Le petit Louis tombe en langueur.
Le père Tixier labourait pour rien les terres de Jeanne; mais, comme elle avait à payer les façons de ses vignes, l'impôt, la moisson, il lui restait tout juste de quoi vivre et payer les mois d'école ainsi que les livres de Paul. Cet enfant continuait d'être dur pour sa mère et pour sa soeur. Hors de la maison, il était fort gentil; mais là, il tyrannisait ceux qui l'aimaient le plus. Quelquefois Nannette en pleurait; sa mère lui disait:
«Nous sommes encore bien heureuses, ma fille, qu'il ne tourne pas au mal! Avec un esprit comme le sien, il eût été impossible de le ramener dans le bon chemin. Il est honnête garçon, Dieu merci! il n'y a que nous qui souffrions de son mauvais caractère; aussi m'a-t-il enlevé le peu de bonheur que Dieu m'avait laissé.»
Un jour, Mme Isaure vint voir son filleul; elle le trouva bien chétif.
«Jeanne, si tu étais raisonnable, tu sèvrerais Louis; tu lui donnes de mauvais lait, parce que tu as trop de chagrin, et tu fais beaucoup de mal à cet enfant.
--Mais, ma chère dame, il n'a pas une seule dent, malgré ses dix mois.
--C'est égal; le lait que tu lui donnes est un poison pour lui: crois-moi, sèvre-le tout de suite.»
Jeanne suivit son conseil: l'enfant se remit d'abord; mais il tomba bientôt en langueur. Marguerite dit à Jeanne:
«Si j'étais à ta place, j'emmènerais Louis à Sainte-Solange pour le faire guérir: on lui dirait un évangile, et il serait tout de suite remis.
--Maman, dit Nannette, les évangiles de M. le curé de Sainte-Solange valent donc mieux que ceux du nôtre? Pourtant on peut bien dire que notre curé n'a pas son pareil sur la terre.
--Entends-tu ce qu'elle te dit, Marguerite? Elle a bien raison; les prières de notre curé, qui est un vrai saint, sont aussi bonnes que celles des autres; est-ce que le bon Dieu ne les entend pas aussi bien ici qu'à Solange?
--Pourquoi y a-t-il donc tant de gens qui font le voyage?
--Veux-tu que je te le dise? c'est pour courir, pour s'amuser; et puis, quand vous êtes allés là avec vos enfants, vous ne vous en occupez plus: il faut que le bon Dieu les guérisse tout seul; vous trouvez ça plus commode. Pourtant, s'il nous a donné l'instinct de nous soigner quand nous sommes malades, c'est qu'il veut qu'on prenne la peine de le faire. Tiens, voilà monsieur le curé qui vient, demande-lui ce qu'il en pense.»