Le colporteur vend à tout le village.
Le lendemain, après la messe, que le colporteur entendit bien dévotement, il étala sa boutique sur la place de l'église, et il annonça à haute voix qu'il vendrait ses marchandises au prix coûtant, en reconnaissance du service qu'on lui avait rendu autrefois dans le pays. Chacun s'approcha et acheta ce qui lui convenait. Il dîna chez M. le curé. Pendant que les femmes de la ferme s'occupaient à préparer le souper dans la maison de Jeanne et y transportaient tout ce qui était nécessaire, Louise mit, sans en rien dire, une petite provision de toute chose dans la huche de Jeanne avec deux grand pains de froment.
Après les vêpres, M. le curé vint bénir la maison et ensuite l'on se mit à table. Toute la famille du Grand-Bail était là, excepté la maîtresse, qui ne se levait plus. Solange était venue aussi avec son mari.
«Te voilà donc dans ta maison, ma Jeanne, dit maître Tixier; vas-tu être heureuse! mais nous nous apercevrons bien que tu n'es plus avec nous.
--Il fallait bien, dit M. le curé, que ces braves gens finissent par se mettre à leur ménage. J'ai béni la maison de bon coeur, car je suis bien sûr qu'il ne s'y fera jamais rien de mal et que les enfants y seront bien élevés.
--Elle s'y prendra de bonne heure, monsieur le curé; ne fait-elle pas déjà compter sa petite Nannette! y a-t-il du bon sens?
--Notre maître, est-ce que vous ne serez pas content quand, à la veillée, la petite vous lira de jolies histoires?
--Mais crois-tu, Jeanne, que, si elle apprend sitôt à lire, ça ne la dégoûtera pas de travailler?
--Soyez tranquille, notre maître! ce qui entre dans la tête ne gâte pas les doigts; et ceux qui l'ont pleine de toutes sortes de bonnes choses travaillent aussi bien que les autres, s'ils ont du courage; n'est-ce pas, monsieur le curé?»