La petite Jeanne va chez Mme Dumont.
Le vendredi, Jeanne, en s'éveillant, dit à sa mère:
«C'est aujourd'hui que nous devons aller chez la dame chercher les cinquante centimes; nous irons, n'est-ce pas, maman?
--Ma fille, tu iras toute seule, car il faut que j'aide la mère Nannette à laver son linge. Tu vas même y aller ce matin, afin de mener les oisons et la chèvre aux champs quand tu seras revenue.
--Maman, jamais je n'oserai entrer toute seule dans cette belle maison.
--Pourquoi donc, ma Jeanne? Cette dame est si bonne, que tu ne dois pas craindre de lui parler. Je vais t'habiller le plus proprement que je le pourrai. Trouveras-tu bien la maison?
--Oh! oui: je suivrai le ruisseau jusqu'au moulin, et j'y arriverai tout droit.»
En partant, Jeanne prit un bâton pour se défendre contre les chiens qu'elle pourrait rencontrer. Elle arriva devant la grille du jardin, et vit sous un berceau de chèvrefeuille M. et Mme Dumont qui déjeunaient avec leurs enfants. Ce fut Isaure, la petite demoiselle aux cheveux blonds, qui vit Jeanne la première:
«Maman, voici la jolie petite fille qui a rapporté le bracelet.»
Et elle se leva pour aller lui ouvrir la grille; mais son frère Auguste, qui avait déjà treize ans, courut plus vite qu'elle et fit entrer Jeanne.
«Tu viens chercher les cinquante centimes?» dit Isaure, qui n'était pas plus grande que Jeanne.
Puis, avec la permission de sa mère, elle prit un gros morceau d'une tarte aux prunes qui était sur la table, et le lui mit dans la main:
«Mange, petite; c'est bien bon.»
Jeanne prit la tarte, mais elle n'y toucha pas.
«Tu n'as donc pas faim?
--Si fait, mademoiselle, je n'ai pas encore déjeuné.
--Tu n'aimes peut-être pas la tarte?
--Je ne sais pas, je n'en ai jamais mangé; mais elle sent bien bon! je crois que c'est encore meilleur que la galette.
--Eh bien, pourquoi n'en manges-tu pas?»
Jeanne ne répondit rien.
Mme Dumont demanda aussi à Jeanne pourquoi elle ne touchait pas à sa portion de tarte. Elle lui répondit en baissant la tête:
«C'est que je voudrais l'emporter pour le goûter de maman et de la mère Nannette.
--Mon enfant, il n'y a pas de mal à cela, au contraire; tu fais bien de partager ce que tu as de bon avec la mère Nannette, qui vient au secours de votre grande misère; mais en voici un autre petit morceau, que tu vas manger là, devant moi.»
Quand Jeanne eut fini de manger, on lui fit boire un peu de vin et d'eau, et on lui donna une pièce de cinquante centimes toute neuve.