M. le curé veut placer Sylvain en ville.
Jeanne dit un jour à M. le curé:
«Vous avez pour mon Sylvain de trop grandes bontés, vous en faites un monsieur; il serait bien temps qu'il s'occupât de cultiver nos terres; il en sait plus long qu'il ne lui en faut; qu'il apprenne donc à présent à manier la charrue.
--Jeanne, cet enfant est si doux et en même temps si délicat, que je ne puis m'habituer à penser qu'il passera sa vie à piocher la terre. N'y a-t-il pas mille autres manières de gagner son pain? Il est très-intelligent et beaucoup plus instruit que les autres enfants de son âge, car il a bien profité de tout ce que je lui ai appris. Je voudrais le placer chez un notaire de mes amis, à qui j'en ai déjà parlé.
--Croyez-vous, monsieur le curé, qu'il puisse être heureux en ville, où il n'aura personne pour l'aimer?
--Laissez donc, Jeanne! les gens chez qui je le placerai lui serviront de famille; c'est une maison honnête, où il sera bien tenu et ils ne lui donneront que de bons exemples.
--Monsieur le curé, vous en savez plus long que moi là-dessus; mais j'aurais mieux aimé qu'il restât paysan comme son père; c'est encore l'état qui donne le plus de bonheur et où on est le moins exposé à mal faire.
Jeanne s'occupa de mettre en ordre les effets de Sylvain; elle fit refaire à sa taille les plus beaux habits de son père, et M. le curé le mena chez son ami le notaire.
Jeanne s'aperçoit que le petit Louis sera un enfant
simple.
Louis avait trois ans; sa santé s'était raffermie et il était devenu très-fort; il parlait peu, et ce qu'il disait ne ressemblait pas aux propos des autres enfants; ses yeux étaient grands, mais tout singuliers. Il courait après tout ce qui brillait pour s'en saisir. Il s'était brûlé plus d'une fois à la chandelle, et plus d'une fois aussi il avait retiré du feu le bois enflammé pour jouer avec; enfin, un jour il s'était jeté dans le ruisseau pour prendre le soleil qu'il voyait dans l'eau. Sa mère, ou bien sa soeur, ne le quittaient plus, de peur d'accident. Jeanne dit à la marraine de l'enfant:
«Je ne peux plus m'abuser, madame, mon pauvre Louis sera simple toute sa vie, si même il ne devient pas idiot tout à fait.
--Tu n'en sais rien encore, Jeanne; il pourra devenir un homme comme les autres; pense donc qu'il est bien jeune!
--Madame, je ne peux pas m'y tromper, parce que ce n'est pas la première fois que je vois des simples; il sera toute sa vie l'enfant du bon Dieu; je ne pourrai pas le quitter un instant.
--Ma pauvre Jeanne, c'est une grande épreuve que le ciel t'envoie.
--J'en ai du chagrin, madame, mais je n'en murmure pas; les enfants simples ont une âme comme les autres, et ils n'offensent jamais le bon Dieu. Puis il m'aime tant, le pauvre innocent!
--Eh bien! Jeanne, si tu ne peux plus travailler à cause de Louis, donne-moi Nannette, j'en aurai soin comme si elle était ma fille; elle ne te coûtera plus rien à nourrir: au contraire, elle pourra t'aider avec ce qu'elle gagnera chez moi.
--Merci, ma chère dame; j'aurai bien de la peine à m'en séparer, car elle aime mon Louis quasi plus que moi; mais nous sommes trop de deux femmes dans la maison, et je serai bien heureuse de la savoir avec vous.»