vous de passer la nuit à compter les étoiles, mais il faut que le marchand veille à sa marchandise. C'est de la faïence et de la porcelaine que je vais débiter à Revigano, et si mes mules s'emportent, elles pourront fort bien ne faire que des tessons de toute ma pacotille.

—Quoi! monsieur, vous êtes faïencier! s'écria Teresa, la figure terrifiée.

—Faïencier-porcelainier, répliqua le marchand.

—Ah! mon Dieu! dit en gémissant la voyageuse. Mais du moins, il vous est sans doute facile d'aller un peu plus vite?

—Voulez-vous ma ruine?

—C'est que j'ai tant besoin d'arriver!

—Et nous donc! ma belle enfant. Est-ce une raison pour tout briser?

En guise de concession, le faïencier cependant multiplia, pendant quelques instans, ses petits claquemens de langue; mais les mules étaient trop bien accoutumées à leur pas pour en changer facilement.

Teresa se reprocha alors, avec amertume, de ne pas s'être informée plus tôt du temps qu'ils devaient mettre pour gagner Asti; elle se reprocha surtout de n'avoir point elle-même parcouru Turin, pour y découvrir, avec la connaissance qu'elle avait de la ville, un moyen plus prompt de transport; mais elle n'avait plus maintenant qu'à se résigner: elle se résigna.

La voiture suivait son train ordinaire. Losca et Zoppa n'allaient ni plus vite ni plus lentement; seulement marchant sur les bas côtés du chemin, elles ne faisaient plus retentir le pavé du bruit des roues. Le marchand et sa femme, qui jusqu'alors avaient échangé entre eux force paroles sur les chances de leur commerce à la foire de Revigano, se taisaient, et, dans cette obscurité, au milieu de ce silence, malgré le froid dont ses pieds ressentaient l'engourdissement, Teresa commençait à s'assoupir au tintement monotone des clochettes. Sa tête, balancée d'abord de droite à gauche, cherchait tour à tour un oreiller, soit sur l'épaule de la femme, soit sur celle du mari, et retombait pesante sur sa poitrine.

—Appuyez-vous ferme sur moi, dit son conducteur, et bonne nuit, ma belle enfant.

Elle suivit le conseil, s'arrangea de son mieux, et s'endormit tout-à-fait.

Elle dormit si bien durant plusieurs heures, que l'éclat du jour naissant lui fit seul ouvrir les yeux. Étonnée de se trouver ainsi au grand air, en pleine route, la mémoire lui revint, et, inspection faite autour d'elle, elle vit avec surprise, avec douleur, que la voiture ne bougeait plus, et semblait depuis long-temps immobile en place. Le marchand, sa femme, les mules elles-mêmes, sommeillaient profondément, et la double sonnerie ne faisait point entendre le plus léger tintement.

Teresa aperçut non loin derrière elle la pointe de plusieurs clochers, et les vapeurs du matin, dessinant des figures bizarres dans un horizon rétréci, lui montraient fantastiquement groupés, les sonnets de la Superga, le château de Mille-Fleurs, celui de la Vigne de la Reine, l'église des Capucins, et toutes les belles décorations de la magnifique colline de Turin.

—Miséricorde! mon Dieu! s'écria-t-elle, où sommes-nous! le jour paraît, et à peine avons-nous quitté les faubourgs!

Le marchand s'éveille à ses cris; et après s'être frotté les yeux, il se hâte de la rassurer.

—Nous approchons d'Asti, lui dit-il, et ces clochers que vous voyez là, derrière vous, ce sont ceux de Revigano. Il n'y a pas trop de quoi gronder Losca et Zoppa; elles viennent de s'endormir seulement, et elles devaient en avoir bon besoin. Pourvu qu'elles n'aient pas profité de mon sommeil pour trotter un peu trop fort.—Teresa sourit.—Allons, en route!

Et il fit claquer inopinément son fouet, dont le bruit éveilla d'un même coup sa femme et ses mules.

À la porte d'Asti, l'honnête faïencier prit congé de Teresa, la déposa à terre, figura le signe de la croix avec les vingt francs qu'il reçut d'elle, et lui souhaitant bon voyage, il fit faire volte-face à ses mules pour regagner le chemin de Revigano.

La moitié de la route était donc faite! mais Teresa n'espérait plus d'arriver pour le petit lever de l'empereur.—Cependant, se disait-elle, un empereur doit se lever tard! Oh! qu'elle eût voulu replonger sous l'horizon ce soleil qui déjà annonçait sa venue par un redoublement de lumière! Il lui semblait qu'autour d'elle, tout devait ressentir l'agitation qui la tourmentait, qu'elle allait voir la population entière d'Asti sur pied, se préparant au voyage d'Alexandrie, et alors, dans cette multitude de chariots et de voitures, elle obtiendrait bien une place, fût-ce même dans la patache publique.

Quel fut donc son étonnement, à son entrée dans la ville, en trouvant les rues désertes et silencieuses. La clarté du soleil y pénétrait à peine, et n'éclairait encore que la toiture des maisons les plus élevées et le dôme des églises.

Elle se souvint d'un de ses parens maternels, qui habitait Asti depuis longues années. Il pouvait lui être d'un grand secours, et voyant, au rez-de-chaussée d'une maison d'assez mince apparence, briller une lumière rougeâtre à travers la vitre plombée, elle osa frapper et s'enquérir de la demeure de ce parent.

Un carreau s'entr'ouvrit; une voix sèche et criarde lui dit que depuis trois mois l'individu dont il s'agissait habitait sa maison de plaisance de Monbercello, et le carreau se referma.

Seule, au milieu de la rue, Teresa commençait à s'effrayer de son isolement. Pour se donner du courage, elle fit sa prière du matin, en se tournant vers une madone enfoncée dans le mur, à quelques pas de là, et devant laquelle brûlait une petite lampe. Puis, sa prière à peine terminée, elle entendit des pas retentir dans la rue; un homme se montra:

—Indiquez-moi, monsieur, je vous prie, lui dit-elle, les voitures qui se rendent à Alexandrie?

—Il est bien tard, ma belle fille, lui répondit l'étranger; voitures et voiturins, tout est retenu depuis trois jours. Et il passa.

Un second vint à elle. À cette même demande de Teresa, il s'arrêta, la regarda d'un air sombre et dur:

—Vous aimez donc bien les Français! Razza maledetta! Et il s'éloigna plus rapidement que le premier.

La pauvre questionneuse resta quelque temps intimidée, et ne se remit de son émotion qu'à la vue d'un jeune ouvrier qui sortait de chez lui en chantant. Pour la troisième fois, elle réitéra sa question:

—Ah! ah! signora, lui dit-il d'un air de belle humeur, vous voulez voir une bataille! Mais il n'y aura pas de place pour les jolies filles là-bas. Croyez-moi, restez des nôtres. C'est aujourd'hui fête, et les drudi ballarini se battront à qui vous aura pour danseuse. Vous en valez bien la peine. Une petite guerre en votre honneur, hein! cela vous tente-t-il?

Et, s'avançant en gracieusant, il essaya de la saisir par la taille; mais, au coup d'œil qu'elle lui lança, il reprit sa chanson, et poursuivit sa route.

Un quatrième, un cinquième traversèrent la rue à leur tour. Teresa ne songea plus à les interroger; et ses regards se dirigeaient vers les portes, s'ouvrant alors de tous côtés, vers les voitures stationnant au fond des cours. Enfin, non sans peine, et par faveur spéciale, on la reçut dans un carrosse, pour la conduire seulement à Annone, où l'on devait prendre un voyageur dont elle occupait temporairement la place. D'Annone à Felizano, de Felizano à Alexandrie, ce furent d'autres contrariétés, d'autres embarras. Elle triompha de tout.

En arrivant dans cette dernière ville, Teresa savait déjà que l'empereur ne s'y trouvait plus; aussi, sans s'y arrêter un moment, elle prit avec la foule et à pied le chemin de Marengo.

Là, pressée de toutes parts par la cohue dont elle est environnée, épiant avec soin les intervalles, côtoyant les bords de la route, elle tente sans cesse de gagner du terrain sur ceux qui la devancent. Ne prêtant nulle attention ni aux fanfares, ni aux spectacles des bateleurs, au milieu de ce peuple de curieux, qui parle, chante, hurle, bondit de joie et d'ivresse en se débattant dans des flots de chaleur et de poussière, seule étrangère aux fêtes du jour, la figure inquiète, l'œil fixe et préoccupé, essuyant de la main la sueur qui lui coule du front, elle passe, opposant la gravité de ses traits comme contraste à toutes ces figures épanouies.

Son énergie alors s'est concentrée entière dans l'action de sa marche, dans sa volonté d'avancer. À peine, durant tout ce temps, si le but qu'elle veut atteindre, si l'idée qui la fait agir se présente à son esprit. Mais un mouvement de halte, imprimé à la foule par les premiers rangs, la forçant de ralentir son pas, la pensée alors lui revient. Elle songe à son père, qui tourmentera bientôt la prolongation de son absence; car le guide qui l'a abandonnée à Turin ne peut arriver jusqu'à lui pour l'instruire des causes de ce retard. Elle songe à Charney, maudissant le choix du messager peut-être, et l'accusant d'insouciance et d'oubli. Puis, avec une émotion subite, sa main se porte à son corsage, comme si la pétition eût pu s'en échapper. Puis son père, son père se présente de nouveau à ses yeux! Le vieillard se désole d'avoir cédé à ses instances; il croit sa fille perdue pour lui!

Au souvenir de ce père adoré, une larme vint humecter la paupière de Teresa, et, dans ce moment, elle ne sortit de sa méditation qu'en entendant de bruyans cris de joie éclater près d'elle. Un vide immense s'était formé derrière ses pas, et autour de ce vide la foule paraissait tourbillonner. Teresa se retourne. Aussitôt deux mains saississent les siennes des deux côtés à la fois, et, malgré sa résistance, sa fatigue, et le peu de dispositions qu'en cet instant surtout elle devait apporter à une telle distraction, elle se voit forcément partie active d'une grande farandole qui tournoie sur la route, recrutant çà et là les jolies filles et les jeunes garçons de bonne volonté.

Ce ne fut pas le moins pénible accident de son voyage. Mais le courage ne l'abandonna pas encore, car elle croyait toucher au but.

Après s'être dégagée de cette singulière association, faisant un dernier effort pour s'ouvrir une voie à travers la multitude qui la devance, elle arrive enfin en vue de la plaine, et ses regards, surpris et satisfaits, se promenant quelque temps sur cette belle armée déployée dans les champs de Marengo, s'arrêtent soudain avec saisissement sur le monticule qui sert de base au trône impérial.

Toute sa force, toute sa constance, toute son ardeur lui revient alors! Mais comment arriver jusque-là, à travers ces miliers d'hommes et de chevaux? Y pouvait-elle songer?

Cependant ce qui lui avait été obstacle d'abord allait lui venir en aide.

Les premiers rangs de la foule sortie à flots d'Alexandrie, pour conserver une position favorable, se divisaient de droite et de gauche, gagnant les bords du Tanaro et de la Bormida. Il y eut un moment où, poussés tout-à-coup par les rangs suivans, ils débordèrent si rapidement dans la plaine, qu'ils semblaient vouloir envahir le champ de bataille.

Une centaine de cavaliers accoururent au-devant de cette multitude désordonnée, et, faisant briller leurs sabres nus et piétiner leurs montures, la forcèrent sans peine de rentrer dans ses limites. Tous perdirent le terrain en aussi peu de temps qu'ils avaient mis à le conquérir; tous, à l'exception d'une seule personne!

Sur l'un des plis de ce même terrain coule une source entourée de quelques arbres et d'une forte haie d'aubépine.

Poussée par la vague des curieux, Teresa, pâle, tremblante, se dirigeant encore par instinct vers ce trône élevé devant elle, avait été lancée, entraînée jusqu'au massif de verdure. Épouvantée de cette violente impulsion, craignant de se briser contre ces arbres, fermant les yeux, comme l'enfant qui croit le danger passé lorsqu'il a cessé de le voir, elle avait saisi entre ses bras le tronc d'un peuplier, pour s'en faire un appui, et s'était tenue ainsi quelque temps immobile, les oreilles remplies du bruissement de la foule et du feuillage.

Le mouvement de retraite de tout ce peuple fut si rapide à l'approche des soldats, que, quand Teresa releva la tête et regarda autour d'elle, elle se vit seule, bien seule, séparée de l'armée par le bouquet d'arbres et la haie d'aubépine, et de la multitude par un épais tourbillon de poussière, soulevé sous la dernière ondulation des fuyards.

N'hésitant pas à pénétrer à travers la haie, elle se jette tout aussitôt dans le massif, et, son émotion un peu calmée, la voyageuse prend alors connaissance des lieux.

Ombragée par une vingtaine de peupliers et de trembles, la source, encaissée dans le sol, tapissée de lierre rampant, de mousse et de cymbalaire, bouillonne à petit bruit, en s'échappant par un ruisseau, dont on peut suivre de l'œil le cours dans la plaine, à la quantité de myosotis et de renoncules blanches qui passementent ses eaux. La vapeur qui s'en élève aide encore à remettre Teresa de son trouble et de son agitation. Il lui semble qu'elle vient de s'introduire dans une oasis de fraîcheur et de repos, et que la haie d'enceinte la protège à la fois contre la poussière, la chaleur et le bruit. Un instant, la plaine est devenue presque silencieuse; elle n'entend ni les cris des officiers, ni les hourras de la foule, ni les hennissemens des chevaux.

Mais un mouvement singulier se manifeste au-dessus de sa tête. Ce sont des titillations, des pétillemens continus dans les arbres. Elle regarde, et voit les rameaux des trembles et des peupliers couverts d'une innombrable quantité de moineaux, qui, chassés de tous les alentours par la marche circulaire et le tumulte des populations, sont venus, comme la jeune fille, chercher un abri dans cette petite solitude de verdure. On eût dit que la peur les avait paralysés de l'aile et de la voix: pas un cri, pas un fredon n'éclate au milieu de leurs bandes. Ils ont vu presque envahir leur nouvel asile sans songer à fuir, tant le bruit et le spectacle dont ils sont entourés les a frappés de mutisme et de stupeur. Maintenant, des régimens de cavalerie, au bruit des clairons, s'avancent et stationnent sur cette même place où tout à l'heure s'agitait le peuple, et les oiseaux n'abandonnent point leur retraite. Seulement, aiguisant leur bec, sautant de branche en branche, se tournant d'un côté et d'autre, ils s'inquiètent de la fin de tout ceci; et c'est ce mouvement, multiplié à travers le feuillage, qui vient d'exciter l'attention de la Turinaise.

Cependant ces soldats, lui fermant toute communication avec la route, attirent bientôt exclusivement les regards de l'innocente jeune fille, de toutes parts cernée ainsi par les troupes.

—Ce n'est là qu'une guerre inoffensive, se dit-elle, et si je fus imprudente, Dieu connaît le but de mes efforts, il me protégera.

Dirigeant alors son attention du côté opposé, s'avançant jusqu'à l'extrémité du massif, elle entrevoit, à trois cents pas devant elle, l'estrade où Joséphine et Napoléon viennent de s'asseoir.

De là à l'endroit où elle se tient, l'intervalle se trouve parfois rempli par des soldats sous les armes, exécutant leurs manœuvres; mais parfois aussi, le terrain débarrassé laisse ouvert un passage possible.

Teresa s'enhardit; le moment est venu. Elle écarte la haie pour la franchir; mais aussitôt elle songe, avec un mouvement de honte et de confusion, au désordre de sa toilette. Ses cheveux sont épars et dénattés, collés à ses joues ou flottant sur ses épaules; ses mains, sa figure, sont couvertes de sueur et de poussière.—Se présenter ainsi devant les souverains de France et d'Italie, c'est vouloir se faire repousser, et compromettre peut-être la réussite de sa mission!

Elle rentre donc dans le massif, se rapproche de la source, dénoue son large chapeau de paille, secoue sa noire chevelure, y passe les doigts, en reforme les tresses, lisse le bandeau de son front, rajuste sa collerette; puis, s'agenouillant près de la source, elle s'y mire, y plonge ses mains, les purifie de toute souillure, ainsi que son visage, et, sans se relever, adresse au ciel une prière fervente pour son père et pour Charney.

Ah! n'était-ce pas là une gracieuse esquisse de l'Albane, apparaissant tout-à-coup au hasard sur une grande toile de bataille de Salvator-Rosa, que cette chaste toilette de jeune fille faite au milieu d'une armée?

Tandis que Teresa guettait de nouveau l'instant favorable à sa traversée, soudain, de vingt côtés à la fois, de bruyantes détonations d'artillerie se firent entendre. Le sol parut s'ébranler, et les oiseaux perchés sur les arbres, prenant tous leur vol dans un même essor, poussant des cris, se heurtant, tournoyant, gagnèrent les bois de Valpedo et les ombrages de Voghera.

La bataille venait de s'engager.

Teresa, assourdie par le bruit du canon, intimidée par tout ce fracas, restait dans une sorte de torpeur, les yeux toujours fixés sur ce trône, qui tour à tour se montrait devant elle, ou disparaissait sous un rideau de lances et de baïonnettes.

Après une demi-heure, pendant laquelle toute autre pensée que celle d'un effroi instinctif sembla l'abandonner, son énergie d'âme reprit le dessus. Elle examina avec plus de calme les obstacles à vaincre pour arriver au monticule pavoisé, et ne les jugea point insurmontables.

Deux colonnes d'infanterie, se prolongeant sur une longue ligne, dont la double base s'appuyait aux flancs du massif, venaient d'engager une vive fusillade l'une contre l'autre. Elle espéra pouvoir, à travers ce brouillard de poudre, se frayer un chemin sans être même aperçue. Elle hésitait cependant, lorsqu'une troupe de hussards brûlés de soif font invasion dans son asile.

Alors elle n'hésita plus; son courage se renforçant d'un accès de pudeur, elle s'élance en courant entre les deux colonnes d'infanterie, et quand la fumée vient à se dissiper, les soldats poussent une clameur de surprise en apercevant au milieu d'eux une jupe blanche, un chapeau de femme, une fugitive jolie, charmante, qui, malgré leurs cris, poursuit sa course.

Un escadron de cuirassiers accourait pour appuyer une des lignes. Le capitaine faillit renverser Teresa; mais, la saisissant à temps entre ses bras, il l'enlève de terre, et, jurant, sacrant, sans plus s'informer par quel hasard une jeune fille se trouve en plein champ de bataille, il charge deux soldats de la conduire au quartier des femmes.

Il lui fallut monter en croupe derrière un des cuirassiers, et ce fut ainsi qu'elle se dirigea vers l'endroit où les dames de la suite de l'impératrice Joséphine, accompagnées de quelques aides de camp et de messieurs les députés des villes d'Italie, se tenaient sur le monticule.

Arrivée là, touchant enfin au but, Teresa ne pouvait plus faillir dans son entreprise. Elle avait surmonté trop de difficultés pour se laisser vaincre par la dernière; aussi, lorsque, sur sa demande de parler à l'empereur, on lui répondit qu'il parcourait alors la plaine à la tête de ses troupes:—Eh bien! je veux voir l'impératrice! s'écria-t-elle avec fermeté.—Mais l'un n'était guère plus facile que l'autre. Pour se débarrasser de son importunité, on essaya de l'intimider; on n'y put parvenir. On lui dit qu'il fallait attendre la fin des évolutions; elle s'y refusa, et voulut marcher vers l'estrade impériale; on la retint, elle se débattit, éleva la voix avec véhémence, jusqu'à ce qu'enfin l'attention de Joséphine elle-même se tournât de son côté.

III.

Les ordres de Joséphine n'étaient pas transmis, qu'au milieu d'un groupe s'entr'ouvrant, la jeune fille se montra suppliante, retenue et résistant encore.

À un signe plein de bonté de l'impératrice, et que chacun comprit, on s'effaça devant la captive, qui, s'élançant libre, encore désordonnée par la lutte qu'elle venait de soutenir, arriva haletante jusqu'aux marches du trône, se courba, et tirant précipitamment de son sein un mouchoir qu'elle agita vivement:

—Madame! madame! un pauvre prisonnier!

Joséphine ne comprit pas d'abord ce que signifiait ce mouchoir à elle présenté.

—Est-ce une pétition que vous voulez me remettre? dit-elle.

—La voici, madame, la voici! C'est la pétition d'un pauvre prisonnier!

Et les larmes coulaient le long des joues de la postulante, dont un sourire céleste d'espérance animait le visage. L'impératrice lui répondit par un autre sourire, lui tendit la main, la força de se relever, et se penchant vers elle d'un air plein de bonté:

—Allons, allons, mon enfant, remettez-vous. Il vous intéresse donc beaucoup ce pauvre prisonnier?

La jeune fille rougit, baissa les yeux.

—Je ne lui ai jamais parlé, répondit-elle; mais il est si malheureux! Lisez, madame.

Joséphine déplia le mouchoir, s'attendrit en songeant de combien de misères et de privations témoignait ce linge, péniblement empreint d'une encre factice; puis s'arrêtant dès le premier mot:

—Mais, c'est à l'empereur qu'il s'adresse!

—Qu'importe? n'êtes-vous pas sa femme? Lisez, lisez, madame; lisez, de grâce! c'est si pressé!

On en était au plus fort du combat. La colonne hongroise, quoique mitraillée par l'artillerie de Marmont, avait repris son formidable mouvement.

Zach et Desaix se trouvaient enfin en présence, et de leur choc allait résulter le salut ou la perte de l'armée. Le canon grondait dans toutes les directions; le champ de bataille était embrasé; les cris des soldats, mêlés aux fanfares de guerre, semblaient agiter les airs comme un ouragan.

L'impératrice lut ce qui suit:

«Sire,

«Deux pavés de moins dans la cour de ma prison n'ébranleront pas les fondemens de votre empire, et telle est l'unique faveur que je viens demander à votre majesté. Ce n'est pas sur moi que j'appelle les effets de votre protection; mais dans ce désert muré, où j'expie mes torts envers vous, un seul être a su apporter quelque adoucissement à mes peines, un seul être a jeté quelque charme sur ma vie. C'est une plante, sire; c'est une fleur, inopinément venue entre les pavés de la cour où il m'est permis parfois de respirer l'air et de voir le ciel. Ah! ne vous hâtez pas de m'accuser de délire et de folie! Cette fleur fut pour moi un sujet d'études si douces et si consolantes! C'est fixés sur elle que mes yeux se sont ouverts à la vérité; je lui dois la raison, le repos, la vie peut-être! Je l'aime comme vous aimez la gloire!

«Eh bien! en ce moment, ma pauvre plante meurt faute d'espace et de terre; elle meurt, et je ne puis la secourir, et le commandant de Fénestrelle renvoie ma plainte au gouverneur de Turin, et quand ils se décideront, ma plante sera morte! et voilà pourquoi, sire, c'est à vous que je m'adresse, à vous, qui d'un mot pouvez tout, même sauver ma fleur! Faites arracher ces deux pavés qui pèsent sur moi comme sur elle, sauvez-la de la destruction, sauvez-moi du désespoir! Ordonnez, c'est la vie de ma plante que je vous demande; je vous la demande avec instance, avec supplication, les genous en terre, et, je le jure, dans mon cœur ce bienfait vous sera compté.

«Pourquoi mourrait-elle? Elle a, je l'avoue, amorti le coup que votre main puissante voulait faire tomber sur moi; mais elle a rompu mon orgueil aussi, et c'est elle qui maintenant me jette suppliant à vos pieds. Du haut de votre double trône, abaisserez-vous votre regard sur nous? Saurez-vous comprendre quels liens peuvent rapprocher un homme d'une plante, dans cet isolement qui ne laisse au prisonnier qu'une existence végétative? Non, vous ne savez pas, sire, et que votre étoile vous garde de savoir jamais ce que peut la captivité sur l'esprit le plus ferme et le plus fier! Je ne me plains pas de la mienne, je la supporte avec résignation: prolongez-la; qu'elle dure autant que ma vie; mais grâce pour ma plante!

«Songez bien, sire, que cette grâce que j'implore de votre majesté, c'est sur-le-champ, c'est aujourd'hui même qu'il me la faut! Vous pouvez laisser le glaive de la loi suspendu quelque temps sur le front du condamné, et le relever ensuite pour pardonner; mais la nature suit d'autres lois que la justice des hommes; encore deux jours, et peut-être l'empereur Napoléon ne pourra plus rien pour la fleur du captif de Fénestrelle.

«Charney.»

Un grand fracas d'artillerie éclata tout-à-coup; une épaisse fumée, coupée en cercles, en losanges de feu par les cent mille éclairs de la fusillade, couvrit le champ de bataille d'un vaste réseau à la fois lumineux et sombre; puis les feux s'éteignirent, et il sembla qu'une main tendue d'en haut écartait subitement ce rideau de nuages qui cachait les combattans. Ce fut alors un magnifique spectacle à contempler au soleil! Cette charge brillante, dans laquelle Desaix avait perdu la vie, était exécutée. Zach et ses Hongrois, heurtés de front par Boudet, pris sur leur flanc gauche par la cavalerie de Kellermann, tourbillonnaient en désordre, et l'intrépide consul, rétablissant aussitôt sa nouvelle ligne de bataille de Castel-Ceriolo à Saint-Julien, reprenait l'offensive, culbutait les impériaux sur tous les points, et forçait Mélas à sonner la retraite.

Ce changement subit de position, ces grands mouvemens de l'armée, ce flux et ce reflux d'hommes, obéissant à la voix d'un chef, seul immobile au milieu de cet apparent désordre, il y avait là de quoi saisir l'imagination la plus froide; aussi du sein des groupes de spectateurs, placés autour du trône, partirent des applaudissemens et des vivats; et ce bruit, contrastant avec les autres bruits qui l'entouraient, tira enfin l'impératrice de la profonde méditation dans laquelle elle était plongée. Car, de ces dernières et brillantes manœuvres, de ces imposans tableaux se succédant devant elle, la future reine d'Italie n'a rien vu, attentive, préoccupée, les yeux fixés sur ce singulier placet qu'elle tient encore à la main, mais qu'elle ne lit plus cependant.

Et tout d'abord elle a rassuré la jeune fille, qui, debout devant elle, rêvait aussi de son côté.

Joyeuse, charmée de ce regard plein de si douces promesses, Teresa, certaine du succès, baise mille fois avec reconnaissance, avec attendrissement, cette main, tout à la fois frêle et puissante, où brille l'anneau nuptial de Napoléon. Elle rejoint le quartier des femmes, et, la plaine devenue libre, elle cherche aussitôt une église, une chapelle où elle puisse répandre en silence ses pleurs et ses actions de grâces aux pieds de la Vierge, cette autre protectrice de ceux qui souffrent.

IV.

Jugez si l'impératrice-reine a dû être saisie d'un vif sentiment de pitié à la lecture de cette supplique. Chaque mot ne devait-il pas éveiller toute sa sympathie? Joséphine aussi faisait son culte d'une fleur; c'était sa science, sa passion, et plus d'une fois elle avait oublié l'éclat et les ennuis du pouvoir en guettant un bouton qui s'entr'ouvrait, en étudiant la structure d'une corolle dans ses belles serres de la Malmaison.

Là souvent elle s'était sentie plus heureuse à contempler la pourpre de ses cactus que la pourpre de son manteau impérial, et les parfums de ses magnolias l'avaient plus doucement enivrée que les vénéneuses flatteries de ses courtisans. C'est là qu'elle aimait à trôner, qu'elle réunissait sous un même sceptre mille peuplades végétales venues de tous les coins du monde. Elle les connaissait, les classait, les enrégimentait par ordres et par races; et lorsqu'un de ses sujets nouveau-venu se montrait à elle pour la première fois, elle savait bien, par l'analyse, l'interroger sur son âge et sur ses habitudes, et apprendre de lui son nom et sa famille; alors il allait dans la foule de ses frères prendre son rang naturel; car là chaque peuplade avait son drapeau, chaque famille son guidon.

À l'exemple de Napoléon, elle respectait les lois et les coutumes des peuples vaincus. Les plantes de tous les pays retrouvaient dans les serres de la Malmaison leur sol primitif et leur climat natal. C'était un monde en miniature. On y voyait, dans un espace circonscrit, des savannes et des rochers, la terre des forêts vierges et le sable des déserts, des bancs de marne et d'argile, des lacs, des cascades et des grèves inondées; on y passait des chaleurs du tropique aux impressions rafraîchissantes des zones les plus tempérées. Là, toutes ces races différentes croissaient et se développaient côte à côte, séparées seulement par une légère muraille de verdure ou par des frontières vitrées.

Lorsque Joséphine y passait sa revue, de douces rêveries naissaient pour elle à la vue de certaines fleurs. L'hortensia venait tout récemment d'emprunter le nom de sa fille; des pensées de gloire lui arrivaient aussi; car, après les triomphes de Bonaparte, elle avait réclamé sa part de butin, et les souvenirs d'Italie et d'Égypte semblaient grandir et s'épanouir sous ses yeux. La soldanelle des Alpes, la violette de Parme, l'adonide de Castiglione, l'œillet de Lodi, le saule et le platane d'Orient, la croix de Malte, le lis du Nil, l'hybiscus de Syrie, la rose de Damiette, c'étaient ses conquêtes, à elle! Et de celles là du moins, quelques-unes sont restées à la France!

Au milieu de toutes ses richesses, elle a encore sa fleur chérie, sa fleur d'adoption, son beau jasmin de la Martinique, dont la graine, recueillie par elle, semée par elle, cultivée par elle, lui rappelle son pays, son enfance, ses parures de jeune fille, le toit paternel, et ses premières amours avec un premier époux!

Oh! qu'elle a bien compris les terreurs du malheureux pour sa plante! Qu'il doit l'aimer! il n'en a qu'une! Et comment ne s'attendrirait-elle pas sur le sort du pauvre prisonnier? La veuve de Beauharnais n'eut pas toujours son logis dans un palais consulaire ou impérial. Elle n'a point oublié ses jours de captivité. Puis, ce Charney, Joséphine l'a connu si calme, si fier, si insouciant au milieu des plaisirs du monde, si railleur vis-à-vis des plus douces affections humaines!—Quel changement s'est donc fait en lui? Qui donc a pu détendre cet esprit superbe? Tu refusais de te courber même devant Dieu, et te voilà maintenant à genoux, criant grâce pour ta plante! Oh! elle te sera conservée!

Dans cette disposition d'esprit, les dernières manœuvres des troupes, tout ce vain simulacre de bataille, ne lui causent plus qu'impatience et dépit; car elle craint de voir se perdre un de ces instans si nécessaires peut-être à l'existence de la fleur du captif.

Aussi, quand Napoléon, entouré de ses généraux, vint la rejoindre, dans l'attente sans doute de ses félicitations et encore ému de cette fatigue de soldat qui lui plaisait tant:

—Sire, un ordre pour le commandant de Fénestrelle! Un exprès sur-le-champ! s'est-elle écriée, l'œil animé, la voix haute, comme s'il se fût agi d'une nouvelle victoire, et que c'eût été son tour de déployer toute l'activité du commandement. Et elle montrait le mouchoir, le tenait tendu, à deux mains, pour qu'il pût lire sur-le-champ.

Napoléon, après l'avoir regardée des pieds à la tête, d'un air étonné et mécontent, lui tourna le dos et passa. On eût dit qu'il achevait sa revue par elle et venait simplement de l'inspecter la dernière.

Par habitude, il se mit alors à visiter ce champ de bataille que le sang n'avait pas rougi, et où ne gisait, couché sur la terre, que la moisson naissante.

Les blés, les riz, étaient broyés, hachés. Dans quelques endroits, le terrain défoncé, déchiré par de profondes ornières, témoignait des évolutions de l'artillerie; on voyait çà et là disséminés des gants de dragons, des plumets, des épaulettes; puis, quelques fantassins écloppés, quelques chevaux fourbus qui rejoignaient. C'était tout.

Cependant l'affaire avait failli devenir grave dans un certain moment. Les soldats occupant le village de Marengo en qualité d'Autrichiens, hésitant à jouer le rôle de vaincus, prolongèrent leur résistance au-delà du temps indiqué par le programme. Il en résulta une vive irritation entre eux et leurs adversaires. Les deux régimens étaient d'armes différentes et avaient eu des rivalités de garnison. On s'insulta, on se provoqua de part et d'autre; les baïonnettes se croisèrent.

Une collision terrible allait avoir lieu; il fallut tous les efforts des généraux pour empêcher que la petite guerre ne devînt une guerre réelle. Enfin, non sans peine, ils consentirent à fraterniser en échangeant les gourdes; mais les gourdes étaient vides; pour les remplir, on visita de force les caveaux du village; des excès eurent lieu, mais au cri de Vive l'empereur! on mit le tout sur le compte de l'enthousiasme. Après vingt pourparlers et vingt rasades, les Autrichiens se décidèrent à battre en retraite en chancelant, et les Français vainqueurs firent leur entrée dans Marengo en dansant la farandole, chantant la Marseillaise, et mêlant parfois à leurs cris d'ordonnance leur ancien cri de Vive la république! On mit le tout sur le compte de l'ivresse.

Les troupes remises en ligne, Napoléon fit une distribution de croix d'honneur parmi les vieux soldats qui, cinq ans auparavant, s'étaient trouvés sur la même place. À leur tour, les principaux magistrats de la Cisalpine en furent décorés par lui. Puis, avec Joséphine, il posa la première pierre d'un monument destiné à perpétuer le souvenir de la bataille de Marengo. Après quoi, l'empereur, l'impératrice, les ambassadeurs, les magistrats, le peuple et l'armée, tout reprit la route d'Alexandrie.

Et le sort de Picciola n'était pas encore décidé!

V.

Le soir, dans un des appartemens préparés pour eux à l'hôtel-de-ville d'Alexandrie, Napoléon et Joséphine, après le dîner public qui venait d'avoir lieu, se tenaient, l'un dictant des lettres à un secrétaire, marchant à grands pas, se frottant les mains d'un air de satisfaction; l'autre, devant une haute glace, admirant avec une naïve coquetterie l'élégance de son costume et la richesse des ornemens dont on venait de la revêtir.

Quand le secrétaire fut parti, Napoléon s'assit, s'accouda les deux bras sur une longue table recouverte d'un velours rouge à franges d'or, appuya sa tête dans ses mains et sembla réfléchir; mais ses réflexions devaient s'éloigner de tout sujet pénible, car sa figure conservait un caractère de douce rêverie.

Néanmoins, Joséphine se lassa du silence qui s'ensuivit. Il l'avait déjà mal menée une fois ce jour même, au sujet de la pétition de Fénestrelle, et, comprenant alors que sa protection avait été maladroite, pour être trop précipitée, elle s'était bien promis de mieux choisir l'instant.

Elle crut qu'il était venu; et allant s'asseoir de l'autre côté de la table pour faire face à son mari, elle s'accouda comme lui, comme lui affecta un air d'abstraction, et bientôt tous deux se regardèrent en souriant.

—À quoi penses-tu? lui dit Joséphine, le caressant de la voix et du regard.

—Je pense, répondit-il, que le diadème te va fort bien, et qu'il serait dommage que j'eusse négligé d'en faire entrer un dans ton écrin.

Le sourire de Joséphine s'effaça graduellement; celui de Napoléon devint plus marqué, car il aimait à combattre en elle les appréhensions pénibles dont elle ne pouvait encore se défendre en songeant au degré d'élévation où ils étaient récemment arrivés. Ce n'était pas pour elle qu'elle tremblait, la noble femme!

—N'aimes-tu donc pas mieux me voir empereur que général? poursuivit-il.

—Certes, empereur, vous avez le droit de faire grâce, et j'en ai une à vous demander.

Cette fois, ce fut sur la figure de l'époux que le sourire s'effaça, pour passer sur celle de l'épouse. Il fronça le sourcil, et se prépara à tenir ferme, craignant que l'influence qu'exerçait Joséphine sur son cœur ne le fît tomber dans de fâcheuses faiblesses.

—Encore! Joséphine, vous m'aviez promis de ne plus chercher à interrompre ainsi le cours de la justice! Pensez-vous que le droit de faire grâce ne nous soit accordé que pour satisfaire aux caprices de notre cœur? Non, nous n'en devons faire usage que pour adoucir l'application trop rigoureuse de la loi, ou réparer les erreurs des tribunaux! Toujours tendre la main à ses ennemis, c'est vouloir augmenter leur nombre et leur insolence!

—Sire, répliqua Joséphine en retenant un éclat de rire prêt à lui échapper, vous m'accorderez cependant la faveur que j'implore de votre majesté.

—J'en doute.

—Et moi, je n'en doute pas. D'abord, et avant tout, je viens vous demander le renvoi de deux... oppresseurs! oui, sire, qu'ils sortent de leur place! qu'ils en soient chassés, arrachés, s'il le faut!

Parlant ainsi, elle pressait son mouchoir sur sa bouche; car, en voyant la figure étonnée de Napoléon, elle n'était plus maîtresse d'elle-même.

—Comment? c'est vous qui m'excitez à punir, vous, Joséphine! Et de quoi s'agit-il donc?

—De deux pavés, sire, qui sont de trop dans une cour.

Et l'éclat de rire, retenu à grand'peine, lui échappa enfin. Il se leva, et jetant vivement ses bras derrière son dos, la regardant avec l'air du doute et de la surprise:

—Comment! qu'est-ce à dire? Deux pavés! te moques-tu?

—Non! dit-elle en se levant à son tour, et s'approchant de lui, s'appuyant de ses deux mains croisées sur son épaule, avec sa gracieuse nonchalance de créole:

—De ces deux pavés dépend une existence précieuse. Écoutez-moi bien, sire, car il vous faut toute votre bonne volonté pour me comprendre.

Elle lui raconta alors le sujet de la pétition, et tout ce qu'elle avait appris de la jeune fille touchant le prisonnier, qu'elle ne nomma point cependant, et quel avait été le dévouement de la pauvre enfant; puis, en lui parlant du prisonnier, de sa fleur, de l'amour qu'il lui portait, les paroles affluaient sur ses lèvres, douces, tendres, caressantes, pleines de charme, et de cette éloquence qui lui venait du cœur si naturellement.

Et en l'écoutant l'empereur souriait, et en souriant il admirait sa femme.

VI.

Charney comptait les heures, les minutes, les secondes. Il lui semblait que les plus légères divisions du temps s'amoncelaient l'une sur l'autre pour peser sur sa fleur et la briser. Deux jours étaient passés; le messager n'apportait point de nouvelles, et le vieillard lui-même, inquiet, tourmenté à son tour, ne savait qu'augurer de ce silence et de ce retard, supposait des obstacles, répondait du zèle, du dévouement de la personne chargée du message (sans désigner sa fille toutefois), et tâchait encore de faire renaître dans le cœur de son compagnon une espérance qui s'éteignait dans le sien.

—Teresa! mon enfant! que lui sera-t-il donc arrivé? répétait-il avec désolation.

Le troisième jour s'écoula, et sa fille ne revint pas.

Durant toute la journée du quatrième, Girhardi ne se montra point à la petite fenêtre de la cour. Charney ne put le voir; mais s'il eût attentivement prêté l'oreille, il aurait entendu peut-être les prières mêlées de sanglots qu'adressait au ciel le pauvre père en acceptant le coup terrible qui venait de le frapper.

On eût dit qu'un voile de deuil était tombé soudain sur ce lieu de misère, où naguère encore, même en l'absence de la liberté, des rayons de joie et de bonheur apparaissaient par intervalles.

La plante avançait de plus en plus dans sa voie de destruction, et Charney inconsolable assistait à l'agonie de Picciola. Il y avait chez lui double sujet d'abattement; il craignait de perdre l'objet de ses travaux, le charme de sa vie, et de s'être vainement avili! Quoi! vainement son front se serait courbé! Il aurait mendié une grâce, prosterné jusqu'à terre, et on l'aurait repoussé du pied! Comme si tout se fût conjuré contre lui, Ludovic, autrefois si naïf, si expansif, maintenant évitait même de lui adresser la parole. Taciturne et bourru, il venait, il montait, il passait, fumant à pleine pipe, sans le regarder à peine, et semblait lui en vouloir de son malheur. C'est que d'abord Ludovic, lorsqu'il eut connaissance des refus du commandant, prévit l'instant où il allait se trouver entre son penchant et son devoir. Il fallait que le devoir eût le dessus, et il se fit brutal et maussade pour se donner du courage. Aujourd'hui les rigueurs vont sans doute redoubler, et d'avance sa mauvaise humeur redouble.

Ainsi en agissent communément ceux que l'éducation n'a pas polis. Ils compriment les élans généreux de leur âme quand il leur faut accomplir de rudes fonctions, plutôt que de chercher à en voiler la rudesse sous quelques formes de bienveillance. Ce n'est point par des paroles que Ludovic a jamais donné des preuves de la bonté de son cœur, c'est par des actes! Les actes lui sont interdits, il se tait; et la secrète pitié qu'il ressent pour l'homme dont on le contraint d'être le tyran subalterne s'exhale en accès de colère contre cet homme lui-même. Il s'efforce de se montrer insensible en devenant l'agent d'un ordre impitoyable. Si par là il s'attire la haine: eh bien! tant mieux! son devoir lui sera plus facile. Il faut la guerre entre la victime et le bourreau, entre le captif et le geôlier!

Quand vint l'heure du dîner du prisonnier, Ludovic vit Charney debout devant sa plante, dans une profonde et cruelle contemplation. Il se garda bien de se présenter gaiement comme autrefois, en saluant sa filleule des titres caressans de Giovanetta, de Fanciuletta, ou en s'informant des nouvelles de Monsieur et de Madame; il traversa la cour d'un pas rapide, affectant de croire Charney dans sa chambre et de lui porter ses provisions en tout hâte. Mais, à un mouvement qu'il fit, leurs yeux se rencontrèrent, et Ludovic s'arrêta surpris, en voyant le changement survenu en si peu de jours dans les traits du prisonnier. L'impatience et l'attente avaient sillonné son front de larges rides; ses lèvres et son teint décolorés, ses joues maigries lui imprimaient un caractère d'abattement que faisait ressortir encore le désordre de sa barbe et de ses cheveux. Malgré lui, Ludovic resta quelque temps immobile pendant cet examen, et tout-à-coup, se rappelant sans doute ses grandes résolutions, il reporta son regard de l'homme à la plante, cligna de l'œil ironiquement, haussa l'épaule avec un geste moqueur, siffla un air, et il se disposait à reprendre route, quand d'une voix dolente, mais expressive:

—Que vous ai-je donc fait, Ludovic? lui dit Charney.

—À moi?... à moi?... rien, répondit le geôlier, troublé de ce ton de reproche, et plus ému qu'il ne le voulait paraître.

—Eh bien! reprit le comte en s'avançant vers lui et s'emparant vivement de sa main, sauvons-la! il en est temps encore, et j'ai trouvé un moyen. Oui!... le commandant ne peut s'en alarmer. Il l'ignorera même. Procurez-moi de la terre, une caisse... nous enlèverons les pavés, mais pour un instant seulement... Qui le saura? nous transplanterons...

—Ta, ta, ta, fit Ludovic en retirant brusquement sa main: au diable la fleur! Elle nous a fait assez de mal à tous. À commencer par vous, qui allez retomber malade. Faites-vous-en de la tisane; elle n'est plus bonne qu'à ça!...

Charney lui lança un regard d'indignation et de mépris.

—S'il ne s'agissait que de vous encore, poursuivit Ludovic; c'est votre affaire, à la bonne heure! mais ce pauvre homme, vous l'aurez privé de sa fille... il ne la verra plus, et c'est à vous qu'il le doit.

—Sa fille! comment?... s'écria le comte, ouvrant des yeux terrifiés.

—Oui, c'est ça, comment!—continua l'autre en posant à terre son panier de provisions, se croisant les bras et prenant l'attitude d'un homme qui s'apprête à gourmander vertement:—On fouette les chevaux, et on ne veut pas que la voiture roule; on lance le stylet, et on s'étonne de la blessure! Trondédious! o che frascheria! Vous avez voulu écrire à l'empereur; vous avez écrit; c'est bien. C'est contre l'ordre du commandant; il vous punira comme il l'entendra; rien de plus juste. Mais il vous fallait un messager pour porter votre lettre, puisque vous ne pouviez la porter vous-même. Ce messager, ce fut la Giovanna.

—Quoi! cette jeune fille... c'est elle!...

—Faites l'étonné. Pensiez-vous donc que votre correspondance avec l'empereur allait avoir lieu par le télégraphe? On l'emploi à autre chose. Tant il y a que le commandant a tout découvert... Je ne sais comment... Par le guide sans doute; car la Giovanna ne pouvait courir seule à travers les routes. Maintenant la porte de la citadelle lui est fermée. Elle et son père vivront séparés. À qui la faute?

Charney se couvrit la figure de ses deux mains.

—Malheureux vieillard! dit-il; sa seule consolation Et sait-il?...

—Il sait tout depuis hier. Jugez s'il doit vous aimer. Mais votre dîner refroidit.

Et Ludovic releva le panier, qu'il transporta aussitôt dans le logis du prisonnier.

Le comte tomba accablé sur son banc. Il eut un instant la pensée d'en finir d'un coup avec Picciola et de la briser lui-même. Mais le courage lui faillit bientôt. Puis une lueur d'espoir brillait encore confusément devant lui. Cette pauvre jeune fille, qui s'est généreusement dévouée à sa cause, et à qui on fait si cruellement expier son zèle à secourir un malheureux, elle est de retour. Peut-être a-t-elle pu s'approcher de l'empereur. Oui, c'est cela! Sans doute elle a réussi, et c'est ce qui a irrité le commandant contre elle! S'il a entre les mains l'ordre de la délivrance de Picciola, pourquoi tarde-t-il? Mais il faudra bien qu'il obéisse, si l'empereur le veut!—Oh! bénie sois tu, noble enfant! malheureuse enfant séparée de ton père!... à cause de moi! Oh! la moitié de ma vie, je la donnerais pour toi!... pour ton bonheur! Je la donnerais... seulement pour qu'on te rouvrît la porte de cette prison.

VII.

Une demi-heure s'est à peine écoulée; deux officiers civils, revêtus de l'écharpe nationale, accompagnés du commandant de Fénestrelle, se présentent devant Charney et l'invitent à monter chez lui. Lorsqu'ils furent dans sa camera, le commandant prit la parole.

C'était un homme d'une forte corpulence, au front chauve et bombé, aux moustaches épaisses et grisonnantes. Une cicatrice, partant du sourcil gauche, lui divisait la figure en deux, et venait se terminer inclusivement à la lèvre supérieure. Une longue redingote bleue à larges pans, boutonnée jusqu'en haut, des bottes à revers par-dessus le pantalon, un reste de poudre sur ses cheveux nattés de côté, des boucles à ses oreilles, et des éperons à ses bottes (sans doute par signe distinctif, car, par raisons rhumastimales autant que par les exigences de sa place, il était de fait le premier prisonnier de la citadelle), tel se montrait à l'extérieur ce personnage, qui, pour toute arme, portait une canne à la main. Commis à la garde de détenus politiques, appartenant pour la plupart à des familles distinguées, il se piquait de bonnes manières malgré ses fréquens accès d'emportement, et de beau langage en dépit de certaines consonnances fâcheuses. Il se tenait le corps droit, avait la voix forte et emphatique, arrondissait le geste en saluant, et se grattait le front en parlant. Ainsi fait, le colonel Morand, commandant de Fénestrelle, pouvait encore passer pour ce qu'on appelle un beau militaire.

Au ton de courtoisie qu'il prit d'abord, à la tournure officielle de ses deux compagnons, Charney crut qu'ils lui apportaient les lettres de grâce de Picciola.

Le commandant le pria d'attester si jamais il en avait mal usé envers lui, dans l'exercice de ses fonctions, par manque de soins ou par abus de pouvoir.

Ce préambule était de bon augure. Charney attesta tout ce qu'il voulut.

—Vous le savez, monsieur, lors de votre maladie, tous les secours vous ont été prodigués; s'il ne vous a pas plu de vous soumettre aux ordonnances des médecins, la faute n'est ni à eux ni à moi. J'ai pensé que votre convalescence s'achèverait plus facilement avec le grand air et l'exercise, et liberté presque entière vous fut accordée d'aller et de venir dans votre cour.

Charney le salua, comme pour le remercier; mais l'impatience contractait ses lèvres.

—Cependant, monsieur, poursuivit le commandant du ton d'un homme dont la délicatesse a été blessée, dont les égards ont été méconnus, vous avez enfreint les lois réglementaires de la maison, que vous ne pouviez ignorer pourtant; vous avez failli me compromettre dans ma responsibilité vis-à-vis de monsieur le gouverneur du Piémont, le général Menou, et même vis-à-vis de l'empereur, en faisant parvenir à Sa Majesté un placet...

—Parvenir! Il l'a donc reçu! interrompit Charney.

—Oui, monsieur.

—Eh bien?... Et le malheureux tressaillait d'espérance.

—Eh bien! répondit le commandant, pour ce fait seul, vous allez être transporté dans une des loges du vieux bastion, où vous resterez au secret durant un mois.

—Mais enfin,—s'écria Charney, essayant de lutter encore contre la cruelle réalité qui le dépouillait de ses dernières illusions,—l'empereur, qu'a-t-il dit?

—L'empereur ne s'occupe point de pareilles fadaises, lui fut-il dédaigneusement répondu.

Charney prit la chaise unique dont sa chambre était meublée, s'assit, et ce qui se passa ensuite autour de lui parut à peine distraire son attention.

—Ce n'est pas tout. Vos moyens de communications connus, vos relations avec le dehors dévoilées, il est naturel de penser que votre correspondance s'est étendue plus loin. Avez-vous écrit à d'autres personnes qu'à Sa Majesté?

Charney ne répondit pas.

—Une visite a été ordonnée, continua le commandant d'un ton plus sec, et ces messieurs que voici, délégués par le gouverneur de Turin, y vont procéder sur-le-champ, en votre présence, comme le veut la loi. Avant l'exécution de cet ordre, désirez-vous faire des révélations? Elles ne peuvent être que favorables à votre cause.

Même silence de la part du prisonnier.

Le commandant fronça les sourcils; son front chauve se plissa dans toute sa hauteur, et se tournant vers les envoyés de Menou:

—Allons, messieurs, dit-il.

Tous deux se mirent aussitôt en devoir de visiter depuis la cheminée et la paillasse du lit, jusqu'à la doublure des vêtemens du comte. Pendant ce temps, le commandant, se promenant pas à pas dans l'étroite chambre, frappait alternativement du bout de sa canne chaque carreau du plancher, afin de juger s'ils ne recouvraient pas quelques excavations secrètes, destinées à recéler des papiers importons, ou même les préparatifs d'une évasion. Il se rappelait Latude et les autres échappés de la Bastille. Là des fossés larges et profonds, des murs de dix pieds d'épaisseur, des grilles, des contrescarpes, des mâchicoulis, des remparts hérissés de fer et de canons, des sentinelles à toutes les poternes, sur tous les parapets, n'avaient rien pu contre la persévérance d'un homme armé d'une corde et d'un clou. La Bastille de Fénestrelle était loin de pouvoir présenter une pareille ceinture de sûreté. Depuis '96, ses fortifications n'existaient plus qu'en partie, et à peine si quelques soldats faisaient le guet autour de ses murailles extérieures.

Après des recherches prolongées autant qu'il était possible de le faire dans un pareil logis, on ne découvrit rien de suspect, sinon une petite bouteille en verre blanc, contenant une liqueur noirâtre, sans doute l'encre du prisonnier.

Interrogé sur les moyens employés par lui pour se mettre en possession de cette encre, celui-ci se tourna sur sa chaise du coté de sa fenêtre, et se mit à promener en mesure ses doigts sur les vitres, sans répondre autrement à la question.

Restait à visiter la cassette. On lui en demanda la clef. Il la laissa tomber plutôt qu'il ne la donna.

Le colonel Morand n'avait plus de courtoisie, ni dans son geste ni dans son regard. L'indignation lui montait à la gorge. La figure pourpre, les yeux animés, se démenant dans le petit espace de la camera, il boutonnait et déboutonnait sa redingote avec des mains tremblantes, comme pour imposer une distraction au vif transport de colère qui s'élevait en lui.

Soudain, par un mouvement spontané, les deux sbires judiciaires, occupés à l'inventaire de la cassette, la tenant d'une main, la fouillant de l'autre, se rapprochent vivement de la fenêtre, pour mieux vérifier au jour, et, la joie au front, s'écrient ensemble:

—Nous tenons! nous tenons!

Alors, tirant d'un double fond une assez grande quantité de mouchoirs, tous noircis d'une écriture fine et serrée, ils pensent avoir découvert les preuves d'une vaste conspiration.

À la vue de ses précieuses archives profanées, Charney se lève, étend le bras comme pour les ressaisir, ouvre la bouche... puis, se calmant tout-à-coup, il se rassied et reste immobile, sans avoir prononcé un mot. Mais ce premier élan si expressif a suffi au commandant pour lui faire attacher une haute importance à cette capture. Par son ordre, les mouchoirs sont déposés sur-le-champ dans des sacs étiquetés et scellés; on confisque la bouteille et jusqu'au cure-dent. Un rapport est dressé. Charney, invité à le signer pour en attester l'exactitude, refuse par un geste. Acte est pris du refus, et il lui est enjoint de se rendre à l'instant même à la loge du vieux bastion.

Ah! combien ce qui se passait alors dans sa tête était pénible, vague, confus! Le prisonnier atterré ne s'en pouvait rendre compte que comme d'un sentiment de douleur dominant tous les autres. Il n'avait même pas eu un sourire de pitié à donner au triomphe de ces hommes, si fiers d'emporter, comme pièces de procédure, comme preuve d'un complot, ses observations sur sa plante! Il allait être à jamais séparé de ses souvenirs! L'amant à qui l'on enlève les lettres et le portrait d'une maîtresse adorée qu'il ne doit plus revoir peut seul comprendre l'angoisse profonde du prisonnier. Pour sauver Picciola, il a compromis son orgueil, son honneur; il a brisé le cœur d'un vieillard et l'existence d'une jeune fille; et, de ce qui l'avait rattaché à la vie, rien ne lui reste, pas même ces lignes tracées par lui, et qui résumaient ses saintes études!

VIII.

L'intercession de Joséphine n'avait donc pas été aussi puissante qu'elle promettait de l'être d'abord? Non. Après sa douce plaidoirie en faveur de la plante et du prisonnier, lorsqu'elle remit le mouchoir contenant la missive entre les mains de Napoléon, celui-ci se rappela les singulières distractions, offensantes pour son orgueil, que l'impératrice avait eues le matin même, durant les cérémonies guerrières de Marengo, et la signature de Charney redoubla la fâcheuse impression qu'il en ressentit.

—Cet homme est-il devenu fou? avait-il dit, et quelle comédie prétend-il jouer avec moi? Un jacobin botaniste! Il me semble entendre encore Marat s'extasier sur les beautés de la nature champêtre, ou voir Couthon se présenter à la Convention avec une rose à sa boutonnière!

Joséphine voulut élever la voix, et réclamer contre ce titre de jacobin, si légèrement donné au noble comte; mais, dans ce moment, un chambellan vint prévenir l'empereur que messieurs les généraux, ainsi que les ambassadeurs et députés des provinces italiennes, l'attendaient dans le salon de réception. Il se hâta de les rejoindre; et, inspiré bien plus par leur présence que par le contenu de la pétition, il prit occasion du nom du pétitionnaire pour faire une sortie vigoureuse contre les idéologues, les philosophes; revenant encore sur les jacobins, qu'il saurait bien, disait-il, mater et amener à merci!—Et il élevait la voix d'un ton de résolution et de menace, non qu'il fût aussi vivement animé qu'il le faisait paraître; mais, habile à profiter des circonstances, il voulait que ses paroles fussent entendues et répétées, surtout par l'ambassadeur prussien, présent à cette assemblée. C'était son acte de divorce avec la Révolution qu'il proclamait là!

Pour complaire au maître, chacun renchérit sur ses discours. Le général gouverneur de Turin surtout, Jacques-Abdallah Menou, oubliant ou plutôt reniant ses anciennes convictions, se répandit en brusques attaques contre les Brutus des clubs et des tavernes d'Italie et de France, et ce fut bientôt, dans le cercle impérial, un chorus unanime d'imprécations virulentes contre les conspirateurs, les révolutionnaires, les jacobins, tel, que Joséphine se sentit troublée un instant devant ce terrible orage qu'elle venait de soulever. Remise de sa terreur, elle s'approcha de l'oreille de Napoléon; et d'une voix demi-railleuse.

—Eh! sire, dit-elle, pourquoi donc tout ce bruit? Il ne s'agit ni de jacobins ni de révolutionnaires, mais d'une pauvre fleur qui n'a jamais conspiré contre personne.

L'empereur haussa les épaules.

—Croit-on me duper par de pareilles sornettes? s'écria-t-il. Ce Charney est un homme dangereux, mais non pas un niais! La fleur est le prétexte... le but l'enlèvement des pavés. C'est une évasion qu'il prépare, sans doute! Vous y veillerez, Menou. Et comment cet homme a-t-il pu écrire sans que sa demande passât par les mains du commandant? Est-ce ainsi que la surveillance s'exerce dans les prisons d'état?

L'impératrice essaya encore de défendre sa protégée:

—Laissons cela, madame! dit le maître.

Et Joséphine, interdite, découragée, se tut, et baissa les yeux sous le regard qu'il venait de lui adresser.

Menou, gourmandé par l'empereur, n'avait pas ménagé les reproches au colonel-commandant de la citadelle de Fénestrelle; et celui-ci, à son tour, s'était hâté de sévir contre les prisonniers auxquels il devait d'avoir reçu de si vertes réprimandes.

Déjà séparé de sa fille, qui, le cœur plein d'espoir, n'avait revu les donjons de la forteresse que pour recevoir l'ordre de quitter sur-le-champ le territoire de Fénestrelle et de n'y plus reparaître, Girhardi avait, le matin même, été soumis, comme Charney, à une visite domiciliaire; mais il n'en était rien résulté de compromettant pour lui.

Quant au comte, des émotions plus pénibles que l'enlèvement de ses manuscrits lui étaient encore réservées.

Lorsque, pour se rendre à la loge du bastion, il fut descendu dans le préau, à la suite du commandant et de ses deux acolytes, soit que le colonel Morand n'y eût prêté nulle attention en arrivant, soit plutôt qu'il se voulût venger du silence obstiné de Charney durant la visite, sa colère sembla redoubler à la vue des frêles échafaudages élevés autour de la plante.

—Qu'est-ce que tout cela? dit-il à Ludovic, accouru aussitôt sur son ordre. Est-ce ainsi que vous surveillez les prisonniers?

—Ça, mon colonel? répond avec une sorte de grognement et d'hésitation le geôlier, retirant d'une main sa pipe de sa bouche, tandis qu'il porte l'autre à son bonnet, comme au salut militaire:—c'est la plante que vous savez... qui est si bonne pour la goutte et autres maladies.

Puis, faisant graviter ses bras dans un sens contraire au mouvement précédent, il laissa glisser sa main droite le long de sa poitrine, jusqu'à sa cuisse, et la gauche, en se relevant, remit la pipe à sa place habituelle.

—Malepeste! reprit le colonel, si on laissait faire ces messieurs, les chambres et les préaux de la citadelle deviendraient des jardins, des ménageries, des boutiques, et se transformeraient en champ de foire! Allons! faites disparaître cette mauvaise herbe, ainsi que tout ce qui l'entoure!

Ludovic regarde tour à tour la plante, Charney, le commandant; il veut murmurer quelques mots de justification.

—Taisez-vous! lui crie ce dernier, et obéissez sur-le-champ!

Ludovic se tait. Il retire de nouveau sa pipe de sa bouche, l'éteint, la secoue, la dépose sur l'un des rebords de la muraille, et se prépare à exécuter l'ordre.

Il ôte sa veste, son bonnet, se frotte les mains pour se donner du courage. Tout-à-coup, comme s'il se fut retrempé à la colère de son chef, il saisit, il enlève les nattes et les paillassons; il les déchire, il les disperse dans la cour avec une sorte d'emportement. Vient le tour des étais qui servaient à les soutenir; il les arrache l'un après l'autre, les brise sur son genou, les jette à ses pieds. Il semble, à le voir, que son ancienne affection pour Picciola s'est changée en haine, et que lui aussi a une vengeance à exercer.

Pendant ce temps, Charney se tenait immobile, les yeux avidement fixés sur sa plante, mise à découvert, comme si son regard devait la protéger encore.

La journée avait été fraîche, le ciel nuageux; la tige s'était redressée depuis la veille, et du sein des branches flétries sortaient de petits rameaux verdoyans. On eût dit que Picciola prenait des forces pour mourir!

Quoi! Picciola, sa Picciola! son monde réel et son monde d'illusions, le pivot sur lequel tournait sa vie, l'axe qui faisait rayonner sa pensée, elle ne sera plus! Et lui, pauvre captif dont la Providence avait suspendu l'expiation, il lui va donc falloir s'arrêter dans son vol vers les sphères de la vraie science! Comment occupera-t-il ses tristes loisirs maintenant? Qui remplira les vides de son cœur? Picciola, le désert peuplé par toi redevient le désert! Plus de projets, plus d'études, plus de songes enivrans, plus d'observations à inscrire, plus rien à aimer! Oh! que sa prison à lui sera étroite! que l'air qu'on y respire y sera lourd! Ce n'est plus qu'un tombeau! celui de Picciola! Quoi! ce rameau d'or; ce rameau sibyllin, qui a chassé loin de lui les démons malfaisans dont il était obsédé, il ne sera plus là pour le défendre contre lui-même! Le philosophe incrédule et désenchanté devra-t-il vivre encore de son ancienne vie, avec ses pensées amères, et face à face avec le néant?—Non! plutôt mourir que de rentrer dans cette nuit froide d'où elle m'a tiré!

En ce moment, Charney vit comme une ombre apparaître à la petite fenêtre grillée. C'était le vieillard.

—Ah! se dit-il, je lui ai ravi son seul bien, je l'ai privé de sa fille! Il vient jouir de mon tourment, me maudire, sans doute! N'en a-t-il pas le droit? et qu'est donc mon malheur près de son désespoir?

Lorsqu'il se tourna de ce côté, il l'aperçut étreignant les barreaux de ses mains débiles, tremblantes d'émotion. Charney n'osait lever le front pour crier grâce du cœur à ce seul homme dont il eût voulu conserver l'estime; il craignait de trouver sur cette noble figure le signe mérité du reproche ou celui du dédain; et, quand leurs yeux se rencontrèrent, au regard plein de tendre compassion que lui adressa le pauvre père, oublieux de ses propres douleurs pour partager celles de son compagnon d'infortune, il se sentit remuer jusqu'au fond des entrailles, et deux larmes, les seules qu'il eût jamais répandues, jaillirent de sa paupière.

Ces larmes lui étaient douces; mais un reste de fierté les lui fit essuyer vivement. Il craignit d'être soupçonné d'une lâche faiblesse par ces hommes dont il était entouré.

De tous les témoins de cette scène, les deux sbires seuls, spectateurs indifférens, ne semblaient rien comprendre à ce drame auquel ils assistaient. Ils examinaient tour à tour le prisonnier, le vieillard, le commandant, le geôlier, s'étonnaient des émotions vives et diverses empreintes sur toutes ces figures, et se demandaient tout bas si quelque cachette importante ne devait pas exister sous cette herbe si bien barricadée.

Cependant l'œuvre fatale s'achevait. Excité par le colonel, Ludovic avait essayé d'enlever les appuis du banc rustique; mais ils opposaient résistance.

—Un merlin! prenez un merlin! cria le colonel.

Ludovic en prit un; il lui échappa des mains.

—Finissons-en, morbleu! répéta l'autre.

Du premier coup, le banc craqua; au troisième, il était abattu. Alors Ludovic se courba vers la plante, seule restée debout au milieu des débris.

Le comte était hâve, défait; la sueur ruisselait de son front.

—Monsieur! monsieur! pourquoi la tuer? Elle va mourir! s'écria-t-il enfin, redescendu encore une fois à l'état de suppliant.

Le colonel le regarda, sourit ironiquement, et, à son tour, ne répondit rien.

—Eh bien! reprit Charney avec violence, je veux la briser! je veux l'arracher moi-même!

—Je vous le défends! dit le commandant avec sa forte voix, et il étendit sa canne devant Charney, comme pour placer une barrière entre le prisonnier et sa compagne. Alors, sur son geste impératif, Ludovic saisit Picciola de ses mains pour la déraciner du sol.

Charney, atterré, anéanti, attacha de nouveau ses yeux sur elle.

Au bas de la tige, vers les derniers rameaux, là où la séve continuait de monter, une petite fleur venait de s'entr'ouvrir brillante et nuancée. Déjà les autres pendaient abattues sur leurs pédoncules brisés. Seule elle avait vie encore, seule elle n'était point froissée, comprimée, étouffée, entre les mains larges et rudes du geôlier. Sa corolle, à peine voilée de quelques feuilles, s'épanouissait, tournée vers Charney. Il en crut sentir les parfums, et, les paupières humides de larmes, il la vit scintiller, grandir, disparaître et se remontrer.

L'homme et la plante échangeaient un dernier regard d'adieu.

Si, en ce moment où tant de passions et d'intérêts s'agitaient autour d'un faible végétal, des hommes étaient apparus soudain dans cette cour de prison, où le ciel ne jetait alors que des teintes sombres et blafardes, au tableau qui aurait frappé leur vue, à l'aspect de ces gens de justice, revêtus de leurs écharpes tricolores, de ce chef militaire dictant ses ordres impitoyables, n'auraient-ils pas cru assister à quelque exécution secrète et sanglante, où Ludovic jouait le rôle du bourreau, et Charney celui du criminel à qui l'on vient de lire sa sentence? Oui, n'est-il pas vrai? Eh bien! ces hommes, ils viendront! ils viennent! les voilà!

L'un, c'est un aide de camp du général Menou; l'autre, un page de l'impératrice. La poussière qui les couvre dit assez qu'ils ont fait bonne diligence pour arriver.

Il était temps!

Au bruit qui signale leur entrée, Ludovic lâche Picciola, relève la tête, et Charney et lui se regardent, pâles tous les deux!

L'aide de camp remit au colonel Morand un ordre du gouverneur de Turin; le colonel en prit connaissance, parut saisi d'un mouvement d'hésitation, fit deux tours dans le préau en agitant sa canne, compara le message qu'il venait de recevoir avec celui qu'il avait reçu la veille; puis enfin, après avoir, à plusieurs reprises, fait monter et descendre ses sourcils en témoignage de grand étonnement, il affecta un air semi-courtois, se rapprocha de Charney, et déposa gracieusement entre ses mains la lettre du général.

Le prisonnier lut à haute voix ce qui suit:

«Sa majesté l'empereur et roi vient de me transmettre l'ordre, monsieur le commandant, de vous faire savoir qu'il consent enfin à la demande du sieur Charney, relative à la plante qui croît parmi les pavés de sa prison. Ceux qui la gênent seront enlevés. Je vous charge de veiller à l'exécution du présent ordre, et de vous entendre à ce sujet avec le sieur Charney.»

—Vive l'empereur! cria Ludovic.

—Vive l'empereur! murmura une autre voix qui semblait sortir de la muraille.

Pendant cette lecture, le commandant s'appuyait de la hanche sur sa canne, pour se donner un maintien; les deux hommes en écharpe, ne pouvant encore trouver le mot de tout ceci, semblaient confondus, et cherchaient en eux-mêmes par quels moyens ils rattacheraient ces événemens à la conspiration rêvée par eux, l'aide de camp et le page se demandaient pourquoi on les avait fait venir si vite. Enfin, ce dernier s'adressant à Charney:

—Il y a une apostille de l'impératrice, lui dit-il.

Et Charney lut sur la marge:

«Je recommande M. de Charney aux bons soins de M. le colonel Morand. Je lui serai particulièrement reconnaissante de ce qu'il voudra bien faire pour adoucir la position de son prisonnier.

«Signé Joséphine.»

—Vive l'impératrice! cria Ludovic.

Charney baisa la signature, et tint quelques instans le message sur ses yeux.