Isaure cause avec la petite Jeanne.

Pendant que sa mère parlait, Isaure était montée sur une chaise auprès du lit de Jeanne, et causait avec elle.

«Tu t'ennuies bien au lit, n'est-ce pas, petite Jeanne?

--Oui, mademoiselle, j'aimerais mieux être levée et garder les oisons de la mère Nannette; mais il faut bien que maman nettoie mes habits; elle dit que c'est bien assez d'être pauvre, et qu'il ne faut pas causer de répugnance aux gens qui nous soulagent.

--Tu vas donc tous les jours chercher ton pain?

--Oh! non, mademoiselle: quand on nous en donne beaucoup, nous restons à la maison aussi longtemps qu'il y en a; c'est si pénible d'aller aux portes!

--Te donne-t-on toujours, quand tu demandes?

--Mademoiselle, je ne demande rien; je reste à la porte jusqu'à ce qu'on me donne. Quelquefois il n'y a personne dans les maisons, pendant la moisson, ou bien en temps de fenaison. Ces jours-là, je ne trouve pas grand'chose.

--Et quand on ne te donne rien?

--Nous nous couchons sans souper; ça nous est arrivé plus d'une fois avant d'être chez la mère Nannette; mais elle ne veut pas que nous souffrions la faim, et, quand nous n'avons point de pain, elle nous en prête.

--Vas-tu t'amuser quelquefois sur la place de l'église avec les petites du bourg?

--Oh! mademoiselle, elles ne voudraient pas de moi!

--Tiens! pourquoi?

--C'est que je cherche ma vie.

--Sais-tu que c'est bien mal cela!»

La mère Nannette rentra, et Mme Dumont la loua beaucoup de sa charité envers la pauvre veuve et son enfant.

Isaure veut donner une de ses robes à la petite
Jeanne.

«Mon Dieu, maman, dit Isaure en retournant au château, j'ai tant de robes qui ne me servent plus! ne pourrais-tu pas en donner une à la petite Jeanne? J'avais le coeur gros en la voyant au lit faute de vêtements.

--Ma fille, tes robes seraient d'un mauvais usage pour cette enfant; elles resteraient accrochées aux épines des buissons auprès desquels il faut qu'elle passe, et la boue des mauvais chemins où elle est obligée de marcher emporterait le morceau quand elle voudrait les décrotter.

--Comment faire alors, chère maman, pour lui donner une robe?

--N'as-tu donc plus rien dans ta bourse, mon enfant?

--Oh si! oh si! dit vivement la petite fille; je vais lui en acheter une; de quelle étoffe, maman?

--Il faut prendre le jupon en droguet bleu; c'est fort solide, et le corsage en bonne cotonnade doublée.

--Moi, dit Sophie, la soeur d'Isaure, qui avait quatorze ans, je donnerai une jupe de dessous en flanelle rayée blanc et noir, et un corset de nankin.

--Et moi, que donnerai-je donc? dit Auguste.

--Mon frère, tu as une cravate noire qui est tranchée au milieu, dont les bouts sont tout neufs; ma bonne en fera un bonnet à Jeanne, et tu achèteras de la dentelle noire pour le garnir.

--Il ne me reste plus à donner que la chemise, le fichu et le tablier,» dit en souriant Mme Dumont.

Quand ils furent arrivés à la maison, les enfants racontèrent à leur père ce qu'ils voulaient faire pour Jeanne.

«Tout cela est très-bien, dit M. Dumont; mais je vois que personne n'a pensé aux souliers. Vous habillez complètement cette petite, et vous la laissez nu-pieds!

--C'est pourtant vrai! dirent les enfants. Papa, il faut que vous donniez les souliers, pour que rien ne lui manque.»

On s'occupa le jour même d'acheter et de couper les vêtements de la petite Jeanne, afin de pouvoir les lui donner le vendredi suivant; il n'y avait plus que quatre jours, il ne fallait pas perdre de temps. Isaure fit les ourlets, pendant que sa mère, sa soeur et la bonne faisaient les coutures. Quand tout fut fini, la bonne dit:

«Mesdemoiselles, vous croyez avoir pensé à tout; il me restera pourtant quelque chose à donner aussi, et, quoique je ne sois pas riche, je veux prendre part à la bonne action que vous faites. Vous avez oublié le mouchoir et le serre-tête! j'en donnerai des miens.»