Grand Louis se met en colère.

Grand Louis le laboureur, qui n'était pas mauvais au fond, avait l'humeur difficile; rien ne le contentait; on avait beau faire, il ne trouvait jamais rien de bon. Les filles et les servantes de la maison ne pouvaient pas le souffrir; il avait toujours de mauvaises paroles à leur dire, et elles les lui rendaient bien. Il brusquait aussi la petite Jeanne; mais elle ne lui répondait jamais.

Un jour qu'il faisait beau soleil, grand Louis s'habilla pour aller à l'assemblée[2] de Meunet-sur-Vatan[3]; il venait de mettre un pantalon neuf et une blouse qui n'avait pas encore servi. Quand il voulut prendre son carton à chapeau, qui était sur une planche de l'écurie à côté de son lit, il monta sur la traverse d'une herse en fer dressée le long du mur; mais le pied lui manqua à l'instant même où il venait d'atteindre le carton, qui lui échappa; en voulant le rattraper, il s'accrocha aux dents de la herse, qui déchirèrent son pantalon et sa blouse du haut jusqu'en bas. Il se mit dans une si grande colère, qu'on l'entendait jurer de la maison. Le bouvier alla voir ce qu'il avait, et revint le raconter aux filles qui étaient devant la porte.

Note 2:[ (retour) ] Une assemblée est plus qu'une simple fête. On y vient de loin. En Bretagne, cette fête s'appelle pardon, kermesse en Flandre, ducasse ailleurs, etc.

Note 3:[ (retour) ] Célèbre par le pèlerinage que les enfants y font pour invoquer saint Loup.

«C'est bien fait pour lui, dit Solange; il est si butor, que ce n'est pas dommage qu'il lui arrive quelque chose.

--Sais-tu que c'est bien vilain ce que tu dis là, Solange! dit Jeanne; grand Louis est le meilleur laboureur du pays, et il rend de grands services à ton père. Ses habillements lui ont coûté de l'argent, et c'est malheureux pour lui s'il ne peut plus s'en servir.»

Les garçons du bourg, qui étaient venus chercher grand Louis, se moquaient de lui; ils le pressaient d'en finir pour venir avec eux, car on le regardait comme le chef de la jeunesse du pays, tant il était grand et fort; et puis il avait plus d'esprit qu'eux tous.

«Allons, allons, j'y vas!» dit-il en se dépêchant de se rhabiller; et il jeta ses habits déchirés sur son lit, sans les ranger dans son coffre comme à l'ordinaire.

Quand ils furent tous partis, garçons et filles, Jeanne, qui n'allait pas à cette fête, parce qu'elle était en deuil de la mère Nannette, fut chercher à l'écurie la blouse et le pantalon déchirés. Comme ce n'était pas un dimanche, elle demanda à la maîtresse si elle voulait lui permettre de les raccommoder; et, comme Jeanne était habile à tout faire, elle les arrangea si bien qu'on n'y reconnaissait aucune trace de l'accident. Elle les plia et les reporta sur le lit de grand Louis.

«En vérité, dit la maîtresse, tu es bien bonne fille de raccommoder les effets de ce grand bourru qui ne t'épargne pas plus que les autres!

--Que voulez-vous donc, maîtresse! c'est son naturel qui est comme ça; mais il n'est pas plus méchant qu'un autre. Il jure bien quelquefois après ses juments: c'est mal; mais voyez s'il les bat jamais! Y a-t-il des bêtes plus belles et mieux soignées que les siennes? Et puis il n'a pas son pareil à l'ouvrage. Le maître sait bien ce qu'il vaut, lui! aussi il ne s'en fie pas à un autre pour les semailles et pour tout. Si grand Louis était heureux, il ne nous tourmenterait pas autant; mais il est comme moi: il a perdu ses parents, et c'est un grand malheur.»

La maîtresse fait honte à grand Louis de sa mauvaise
humeur.

Un jour que grand Louis avait dételé plus tôt qu'à l'ordinaire, la soupe n'était pas encore trempée quand il rentra.

«Il n'y a jamais rien de prêt ici, dit-il pendant que Jeanne se dépêchait de mettre le couvert; demandez-moi ce qu'elles ont fait depuis le matin!»

Solange murmura, mais Jeanne ne répondit pas, et prit le broc pour aller tirer à boire. Quand elle fut partie, la maîtresse dit:

«Tu seras donc toujours bourru, grand Louis! tu ne changeras donc pas! Regarde un peu: y a-t-il une maison où les cuillers et les fourchettes soient plus claires qu'ici? on dirait que c'est de l'argent. As-tu vu quelque part des verres plus nets, du linge plus blanc, une maison plus propre? Vois s'il y a un seul grain de poussière sur les meubles, une seule toile d'araignée aux soliveaux! Tout n'est-il pas clair à se mirer dedans? Qui est-ce qui tient tout en état, si ce n'est la petite Jeanne? L'as-tu vue quelquefois perdre son temps? Avant qu'elle vînt remplacer Marie, je me tuais, et jamais rien n'était fini; à présent je ne prends plus grand'peine, et tout va bien. Il n'y a que toi au monde pour te plaindre d'une fille pareille! Qui donc t'a raccommodé ta blouse et ton pantalon pendant que tu faisais le beau à Meunet, l'autre jour, hein? ce n'est pas moi, bien sûrement.»

Jeanne rentra; les laboureurs se mirent à table; grand Louis dîna sans mot dire, lui qui d'ordinaire parlait tant. Après les laboureurs, ce fut le tour des petits pâtres. Jeanne secoua la nappe, rinça les verres et leur coupa du pain.

Maître Tixier veut que Jeanne achète un morceau
de vigne.

Un dimanche que Jeanne servait son maître qui soupait seul à sa petite table, pendant que les autres hommes, grands et petits, mangeaient ensemble, il lui dit:

«Petite Jeanne, l'argent ne vaut rien à garder. Voilà Gerbaud qui vend le bien de sa défunte tante la mère Nannette; tu sais qu'elle avait un joli quartier de vigne dans les Hautes-Roches, tout contre la mienne; si tu veux m'en croire, je te l'achèterai.

--Comme vous voudrez, notre maître, répondit Jeanne, qui pleurait toutes les fois qu'elle entendait prononcer le nom de sa chère mère Nannette; mais il faut pourtant de l'argent tous les ans pour les façons et du fumier pour les provins.

--Qu'est-ce que tu dis donc là, petite Jeanne? Est-ce qu'en bêchant mon arpent on ne donnera pas un coup de pioche à ton quartier? est-ce qu'en menant du fumier à ma vigne on n'en pourra pas laisser un brin devant la tienne? Nous les vendangerons toutes les deux ensemble; notre cuve est bien assez grande pour tenir le tout, et tu auras le profit de la vigne tout net: ça ne fait pas de mal à une jeunesse, pour se marier, que d'avoir un bout de bien au soleil!

--Notre maître, vous êtes trop bon pour moi: je ne suis pas pressée de me marier; si vous ne me renvoyez pas, je ne vous quitterai jamais.

--Te renvoyer, ma Jeanne! dit la maîtresse; ah! si tu ne quittes la maison que quand je t'en mettrai dehors, tu es bien sûre d'y mourir.

--Eh bien, c'est entendu, dit maître Tixier. On fait la criée d'aujourd'hui en huit; j'irai, et je t'achèterai le quartier des Hautes-Roches.»

Le dimanche suivant, il dit à Jeanne: «Ma fille, c'est fini; jeudi, en allant au marché, je te conduirai chez le notaire pour signer l'acte, puisque tu sais écrire; j'ai eu bien de la peine à l'avoir, ce quartier-là; il faisait envie à beaucoup de monde. Je l'ai emporté; mais aussi il te coûte deux cent dix bons francs, le contrat à la main. Es-tu contente?

--Notre maître, ce que vous faites est bien fait,» répondit Jeanne.