On commence la maison de Jeanne.

«Puisque vous voulez bâtir, mes, enfants, dit maître Tixier en rentrant chez lui, commencez donc tout de suite; pour qu'une maison soit saine, il faut qu'elle sèche au moins pendant un an. Grand Louis, ce n'est pas encore le temps des foins; profite de ce qu'il n'y a pas grand'chose à faire ici pour te procurer des matériaux.

--Notre maître, je vais prendre le père Darnaud, qui a un bon cheval et qui me conduira tout ce qui est nécessaire. Il n'est pas juste que j'emploie pour moi le temps que vous me payez.

--Et moi, je te dis qu'il est juste d'aider un brave domestique qui m'a servi pendant quinze ans; je n'entends pas que tu te serves d'autres bêtes que des miennes.»

Maître Tixier fit faucher le sainfoin qui était dans le champ de Jeanne, et l'on mit les ouvriers à creuser les fondations. La bâtisse allait son train; et quand Jeanne n'avait rien à faire, elle promenait la petite Nannette jusque là; si les ouvriers ne comprenaient pas bien le plan de Mme Isaure, elle le leur expliquait.

Après la moisson, l'on posa la charpente; mais l'on n'enduisit pas encore les murs, afin qu'ils eussent le temps de sécher entièrement jusqu'au printemps suivant. Quand la maison fut couverte, Jeanne dit qu'il fallait bêcher le jardin, afin de le planter à l'automne.

«Je veux beaucoup d'arbres fruitiers, dit-elle, et de toutes les espèces. Il y en aura au bord des allées qui couperont le jardin en quatre carrés, et puis dans celle qui en fera le tour; et je veux des pêchers le long du mur au midi, et des treilles qui garniront notre galerie.»

Maître Tixier s'étonne que Jeanne veuille tant d'arbres
dans son jardin.

«Que veux-tu donc faire de tous ces arbres, ma Jeanne? lui dit son maître.

--Un jour ils rapporteront, notre maître; et ce sera le profit de Nannette, qui vendra leurs fruits à la ville. Vous verrez comme elle sera fière de vous porter ses premières pêches!

--Et comment empêcheras-tu ton bétail de mettre le jardin en friche?

--Mais la porte de l'étable donne sur le côté et au couchant; on fermera la petite cour, et aucun animal, pas même les poules, ne viendra dans mon jardin. C'est votre gendre qui m'a donné cette idée-là, quand je lui ai dit combien je trouvais désagréable d'avoir le fumier devant ma porte pour empester ma maison. Est-ce que vous croyez, notre maître, que les gens du bourg en vaudraient pis, s'ils plantaient des vignes et des arbres le long de leurs murs, comme on fait dans cette Normandie où Durand est resté si longtemps? Le village est si sale qu'on ne sait vraiment par où passer; ce n'est pas sain pour les enfants, toute cette paille pourrie. Et la puanteur qu'elle donne! comment pourraient-ils s'accoutumer à la propreté au milieu de cette ordure?»

La famille Dumont vint voir la maison de Jeanne quand elle fut finie. On parla des plantations, et M. Dumont dit que ses pépinières étant bien garnies, il donnerait tous les arbres dont on aurait besoin.

«Et moi, dit Mme Isaure, je t'apporterai des fraises de tous les mois pour border tes allées.

--Si tu m'en crois, petite Jeanne, dit M. Dumont, tu engageras ton mari à peindre tous les bois qui sont exposés à l'air; ce sera un peu coûteux, parce que ta charpente dépasse les murs; mais au fond c'est une économie; la peinture préserve le bois des vers et de la pourriture. D'ailleurs, grand Louis achètera de l'ocre à la livre et de l'huile de rebut; il broiera lui-même la couleur et peindra ensuite, ce n'est pas bien difficile.

--Oui, monsieur; il n'est pas maladroit, et il en viendra bien à bout.»