Jeanne a une petite fille.--La petite Nannette.
Jeanne eut une petite fille: elle n'en cacha pas sa joie, quoique grand Louis, qui désirait un garçon, fit un peu la grimace; mais quand il eut embrassé la petite Nannette (car Jeanne voulut donner à sa fille le nom de l'excellente femme qui avait été pour elle une seconde mère), il fut si aise, qu'il ne pensa plus au garçon. On baptisa l'enfant, dont Louise fut marraine avec Guillaume, son beau-frère.
La petite Nannette était si douce, si tranquille, qu'on ne l'entendait jamais crier. Quand elle avait tout ce qu'il lui fallait, on la posait sur le lit de la maîtresse, à côté d'elle, et on ne la tenait jamais sur les bras.
«Eh bien! disait maître Tixier, cette enfant qui devait me casser la tête, je ne l'ai pas encore entendue. Vous la laissez sur le lit comme une souche: si elle était méchante, vous seriez toutes après; et parce qu'elle est douce, vous ne vous en occupez seulement pas. C'est toujours comme ça.
--C'est bien vrai, mon père, dit Louise; mais Jeanne ne veut jamais que je la prenne.
--Ne l'écoute pas, ma fille; moi, je te commande de la promener.
--Notre maître, elle en prendra l'habitude, puis elle ne voudra plus rester au lit.
--Ne voilà-t-il pas un grand malheur! vous êtes six femmes ici, et vous ne pouvez pas tenir cette petite les unes ou les autres! Si c'était aussi bien l'enfant de Joséphine, tu ne le laisserais pas comme ça!
--Mais, notre maître, ce n'est pas la même chose.
--Et moi je dis que si, entends-tu?»
Étienne Durand revient du régiment pour épouser
Joséphine.
Étienne Durand revint au bout de huit mois, comme il l'avait promis. Il passa au Grand-Bail avant d'aller chez son père, tant il était impatient de savoir par lui-même si Joséphine l'avait attendu. On fut bien content de le revoir, et, un mois après son retour, on fit la noce chez ses parents, dont la ferme n'était qu'à un quart de lieue du Grand-Bail.
«Qu'est devenu ton capitaine? dit maître Tixier en ramenant sa fille chez lui.
--Il a eu de l'avancement, et on l'a envoyé en Afrique.»
Un jour que le père Tixier dînait à sa petite table, comme à son ordinaire, son gendre lui dit:
«Quel profit trouvez-vous donc, mon père, à manger du pain d'orge? C'est une mauvaise nourriture: il en faut une très-grande quantité, et il n'y a pas de pain qui se pétrisse plus mal ni qui soit plus difficile à conserver.
--Et que veux-tu que je fasse de mon orge, Étienne?
--Il n'en faut pas récolter du tout, ou du moins n'en récolter que bien peu. Dans un pays à froment comme celui-ci, c'est une duperie que de semer de l'orge.
--Mais je ne peux pas toujours faire du froment; la troisième année, il faut bien occuper les terres.
--D'abord, mon père, vous en labourez trop; si vous en faisiez un tiers de moins, elles seraient mieux fumées, elles vous coûteraient moins de façon et vous récolteriez autant.
--C'est pourtant vrai, ce que tu dis là, Étienne! mais il faut cependant que mes terres soient occupées.
--Eh bien! vous sèmerez deux fois plus de trèfle et de sainfoin; vous élèverez du bétail qui vous rapportera de bon argent, et vous pourrez fumer davantage vos terres et les améliorer. C'est comme vos foins: vous les coupez beaucoup trop tard, lorsqu'ils sont déjà durs. Ordinairement, vers la fin de mai, il y a un vent qui souffle entre le nord et le levant, et qui donne du beau temps pour une bonne semaine au moins. Coupez votre foin alors; vous en aurez davantage, il aura plus de goût, et vos bêtes le mangeront sans en gaspiller; et puis vos regains seront plus précoces, vous les serrerez avant les pluies d'automne, qui les gâtent si souvent. Voulez-vous me laisser essayer cette année? J'ai bien observé ce que j'ai vu dans les autres pays, et je voudrais mieux faire qu'on ne fait ici. C'est comme les moutons, à qui vous ne faites de litière que tous les mois, et dont la bergerie n'est nettoyée que deux fois par an; croyez-vous y trouver du profit? Mettez donc souvent de la litière, et qu'on ôte le fumier tous les mois; le chaume ne manque pas ici, et vous verrez vos bêtes!»
Le père Tixier, qui n'était pas têtu, fit ce que voulait son gendre. Il cultiva aussi des betteraves et des carottes dans ses terrains légers, et il s'en trouva bien.