Le père Colis fait faire un billet à Jeanne.

Le lendemain, Jeanne était revenue de la ville à huit heures, et elle en rapportait cent cinquante francs qui devaient servir à les nourrir pendant l'hiver; le soir, quand tous les enfants furent couchés, elle sortit avec son mari, et ils entrèrent chez le père Colis.

«Mon petit père Colis, dit Jeanne, nous venons vous demander une grande grâce.

--Qu'est-ce que c'est, petite Jeanne?... On dit que vous êtes bien saccagés par la grêle.

--C'est à cause de cela que nous venons vous demander crédit pour cette année, mon père Colis.

--Nous ne serons pas capables de vous payer, dit grand Louis.

--Si vous ne me payez pas, avec quoi veux-tu donc que je vive?

--Père Colis, vous ne serez pas pour cela dans l'embarras; on sait bien que vous avez de l'argent.

--Tu as tort de t'en fier aux mauvaises langues; je n'ai pas le sou au contraire, et j'ai grand'peine à vivre. --Mon petit père Colis, dit Jeanne, vous ne voudrez pas nous faire vendre le peu que nous avons?

--Si le père Colis ne veut pas nous faire crédit, je sais bien où trouver de l'argent pour le payer; il y en a plus d'un qui en prête dans le village.

--Allons, grand Louis, il ne faut pas te fâcher; j'aime mieux pâtir que de vous faire de la peine: faites-moi un billet de deux cents francs pour l'an prochain, et tout sera dit.

--Je serais aussi embarrassé de vous payer alors que je le suis aujourd'hui, car j'en aurai pour longtemps à me remettre d'un coup pareil. Si vous le voulez, nous allons vous faire deux billets, chacun de cent francs, payables l'un l'année prochaine, l'autre un an après.

--Ho! ho! ça ne m'arrange guère.

--Eh bien, adieu; nous allons chercher ailleurs.

--Attends donc un instant, grand Louis; tu t'emportes comme une soupe au lait. Comme vous êtes des gens exacts à payer, je vas m'arranger des deux billets.»

Jeanne les écrivit, bien étonnée qu'il ne fût pas question d'intérêts; elle trouvait le monde bien méchant de mépriser ce brave homme et de le faire passer pour un usurier. Quand les billets furent faits, elle les fit signer à grand Louis, à qui elle avait appris à écrire son nom.

«Il me faut aussi ta signature, ma Jeanne; car j'aime à prendre mes sûretés.

--C'est trop juste,» dit Jeanne; et elle signa.

Ils remercièrent le père Colis de sa complaisance, et déjà grand Louis ouvrait la porte pour sortir, quand le père Colis dit:

«Un instant, un instant! et mes intérêts, vous n'y songez donc pas? Je ne les fais jamais mettre sur le billet; on me paye comptant et d'avance.

--Combien faut-il donc?

--Cinquante francs, mes enfants.

--Cinquante francs! dit grand Louis, qui commençait à se mettre en colère; voulez-vous rire?

--Non, mon garçon, c'est à prendre ou à laisser.

--Parbleu, je trouverai de l'argent à meilleur marché ailleurs.

--Père Colis, dit Jeanne, vous êtes un brave homme, et vous ne voulez pas notre ruine; je vas vous chercher trente francs, et tout sera dit.

--Va donc, Jeanne; tu fais de moi tout ce que tu veux.»

En sortant, grand Louis reprocha à sa femme de l'avoir empêché d'aller emprunter à d'autres ce qu'il fallait pour payer la rente du père Colis.

«Mon homme, je conviens que cet argent est bien cher; mais je ne me soucie pas qu'on connaisse notre embarras, et je suis sûre que le père Colis ne dira pas que nous lui avons fait des billets; il a trop peur qu'on ne sache qu'il a de l'argent. Nous vivrons cet hiver comme nous le pourrons avec les cent vingt francs qui nous restent.

--Ça n'empêche pas que le père Colis est un malhonnête homme.

--Grand Louis, il nous oblige à sa manière, il ne faut pas en dire de mal; d'ailleurs on ne l'estime que ce qu'il vaut; ce n'est pas à nous à le décrier.»

Jeanne apporta les trente francs au père Colis; mais le lendemain il vint tout tremblant lui en rendre quinze: il avait entendu dire que la justice ne plaisante pas avec les usuriers, et il se contenta de l'intérêt légal.

Grand Louis laisse l'argent de sa moisson au père
Tixier.

Après la moisson, le père Tixier, qui avait employé grand Louis tout le temps, voulut le payer comme les autres.

«Maître Tixier, il faut garder cet argent-là; je vous compléterai les cent francs à l'époque du battage.

--Est-ce que tu comptes me payer dans une année comme celle-ci, où tu n'as pas serré dix gerbes de blé pour ton hiver?

--J'aime l'exactitude comme vous, et je ne dormirais pas bien si je ne vous avais pas payé; et puis j'avais quelque avance.

--En es-tu bien sûr? Tu as acheté un bout de terre l'an passé, et je ne crois pas qu'il te soit resté grand argent.

--Ne vous en inquiétez pas; je ne vous remercie pas moins de votre complaisance.

--Grand Louis, prends garde! si tu me trompes, je ne te le pardonnerai pas.»

L'hiver fut dur pour Jeanne; elle n'ôta que le gros son de sa farine et elle fit du pain bien grossier; souvent elle n'acheta que de l'orge. Elle vendit une petite génisse d'un an, qu'elle comptait garder, et cet argent servit pour acheter de la semence. On but de l'eau dans la maison, car on n'avait même pas fait de vendange; enfin, il y eut des jours où le pain manqua; et, comme Jeanne ne voulait pas s'endetter, on mangeait alors des pommes de terre cuites à l'eau. Paul, ne comprenant pas la gêne de sa mère, la tourmentait sans pitié; Nannette se privait de son pain pour lui. Sylvain mangeait chez le curé, qui avait bien deviné la détresse de Jeanne, mais qui, voyant le soin qu'elle mettait à la cacher, ne lui en avait jamais parlé par discrétion: cette détresse était si bien dissimulée qu'aucune autre personne ne s'en douta, pas même le père Tixier, qui était pourtant bien fin.

Jeanne, n'ayant pas récolté de chanvre, n'avait rien à faire. Elle prit de l'ouvrage en ville chez le mari de Louise qui avait acheté sa toile. Il ne la payait qu'en marchandise, comme c'est la coutume; mais enfin elle gagna dans son hiver de quoi vêtir son mari et ses enfants.