Il vient mal à la jambe de maître Tixier.

Jeanne était mariée depuis six mois, Joséphine gouvernait bien la maison, et Louise continuait d'apprendre tout ce qu'elle voulait. Un jour, maître Tixier rentra en traînant la jambe.

«Qu'avez-vous donc, notre maître? est-ce que vous vous êtes fait mal?

--Non, petite Jeanne; mais il m'est venu des boutons à la jambe; il y a un mois que ça va et que ça vient, et depuis deux jours j'en souffre tout à fait.

--Il faut soigner ce mal-là. Je vais aller chez M. le curé, qui a des remèdes pour tout; il trouvera bien ce qu'il faut pour vous guérir.

--Laisse donc! ça n'en vaut pas la peine.

--Si fait, notre maître, c'en vaut la peine; j'ai toujours entendu dire à ma chère défunte, qu'un mal pris à temps n'était rien, mais qu'un mal négligé c'était une ruine.

--C'est bon! tu iras dimanche; ce n'est pas quelques jours de plus ou de moins qui y feront grand'chose.»

Le samedi, quand le meunier vint chercher la fournée, tous les hommes étaient au travail; maître Tixier monta au grenier et mesura le blé pour le donner à moudre. En descendant, son pied glissa le long de l'échelle, comme il était presque en bas; sa jambe malade frotta et fut écorchée; il rentra tout tremblant et se jeta sur une chaise.

«Mon Dieu, notre maître, comme vous êtes pâle! Qu'est-ce qui vient donc de vous arriver?»

Maître Tixier, sans répondre, leva le bas de son pantalon, et Jeanne vit une écorchure longue de quatre doigts, avec une entaille toute saignante au bas. Elle chercha tout de suite un bout de linge, le trempa dans l'eau fraîche et l'appliqua sur la plaie; puis elle envoya Louise chez M. le curé.

«Dis-lui que ton père s'est blessé sur un mal qu'il avait déjà; il apportera ce qu'il faut.»

M. le curé ne tarda pas à venir; il apportait une petite bouteille de teinture d'arnica, dont il mit quelques gouttes dans l'eau, et il mouilla une compresse; il en couvrit la plaie et banda la jambe, puis il laissa une petite éponge à Jeanne en lui recommandant de s'en servir pour mouiller le linge sans l'ôter, quand il serait sec; il dit au père Tixier que, s'il voulait guérir, il fallait rester au lit sept ou huit jours.

«C'est bien difficile, monsieur le curé; il y a tant à faire ici!

--Il faut pourtant rester tranquille; vous n'êtes plus jeune, mon ami, et les plaies aux jambes ne guérissent pas facilement à votre âge. Si vous ne voulez pas être infirme pour le reste de vos jours, restez en repos comme je vous le dis.

--Et comment donc faire?

--Ne vous tourmentez pas, notre maître, dit Jeanne; est-ce que grand Louis n'est pas là pour faire ce que vous commanderez? Soyez tranquille, restez au lit une bonne huitaine, et rien n'en souffrira dans la maison.»

Il vient un officier en remonte marchander les juments
de maître Tixier.

Un matin, maître Tixier, qui ne marchait pas encore, était assis dans son fauteuil auprès de la porte; il vit venir à lui un grand officier de cuirassiers, suivi de son maréchal des logis.

«Tiens! s'écrie-t-il en voyant le maréchal des logis, c'est Étienne Durand, de la Tréchauderie! Comment se fait-il que tu sois dans le pays, mon garçon?

--Parce que j'y suis venu avec mon capitaine, que voilà. Nous achetons des chevaux pour le régiment, et je me suis souvenu que votre écurie était toujours bien montée.

--Jeanne, va tirer du vin, et du meilleur! Monsieur l'officier, vous allez boire un coup.

--Merci, mon brave homme, je suis très-pressé. Faites donc sortir vos chevaux de l'écurie, s'il vous plaît.»

Jeanne appela son mari, qui amena les quatre juments devant la porte.

«Voilà de belles bêtes, dit le capitaine, je n'en ai pas vu de semblables dans tout le pays.»

Et il se mit à les examiner, à les faire trotter, galoper; il rentra pour en faire compliment à maître Tixier et lui demanda combien il voulait les vendre.

«Ma foi, monsieur l'officier, je ne me soucie pas de m'en défaire; ce sont de braves bêtes sans défauts, et je ne les remplacerai jamais; et puis, sans vous offenser, ce serait trop cher pour vous: on ne donne pas des chevaux de ce prix-là aux soldats.

--Vous voulez donc les vendre bien cher?

--On m'a offert douze cents francs de la grise et trois mille francs des trois autres ensemble.

--C'était bien payé; mais ce n'est pas seulement pour mes hommes que j'achète des chevaux; je suis quelquefois chargé par mes camarades de leur trouver quelque belle bête, et justement mon colonel m'a demandé un beau cheval de bataille; ainsi, nous ferons affaire ensemble, si vous le voulez.

--Je vous dis, monsieur le capitaine, que je n'ai pas envie de vendre mes juments.

--Pourquoi donc, mon ami? Avec la moitié du prix que je vous en donnerai, vous aurez deux poulains de trente mois qui feront parfaitement votre service et qui deviendront à leur tour de beaux chevaux entre les mains de votre homme, qui s'entend si bien à les soigner.

--Monsieur l'officier, il faut dîner avec nous! nous traiterons cette affaire-là le verre à la main. Ce n'est que le dîner d'un paysan, mais le coeur y est.

--Pas pour aujourd'hui, mon ami; j'ai un rendez-vous à la ville avec le maquignon; mais je viendrai après-demain, et, si vous voulez que nous fassions marché, je me prie à dîner sans cérémonie.

--C'est dit, monsieur l'officier; et toi, Étienne, tu n'y manqueras pas: il faut renouveler connaissance.

--Merci, père Tixier; je viendrai, soyez-en sûr,» dit-il en regardant Joséphine.

Maître Tixier veut qu'on donne un bon dîner
à l'officier.

«Allons, Jeanne, et toi, Joséphine, il faut se distinguer, mes enfants; nous allons bien régaler l'officier, afin qu'il se souvienne des dîners du Berry quand il sera retourné à son corps.»

Le surlendemain, les deux militaires arrivèrent à midi. Le dîner était prêt. Maître Tixier, assis dans son fauteuil de paille, avait la jambe étendue sur une petite chaise et appuyée sur un oreiller; on donna le fauteuil de la maîtresse à l'officier, qui dit en se mettant à table:

«Eh bien? maître Tixier, avez-vous fait vos réflexions?

--Monsieur le capitaine, mangeons d'abord en repos, puis on parlera d'affaires. Simon, va-t'en au cellier, mon garçon; tu chercheras derrière la cuve, dans le coin à gauche, il y a quelques bouteilles de vin vieux que je gardais pour une bonne occasion; tu vas les apporter sans les remuer et Jeanne les dépotera.

--Mais pourquoi ces deux jolies filles ne se mettent-elles pas à table avec nous? dit le capitaine en mangeant la soupe.

--Monsieur, dans notre pays, les femmes ne se mettent jamais à table avec les hommes, et le maître mange toujours tout seul; je trouve la coutume bonne et je la conserve.

--Vous avez là une belle famille, ma foi! je vous en fais mon compliment.

--Tout n'est pas là, monsieur: j'ai une fille mariée dans le voisinage; mais cette grande brune n'est pas à moi: c'est notre servante, la femme du laboureur qui soigne les juments; ce qui n'empêche pas que je l'aime autant que mes propres enfants. Elle a dressé mes filles mieux que si je les avais mises dans les pensions; et, si je n'avais pas ma pauvre femme infirme, là, dans son lit, j'aurais le coeur léger et l'esprit tranquille avec Jeanne et son mari pour soigner ma maison.»