Le colporteur ne sait plus sa prière.

Au bout de deux jours, M. le curé permit au colporteur de se lever, et lui dit de remercier Dieu, qui l'avait sauvé d'une mort presque certaine.

«Vous savez bien votre prière, n'est-ce pas, mon enfant?»

Le pauvre garçon baissa la tête sans mot dire.

«Monsieur, quand j'étais tout petit, ma mère ne manquait jamais de me faire prier matin et soir; mais je l'ai perdue à huit ans, et depuis ce temps-là personne ne s'est occupé de moi.

--Alors, vous n'avez pas fait votre première communion?

--Si, monsieur; je l'ai faite à onze ans avec les autres enfants de ma paroisse; mais depuis je n'ai plus pensé à tout cela.

--Mon petit ami, je vais prier tout haut pour vous.»

Et le saint homme pria Dieu de toute son âme; sa voix était si douce que le malade en fut tout remué. Quand la prière fut finie, M. le curé lui dit:

«Vous savez sans doute lire, puisque vous vendez des livres?

--Oui, monsieur, j'ai été aux écoles de charité.

--Eh bien, pourquoi ne lisiez-vous pas vos prières dans les livres que vous vendez?»

Le colporteur rougit encore sans répondre.

«Voyons-les donc, ces livres! Si j'en trouve quelques-uns qui me conviennent, je vous les achèterai.»

Il prit la boîte et l'apporta au jeune homme.

«Ah! monsieur le curé, s'écria-t-il, ne l'ouvrez pas, je vous en prie.

--Pourquoi donc, mon garçon?

--C'est que.... c'est que....»

Il n'en put pas dire davantage.

«Allons, donnez-moi votre clef.»

M. le curé découvre ce qu'il y a dans la boîte
du colporteur.

Le colporteur n'osa pas refuser sa clef à M. le curé; mais en la lui donnant il se mit à ses genoux.

«Ah! monsieur, dit le pauvre garçon, ne me perdez pas; ayez pitié de moi, ne me faites pas mettre en prison.

--Et pourquoi vous ferais-je mettre en prison, mon ami?

--C'est que ma boîte est pleine de vilaines images et de livres mauvais, et que l'on met en prison ceux qui en vendent.»

En disant cela il fut encore pris d'une faiblesse. Quand on l'eut fait revenir, M. le curé lui dit:

«Comment, mon enfant, avez-vous pu, à votre âge, vous décider à faire un tel commerce?

--C'est qu'on m'avait dit qu'on y gagnait beaucoup d'argent, et je voulais acheter un petit fonds d'étoffes aussitôt que j'aurais seulement une centaine de francs.

--Eh bien, vous a-t-on dit la vérité? Avez-vous gagné plus qu'en vendant de bons livres?

--Mon Dieu non: je ne suis pas assez hardi pour faire ce métier-là; j'ai toujours peur d'être pris, et je ne vends presque rien.

--Je suis sûr que c'est précisément pour cela que vous êtes sorti si vite dimanche, quand tous les gens de la maison revenaient des vêpres.

--Oui, monsieur, parce que j'avais vu le garde champêtre avec eux.

--Voyez un peu! votre détestable commerce a failli vous coûter la vie. Mon garçon, il n'y a jamais d'avantage à faire le mal; et vous en faisiez plus aux gens de la campagne en leur vendant de mauvais livres, que si vous leur eussiez volé leur argent: car leur argent était perdu comme si vous l'aviez pris, et vous leur laissiez des livres qui leur apprenaient à se mal conduire.»