Maître Tixier fait ses conditions avec ses domestiques.
On approchait de la Saint-Jean; maître Tixier dit un soir à ses domestiques:
«Ah çà, vous autres, je n'aime pas à me trouver dans l'embarras: qui veut quitter? qui veut rester?»
Et comme personne ne parlait, il dit à grand Louis: «Voyons, toi qui es le plus vieux, restes-tu?
--Notre maître, si vous n'êtes pas las de moi, je ne suis pas las de vous: ainsi je reste, si vous me gardez.
--Te garder! je crois bien, grand Louis; il n'y a pas ton pareil pour le labour à quatre lieues à la ronde; si tu es content, moi aussi je le suis. Et toi, Claude?
--Notre maître, si vous voulez me laisser aller m'amuser toute la journée à la Saint-Jean et à la Saint-Pierre, je resterai.
--La jeunesse est toujours la jeunesse! Claude, je t'accorde ces deux jours, et tu auras une pièce de trois francs pour faire la fête; le père Bonnet viendra soigner tes boeufs.»
Le vacher et le porcher restèrent aussi; mais Marguerite, la bergère, dit qu'elle voulait aller à la louée.
«Notre maître, dit-elle, vous me relouerez sur la place, au prix des autres.
--Tu ne te trouves donc pas bien ici, Marguerite? dit la maîtresse.
--Si fait, maîtresse, mais je veux aller à la louée pour avoir un denier à Dieu. D'ailleurs on m'a dit que les bergères gagnaient vingt-cinq écus, et vous ne m'en donnez que vingt.
--Tu crois ces bêtises-là, toi, Marguerite?
--Dame! c'est Marie, de la ferme du Chétif-Bail, qui me l'a dit.
--Eh bien, va-t'en si tu le veux; nous ne ferons pas une grande perte: je n'ai pas oublié ce que tu as dit à la petite Jeanne.
--Qu'elle fasse comme elle voudra, dit le maître; mais je t'avertis, Marguerite, que, quand tu seras sortie de la maison, tu en seras bien dehors, et que je ne te reprendrais pas, même pour rien. Tu me connais, et tu sais que je tiens ma parole. Et toi, petite Jeanne, tu ne dis rien?
--Moi, notre maître! que voulez-vous que je dise? Est-ce qu'il y a pour moi une autre maison que la vôtre? Je n'en sortirai que quand vous me renverrez, je vous l'ai déjà dit. Je vous aime comme mon propre père, et il me semble que vos filles sont mes soeurs: qu'est-ce qu'il me faut donc de plus?
--Si c'est comme ça, ma fille, nous ne nous quitterons pas de sitôt; mais, comme nous ne sommes convenus de prix que jusqu'à la Saint-Jean, il faut dire ce que tu veux gagner l'an prochain.
--Notre maître, vous êtes un homme raisonnable; je prendrai ce que vous me donnerez, ainsi n'en parlons plus.
--Non pas, petite Jeanne, non pas! Il ne faut point que tu sois dupe. Iras-tu à l'assemblée?
--Non, notre maître, je n'ai pas le coeur à la joie; je pense toujours à ma chère défunte, et je resterai. Je garderai toutes les bêtes pendant que vos filles iront s'amuser.
--Puisque tu ne veux pas aller à la fête, je sais bien ce que je ferai: je marchanderai toutes les bonnes servantes de maison, et tu auras le plus fort gage de la louée car on n'y trouvera pas ta pareille.
--Merci, notre maître, vous êtes trop bon.»