I

Vous me demandez, mon cher F…, quelques notes sur Mousinho da Silveira, sur ce personnage, qui n'a été ni agioteur, ni baron, ni noble, ni général, ni académicien, ni journaliste, et que, cependant vous avez entendu vanter comme l'un des hommes les plus remarquables de notre époque, comme le plus remarquable, peut-être, de notre pays. Si je vous envoyais les notes réclamées, je ne pourrait vous dire que ce qu'il vous est loisible lire dans sa biographie, écrite, si je ne me trompe, par M. D'Almeida-Garrett. Je ne connais, en effet, d'autres particularités sur sa vie, que celles qui sont consignées, dans cet écrit. Mais ce que je puis, c'est essayer de vous faire comprendre, d'une manière peut-être plus claire et plus prècise, pourquoi ceux qui voient les choses d'une certaine hauteur regardent Mousinho da Silveira comme un homme supérieur, je dirai plus, un génie. La raison en est que Mousinho fut un verbe, une idée faite chair: il a été la personnification d'un grand fait social, d'une révolution qui est sortie de sa tête, et qui, bouleversant la société portugaise de fond en comble, a tué notre passé et créé notre avenir. Il a pris au sérieux la liberté du pays, et, en l'asseyant sur des bases inébranlables, il a rendu impossible le rétablissement du despotisme, ou tout du moins d'un despotisme durable. Sur un petit théâtre, il a fait plus que Robert Peel en Angleterre; car la révolution de Mousinho ne fut pas seulement économique; elle fut aussi politique et sociale. Lui et D. Pedro, voilà, pendant la première moitié de ce siècle, les deux hommes publics du Portugal, qui ont laissé sur cette terre une empreinte à jamais ineffaçable.

L'un était la pensée, l'autre le coeur et le bras.

Avant l'époque où le duc de Bragance prit en main les rênes d'un pouvoir contesté et choisit Mousinho pour ministre, les essais de gouvernement représentatif, chez nous, n'avaient abouti à rien, car les moyens qu'on employait pour l'obtenir étaient impuissans ou plutôt ridicules. Avant ces deux hommes, les institutions libérales en Portugal ressemblaient à ces arcs de triompbe qu'ont bâtit, les jours de fête, avec des branches d'arbres touffues, qui tombent fanées au bout d'une semaine. Les deux robustes pionniers firent autrement. Sur un sol imbibé de sang ils passèrent la charrue et, retournant les racines des bruyères parasites, deposèrent au fond des sillons les germes d'institutions durables.

Entre nous soit dit, mon cher F…, avant et après les évenements de 1831 à 1834, l'histoire du libéralisme en Portugal n'est qu'une comédie de mauvais goût, qui s'élève ou descend quelque-fois (je ne sais trop quel est le mot propre) au ton du mélodrame. Du Shakespeare de bon aloi, on n'en trouve qu'à cette époque, et, dans notre drame shakespearien, n'apparaissent que deux grandes et nobles figures: Mousinho et le fils de Jean VI. Le reste, et je le dis en toute humilité de coeur, ne vaut pas la peine qu'on en parle. Ce sont des financiers, des barons, des vicomtes, des comtes, des marquis de fraîche et mème d'ancienne date, des commandeurs, des grands cordons, des conseillers, qui glapissent, qui se ruent, qui se pressent, qui se culbutent, qui se renversent et se relèvent, qui rongent cette maigre proie qu'on appelle le budget, ou qui crient au voleur quand ils ne peuvent pas prendre part à la curée.

J'écris à la hâte ces lignes, remplies probablement d'autant de fautes de français qu'il y a de billevesées dans la tête de nos hommes d'état. Je n'ai pas le temps de les corriger; il suffit que vous puissiez me comprendre. En vous faisant un résumé historique de la naissance et des progrès du système libéral dans ce pays, il est possible que le croquis devienne caricature: ce ne sera pas ma faute. Sous la plume de l'écrivain, la forme s'adapte, parfois à l'insu de l'auteur, à la nature du sujet. Je tâcherai de respecter les individus vivants, car la bienséance l'exige. Pour ce qui regarde les groupes, les coteries, les factions, les partis, je me moque de leurs colères! J'ai le courage de mes opinions, Dieu merci! Ce croquis vous fera apprécier dûment, je l'espère, ce que c'était que ce météore appelé Mousinho da Silveira; car il fût un météore, qui, apparu un moment dans les horizons politiques, a presque aussitôt disparu, en laissant après lui une traînée lumineuse, que toutes nos folies et toutes nos fautes n'ont put effacer du sol de la patrie.

Je commence un peu de loin; vous verrez que ce n'est pas inutile.

Imbus des idées libérales, que les livres et les journaux français ont, pendant un demi-siècle, inculquées partout dans l'esprit des hommes des classes moyennes, nos pères préparèrent, dans des sociétés secrètes, une révolution libérale, qui éclata en 1820. A dire vrai, cette révolution répondait à de grands besoins sociaux et politiques. Le Portugal, ce vieux conquérant des plages maritimes de l'Afrique et de l'Asie, ce colonisateur d'une partie de l'Amérique, était devenu, à son tour, une colonie singulière dans son genre. Économiquement parlant, nous étions des colons do Brésil, où un gouvernement corrompu, les ministres de Jean VI, espèce de roi Réné affublé du chapeau crasseux de Luiz XI, dépensaient sottement les impôts ou les volaient pour s'enrichir ou pour enrichir des parvenus sans mérite ou de nobles abâtardis. Politiquement parlant, nous étions des colons anglais. Notre armée était une armée anglaise, dont les soldats, et presqu'uniquement les soldats, étaient nés dans ce pays. Un général anglais nous gouvernait au moyen d'une régence servile, qui était censée représenter en Portugal le roi retenu à Rio-de-Janeiro. On avait même poussé l'impudence jusqu'au point d'imprimer ostensiblement au front de nos pères le sceau de la servitude, en mettant un diplomate anglais au nombre de ces régents de comédie. Un traité malheureux avait placé notre commerce à la remorque du commerce anglais, et notre industrie avait été absolument sacrifiée à l'industrie anglaise. Il ne nous manquait que d'être forcés à exprimer le peu d'idées que l'absolutisme regardait comme viables dans le baragouin celto-saxo-normand, qu'on appelle la langue anglaise et dont, depuis deux cents ans, on s'efforce de faire un langage humain, un moule littéraire. Ce n'était pas l'action, ou, si on le veut, la pression qu'exerce une grande, riche et puissante nation sur un peuple pauvre, petit et faible, quand la marche des évènements et des siècles a établi entre les deux sociétés des rapports intimes. Celle-là, on la souffre, car elle est inévitable, fatale. Non, ce n'était pas cela. C'était une domination insolente et brutale; c'étaient la honte, la misère, l'abrutissement de l'esclave. Il fallait bien sortir de là ou mourir. Si les idées libérales n'eussent pas engendré la révolution de 1820, une autre mêche quelconque eût fait sauter la mine. Même exténués et moribonds, les peuples, comme les individus, tressaillent toujours à l'aspect du trépas.

La révolution s'accomplit, et les besoins moraux les plus pressants du pays furent satisfaits. Le roi revint à Lisbonne, et la tache de colonie brésilienne s'effaça du front de la métropole. Cela amena plus tard l'émancipation du Brésil. Ce fût un mal pour nous peut-être, mais notre avilissement antérieur était pire. Du reste, le Brésil, en s'affranchissant, était dans son droit. Le proconsul anglais, Carr-Beresford, s'en alla en Angleterre étriller ses grooms et ses chevaux de race, inspecter ses tonneaux de bière et défendre, au nom de je ne sais combien de statuts, les lièvres de ses glens des empiétements des braconniers. Les officiers anglais de Portugal suivirent le noble lord. On renvoya à Jean II, dans son cercueil, la charle de l'absolutisme, et à Jean III, également dans le sien, la bulle de l'inquisition. On brùla de la cire et de l'huile à foison en des illuminations splendides, et l'on s'habilla de drap national horriblement grossier et passablement cher. Ce fut un feu croisé de banquets, de processions, de fusées, de discours, d'arcs-de-triomphe, de revues, de Te Deum, d'élections, d'articles de journaux, et de coups de canon. Chaque jour amenait sa fête nouvelle; on en raffolait. Cétait une pluie battante d'hymnes, de sonnets, de chansons, de drames, de coupes d'habits, de formes de souliers libéraux. Les loges maçoniques se multipliaient: des sots y allaient en foule verser leur argent en l'honneur du Suprême Architecte de l'Univers, et les habiles y allaient aussi manger pieusement le susdit argent, toujours en l'honneur du susdit Architecte. C'ètait à en crever de plaisir et d'enthousiasme. Les cortès s'assemblèrent. On fit une constitution à peu près republicaine, mais parfaitement inapplicable au pays. On répéta, mot pour mot, traduits en portugais, ou peu s'en fallait, les discours les plus saillants du Choix des Rapports, ou les pages les plus excentriques de Rousseau et de Bentham; ce que l'on faisait avec la probité littéraire la plus scrupuleuse à l'ègard des idées, en n'omettant que le nom des auteurs. Le peuple était ébahi de se trouver si grand, si libre, si riche en droit théorique, car pour ce qui était de la réalité, c'est-à-dire les faits palpables, matériels de la vie économique, ils étaient restés, à bien peu de chose prés, les mêmes.

Cela dura deux bonnes années. Tandis que les libéraux babillaient, l'absolutisme, qui s'était tû, pensait; et quoique, comme chacun sait, il ne soit point un très-fort penseur, il raisonna juste, car il en avait bésoin.

La révolution, prise dans son ensemble, n'offrait qu'un côté sérieux. C'était ce qui avait quelque rapport avec ses causes les plus efficaces, ce qui était la conséquence de ces causes; l'affirmation de son idée negative. Il n'y avait plus d'anglais dans l'armée, ni, d'une manière ostensible, dans le gouvernement; le roi n'était plus au Brésil. L'inquisition, vieille mégère aux dents ébréchées, aux ongles brisés, qui ne faisait plus peur, quand on la tua, qu'à quelque femmelette assez sotte pour se croire sorcière, ou à quelque moine lascif assez fou pour afficher publiquement ses vices, avait cessé d'exister, c'est vrai; mais l'absolutisme pouvait, sans gêne, se passer de ses services. En laissant les anglais en Angleterre, le roi à Ajuda ou à Bemposta, et l'inquisition à la voirie, la réaction n'avait à rencontrer sur sa route aucune idée morale assez grande pour lui offrir un obstacle de quelque poids, aucuns intérêts matériels nouveaux créés, pour le peuple et parmi le peuple, qu'il fallût heurter. Quant à ces intérets, la révolution n'avait songé qu'aux draps, et les draps étaient chose morte. Nos amis d'Angleterre nous avaient fourni du drap national meilleur et à plus bas prix. Le patriotisme de re vestiaria avait déjà déserté pour le camp anglais. Il ne restait rien à combattre que les criailleries des beaux parleurs. Mais la réaction, en fermant les cortès et en mettant à leur place la censure et la police, en aurait aisêment raison.

Voilà ce qu'on pensait et ce qui était d'un bon sens admirable.

Aussitôt que l'absolutisme trouva le fruit mur, il le détacha de l'arbre presque sans secousse. L'armée, qui avait fait la révolution, la défit. D'un coup de pied, l'on envoya la constitution rouler à la voirie où gîsait l'inquisition. Elles y restèrent paisiblement toutes les deux, côte à côte, dormant le sommeil du juste.

Le roi se trouva maître absolu du pays. Permettez-moi que je vous parle un peu de ce bon Jean VI, qui étail, peut-être, le plus brave homme de son royaume. Quoiqu'il fût très laid, nos vieux libéraux, avec quelques grains de bon sens, en auraient fait l'un des plus beaux types de roi constitutionnel qui fût jamais. Philosophe et théologien à sa manière, les questions tant soit peu creuses et mystiques du droit divin et de la souveraineté populaire ne semblent lui avoir donné done beacoup de souci. Il n'était pas même en très-bonne odeur de sainteté auprès des véritables amis du trône et de l'autel. On l'accusait de pencher du côté des francs-maçons, ce qui peut faire honneur à sa bonté, mais pas du tout à son intelligence. Il aimait ses aimait presqu'autant que ses bonnes pièces d'or, qu'il encaissait avec une tendresse vraiment paternelle; presqu'autant que ses moines franciscains à la voix de Stentor, avec lesquels il psalmodiait, à Mafra, des Oremus. Les libéraux lui avaient ponctuellement payé je ne sais combien de millions de francs de sa dotation royale, et le chant des moines avait retenti, sans interruption, sous les voûtes du couvent-palais de Mafra, Il ne pouvait raisonablement pas garder rancune à de si honnêtes gens. Du reste, ces démocrates de 1820, empesés, raides, à la cravate blanche, à l'habit noir, aux manières respectueuses et posées, prenant énormement de tabac, cuirassés de droit romain, et ne parlant des rois-jadis qu'en faisant claquer devant leurs noms la formule sacrémentelle le seigneur roi un tel, ne pouvaient inspirer moulte crainte à Jean VI, qui avait toute cette finesse proverbiale des campagnards de la banlieue de Lisbonne, où il était né. Après la chûte de la constitution, quelques bonnes âmes voulaient, à toute force, qu'il tâtât un peu de la tyrannie; mais ce n'était pas un mêts de son goût; il préférait les poules grasses que ses compères, les campagnards de la banlieue, lui vendaient le plus cher possible, et que, bien assaisonnées, sa majesté se plaîsait à dépecer, sans couteau ni fourchette, de ses royales mains. C'était sa cruauté à lui! On insista, croyant que, parcequ'il portait un chapeau troué et rapiécé comme Luiz XI, il devait porter aussi un coeur de tyran. Le roi riait dans sa barbe de cette étrange bévue. S'il portait ce chapeau, c'est qu'il ne voulait pas en acheter un autre, car un chapeau n'est pas chose qu'on achète avec des mots. Il le portait aussi pour une autre raison, tout juste et absolument contraire aux désirs de ces bons messieurs les tyranneaux. De sa vie, il n'avait eu qu'une seule fois l'envie de faire le Néron. Ce fut à propôs d'un superbe manteau de drap bleu tout neuf, qui lui avait coûté une douzaine au moins de belles et bonnes pièces d'or, et qu'on lui vola dans son carrosse, un jour qu'il s'était rendu à l'églisse patriarchale, pour entendre beugler des antiennes à je ne sais plus quel basso célèbre venu, tout exprès, dans ses états, pour chanter, moyennant un prix fabuleux, le nom du Seigneur. Sa colère lui avait fait mal; les idées de vengeance et de sang qui lui avaient trotté par la cervelle, en se trouvant volé, le remplissaient d'horreur. Or, s'il achetait un chapeau neuf, ne pourrait-on pas le lui voler aussi, et ne pourrait-il pas lui, la colère l'emportant, envoyer, à propos d'un chapeau volé, quelque pauvre diable au gibet? C'est là ce qui lui faisait passer outre le chapitre des chapeaux neufs.

L'histoire du roi Jean VI finit comme finissent toutes les biographies: par la mort. Les libéraux en furent désolés. Je n'étais alors qu'un enfant; mais je garde encore bien vif le souvenir de cet événement. Mon père, libéral de vieille roche, ma mère, mon aîeule, toute la famille pleurait à chaudes larmes: je pleurais aussi, car j'etais né un peu poète et j'avais l'instinct de l'harmonie. Il est vrai que je n'y comprenais rien, car pour moi ces mots—«Le roi est mort!»—signifiaient tout bonnement que je ne verrais plus un gros et laid vieillard, à l'oeil terne, aux joues basanées et flasques, au dos voûté, aux jambes enflées, enfoncé dans un carrosse et suivi d'un escadron de cavalerie. Si donc je pleurais, c'était pour l'ensemble; car, pour parler franchement, ne pouvant apprecier le moral du roi, son physique me faisait horriblement peur.

Le vieux dicton français Le roi est mort, vive le roi! a, quoiqu'on dise, un sens profond. C'est que la monarchie, élément et symbole de l'unité sociale, ne peut pas plus avoir une solution de continuité dans la succession des temps, que s'éparpiller, dans sa vie d'actualité, aux mains de deux ou trois individus. La royauté, mon cher républicain, n'a pas de fissures. Les empereurs ne s'y glissent pas comme des chenilles: il faut qu'ils ouvrent une trouée bien large, en face de tout le monde et à beaux coups de canon, ce qui n'est pas facile, attendu que les vieilles royautés ont la peau et les os assez durs. C'est ce qu'on a compris à Lisbonne en 1825, mieux qu'à Paris en 1848: je vous en demande bien pardon.

Tout le monde cria donc:—«Le roi est mort, vive le roi!»—et tout le monde aussi tomba d'accord que le roi était D. Pedro, le fils aîné de Jean VI. Cela, du moins, semblait clair. Pour les uns D. Pedro signifiait l'espoir du gouvernement absolu, pour les autres le retour aux institutions libérales. Il fallait bien que quelqu'un se trompât. On envoya au Brésil une députation chargée de porter au prince la vieille couronne portugaise et les serments d'allégeance de son peuple. D. Pedro, en acceptant la couronne, dérouta les espérances de ceux qui avaient compté sur lui ou, du moins, sur son indifférence supposée touchant les affaires du Portugal, pour étayer, en son nom, l'édifice vermoulu du passé. Il octroya une charte à ses nouveaux sujets, charte qui avait sur la constitution démocratique de 1822 la supériorité incontestable d'être possible; puis il abdiqua la couronne en faveur de sa fille la reine D. Maria.

En suite de ces actes là D. Pedro devint, comme de raison, de roi on ne peut plus légitime, furieusement illégitime.

Je ne sais si ce que je vais vous dire est un fait en France; chez nous, c'est la règle. Dans tous procès, il est d'usage que les parties fassent parvenir au juge chacune son factum extra-judiciaire, où elles exposent leur droit, et où l'on déclare avoir pleine et entière confiance dans les lumières, l'impartialité, la justice et les autres incontestables vertus du magistrat. La cause jugée, il faut bien que l'un des deux plaideurs reste sur le carreau. Alors, le moins dont le vaincu accuse le ci-devant intègre et savant personnage, c'est d'être un voleur ou un ignorant. Je trouve cela, sinon très philosophique, du moins très humain. En octroyant la charte, D. Pedro devint ex-légitime au même titre que le juge devient ex-intègre et ex-savant.

Ce fut un fait qui porta ses fruits.

La charte fut donc proclamée en Portugal. Les vieux libéraux reprirent leur cravate blanche, leur habit noir, leur tabatière, sans oublier de remettre également sous le bras leur digeste, leur Choix de Rapports, leur Rousseau et leur Bentham. Les illuminations, les fusées, les arcs-de-triomphe, les journaux, les hymnes, les revues militaires, les franc-maçons, les banquets, les discours patriotiques tombèrent, comme une rosée bienfaisante, sur le sol aride de la patrie. Même, se j'en garde bon souvenir, le drap national, fabriqué ou non en Angleterre, grimpa en pantalons jusques aux hanches de ces messieurs. Le drame allégorique alla son train sur les théâtres, et l'ode patriotique remplaça le vieux sonnet; car on avait fait des progrès en littérature. Les deux chambres, qui avaient pris la place des cortès, s'ouvrirent. On parla, on déclama, on fit des rapports et d'autres choses qui avaient la prétention de ressembler à des lois. On se garda bien, cependant, de toucher à la vieille machine sociale. Tous les abus, toutes les institutions poudreuses, vermoulues, branlantes, qui servaient, tant bien que mal, de béquilles à la monarchie pure dans sa lourde marche gouvernementale, restèrent sur pied. L'absolutisme, qui, sous le soufflet de D. Pedro, était tombé à la renverse, se releva, secoua les basques de son habit de velours, rajusta sa perruque, se tâta le pouls, et trouva qu'en bonne conscience il y avait loin de cette rechûte constitutionnelle à une apoplexie foudroyante. Il dérogea une fois encore à ses habitudes de non-penseur, et se mit à se creuser la tête comme le premier manant venu. La réflexion est la mère du bon conseil. Après deux années d'hymnes et de discours, on ne peut plus libéraux, les institutions représenlatives s'en allèrent de nouveau, chassées, cette fois, un peu plus rudement, car le libéralisme voulut se défendre et il fut battu à plate couture. Comme dans les Templiers de Raynouard:

……les chants avaient cessé;

car le bon roi Jean VI dormait dans son cercueil.

Il y eut des larmes mèlées de sang.

Je ne vous rappellarai pas ce qui se passa en Portugal pendant quatre années: l'Europe en a retenti. Ce fut admirable selon les uns; ce fut repoussant selon les autres. Chacun a ses gouts. Quelques libéraux persécutés, traqués comme des bêtes fauves, allèrent se cramponner sur un rocher au milieu de l'océan. D'autres cherchèrent un asile en France, en Angleterre et en Belgique. Ils oublièrent un peu les sonnets et les odes; ils devinrent moins éloquents et plus taciturnes. L'air de l'exil est bon à quelque chose; ça retrempe les nerfs. D'ailleurs, pendant dix ans, la mort et la vieillesse avaient éclairci les rangs des démocrates de 1820. Déjà la cravate noire empiétait scandaleusement sur la cravate blanche. La génération nouvelle surgissait grave et pensive, au milieu de ces bonnes gens à la face rebondie, à l'enthousiasme ronflant, graneis admirateurs de la fausse liberté romaine, lents, ventrus, solennels, comme un ancien abbé de Alcobaça ou de Clairvaux. On attaqua les constitutionnels dans leur île: ils se défendirent bravement et repoussèrent l'assaut. Après cela, ils tâchèrent d'organiser une petite armée. L'émigration ne cessait pas. Des hommes hardis et dévoués allaient, à travers des périls innombrables, et luttant avec des difficultés presqu'insurmontables, se réunir à eux et grossir les rangs de cette armée naissante. En dépit de la vigilance du gouvernement de Lisbonne, les constitutionnels qui étaient restés en Portugal envoyaient à Terceira des secours et surtout des promesses. Dès lors, on songea à agrandir l'asile que la liberté avait trouvé au milieu des mers et où, de prime abord, on avait pensé qu'elle trouverait sa tombe. On emporta de vive force quelques unes des autres îles des Açores. On y trouva des ressources en hommes et en argent. La lutte devenait sérieuse. Ce fut au milieu de ces événements que D. Pedro, par des causes biens connues, revient en Europe et prit en main la direction des affaires de la reine sa fille. Ce fut alors, aussi, qu'en organisant un ministère, le duc de Bragance jeta les yeux sur Mousinho et l'appela dans son conseil.