ÉTUDES SUR LA ROSALINDA
Les rapports entre la littérature française et la littérature portugaise, au moyen-âge, furent plus grands et plus directs que l’éloignement des deux pays ne le donnerait à penser. M. Raynouard a été des premiers à le remarquer; il ne s’est même pas borné à une simple constatation du fait, il l’a appuyé de toutes sortes de preuves. Afin même de montrer complètement combien la langue portugaise se rapprochait de la langue romane, il a été jusqu’à traduire dans la langue des troubadours, une petite pièce du Camoëns[22]. Épreuve triomphante! car à quelques syllabes près, les deux pièces, l’original et la traduction, se sont trouvés les mêmes. Il n’y a pas plus complète identité contre les Noei en patois bourguignon et la très facile traduction française que tout le monde peut en faire. Qu’on en juge par la seconde des deux strophes:
| PORTUGAIS | LANGUE DES TROUBADOURS |
| Melhor deve ser | Melhor deu esser |
| N’este aventurar | En est aventurar |
| Ver e não guardar | Vezer e no guardar |
| Que guardar e ver. | Que guardar e vezer. |
| Ver e defender | Vezer e defender |
| Muito bom seria, | Molt bon seria, |
| Mas quem poderia? | Mas qui poiria? |
Dans tout cela, je le répète, il n’y a pas une syllabe qui ne soit sœur de celle qui la traduit.
Les mots qui servaient à designer les diverses sortes de pièces de poésie étaient les mêmes pour les poëtes portugais et pour les poëtes de la langue romane. Ceux-ci, par exemple, avaient le lai qui correspondait directement au leod allemand et au laoi des Irlandais; ceux-là, Portugais et Espagnols, avaient le loa. La même chose sous le même mot. Une autre espèce de poëme s’appelait dict chez les trouvères, et les Portugais le connaissaient aussi sous un nom presque pareil. Dans la Carta del marquès de Santillana, se lit cette phrase par laquelle se trouvent indiqués ces dicts en langue portugaise: ‘Cantigas serranas, e dicires Portugueses e Gallegos.’ Pour exprimer la rime dans toute sa primitivité native, mais mélodieuse, nous avions le mot assonnance qui est resté, et le verbe assonner qui n’a malheureusement pas eu le même sort. Les Espagnols et les Portugais avaient de même le verbe asonar qu’ils étendaient jusqu’au sens de l’expression ‘mettre en musique[23].’ Enfin, il n’est pas jusqu’au mot troubadour qui ne se retrouve à peine modifié dans la langue portugaise. Tantôt c’est trobar, tantôt c’est trobador. Le premier de ces mots se trouve dans ce vers des Fragmentos de hum Cancioneiro inedito[24]:
Et por que m’ora quitey de trobar,
et le second, aux fol. 91 et 101 du même recueil.
Ces similitudes ne se retrouvent pas seulement dans les idiomes, mais encore dans le génie des deux nations. On voit par les œuvres qu’ont laissées leurs poëtes que toutes deux puisent aux mêmes sources et se renvoient mutuellement l’inspiration. Mais elle vient surtout des troubadours, il faut bien le dire; et quand nous avons appris que le roi de Portugal Diniz prit pour maître en l’art des vers le troubadour de Cahors, Aymeric d’Ebrard, qui lui apprit à faire même des vers provençaux, et qui reçut en récompense l’archevêché de Lisbonne où il fonda la fameuse université transportée en 1308 à Coïmbre; nous n’avons pas été surpris. À cette époque déjà, tous les bons maîtres venaient de France.
Pour preuve de la communauté d’inspiration des poëtes portugais et des troubadours, nous citerons deux exemples. Une chanson portugaise que nous lisons au fol. 78 du recueil rarissime cité tout-à-l’heure sera le premier. On la trouva ainsi traduite dans les Prolégomènes de l’Histoire de la Poésie scandinave, par M. Edelestand Du Méril[25].
‘Par Dieu! ô dame Léonor, notre Seigneur fut bien prodigue pour vous.
‘Vous me semblez si belle, ô dame, que jamais je n’en vis d’aussi belle et je vous dis une grande vérité, telle que je n’en sais pas de plus vraie. Par Dieu, ô dame Léonor, notre Seigneur fut bien prodigue pour vous.
‘Et Dieu, qui vous tient en sa puissance, vous combla si généreusement de ses dons, qu’il n’est rien au monde qui puisse ajouter à votre mérite. Par Dieu, ô dame Léonor, notre Seigneur fut bien prodigue pour vous.
‘En vous créant, Madame, sa puissance montra tout ce qu’il était capable de réunir en une dame de mérite, de beauté et d’esprit. Par Dieu, ô dame Léonor, notre Seigneur fut bien prodigue pour vous.
‘Comme brille le bon rubis au milieu des perles, vous brillez entre toutes celles que j’ai jamais vues, et c’est pour moi qui suis épris de tant d’amour que Dieu vous a créée. Par Dieu, dame Léonor, notre Seigneur fut bien prodigue pour vous.’
Notre second exemple será ce chant charmant de la Rosalinda. M. de Almeida-Garrett, avec ce tact exquis et cet haut goût archéologique qui le placent à la tête des poëtes les mieux inspirés et en même temps les plus érudits du Portugal, a retrouvé dans les vieilles traditions du peuple lusitain, et reconstruit d’après trois différents fragments, les meilleures variantes de ce chant depuis si longtemps populaire. Le poëte se trouve à chaque vers de cette chanson telle qu’il l’a rétablie, et l’érudit à chaque ligne de l’introduction historique dont il l’a fait précéder. Jamais en n’a mieux prouvé que dans cette préface savante, les rapports poétiques qui existèrent au moyen-âge entre les races du midi et celles du nort. Où M. Garrett trouve-t-il, en effet, le premier germe de la poétique image qui couronne la ballade portugaise? Dans les chants écossais, dans la romance du Prince Robert, telle que la tradition orale l’avait transmise a Walter-Scott pour son Minstrelsy of the scottish border etc.[26]; ou bien encore dans cette fameuse histoire de Tristam et de la belle Iseult, par Rusticien de Puise, dont il cite, d’après Walter-Scott, de trop courts fragments...
Ces détails miraculeux de l’histoire d’Iseult se retrouvent dans les dernières strophes de la Rosalinda[27]. On le verra, du reste, par la traduction complète que nous en avons tentée. Elle est en vers souvent inélégants et mal rimés, mais exacts, je crois, et serrant du plus près qu’il est possible la strophe portugaise, bien que dans un rhythme différent. Pour nous excuser des rimes insuffisantes et des mots vieillis, nous dirons que s’ils sont de mise quelque part, c’est dans un chant populaire, et nous alléguerons, à qui ne nous le pardonnerait pas, l’enthousiasme du morose Alceste pour cette vieille chanson du roi Henri, qui cependant est pleine de ces mêmes défauts. Ce qu’il dit pour les excuser devra nous justifier nous-même, et c’est l’un des vers que Molière lui prête que nous servira d’épigraphe.
ROSALINDA
BALLADE PORTUGAISE
La rime n’est pas riche et le style en est vieux[28]
Molière, Misanthrope.
C’était un matin de mai,
Quand l’oiseau dans la nuée,
L’arbre au bois, la fleur au pré,
Chantent l’amour réveillée.
C’était un matin de mai,
Quand Rosalinda l’infante
Sur le rivage embaumé
Peignait sa tête charmante.
Blanches fleurs on lui portait,
Rouges fleurs avec leur branche:
Mais en grâce elle passait
Et la fleur rouge et la blanche.
Mieux que celle des épis,
Mieux que la rose nouvelle,
Le nénuphar et le lis
La belle infante était belle.
Le comte amiral passait
Avec sa galère sombre
Mainte rame s’y pressait
Tant, qu’on n’en sait pas le nombre.
Les captifs ses noirs rameurs
Il les prit au pays More.
Tous, ils sont de grands seigneurs,
Ou du sang royal encore.
Depois Ceuta, pas un port
Qui ne redoute la guerre
Quand le comte amiral sort
Avec sa noire galère.
Voyez, comme elle fend l’eau,
Comme on y rame em mesure!
Que son capitaine est beau,
Que sa main est forte et sûre!
—‘Dites moi, comte amiral,
Pour ces captifs, votre prise,
Le labeur, est-il égal?
Rament-ils tous, sous la brise?
—‘Vous que je vois se mirer,
Belle infante, fleur d’élite,
Savent-ils, tous vous parer
Ces esclaves, votre suite?’
—‘L’amiral est peu galant,
Pour réponse une demande!
Qu’il parle, il se peut pourtant
Que sa réponse on lui rende.’
—‘Ainsi qu’un chef d’Adouar,
J’ai bien des captifs, madame,
Du travail tous ont leur part,
L’un manœuvre et l’autre rame.
‘Les captives au beau front
Dansent, effeuillant la rose,
Et de fleurs jonchent le pont,
Pour que leur maître y repose.
—‘Vous répondez, je vous dois
Comte, égale politesse:
J’ai, dociles à ma voix,
Esclaves de toute espèce.
‘L’un est là pour m’atourner
Et cet autre me fait brave (belle).
Un emploi reste à donner,
Où manque encor un esclave...
—‘Cet esclave il est trouvé,
Il défend qu’on le libère;
Il ne veut qu’être arrivé,
Ramez vite, allons à terre!
Et Rosalinda partit:
Et le comte est avec elle,
Les fleurs leur prêtent un lit,
L’oranger sa verte ombelle.
Mais le sort,—c’est là sa loi—
Ne veut qu’un bien sans mal vienne:
Là, passe un veneur du roi...
C’est ce destin qui l’amène.
—‘De tout ce qui tu vis là,
Ne conte rien à personne,
Veneur, on te donnera
De l’or à payer un trône.’
Mais ce que le veneur sait,
Près du roi vite il s’en vante,
Qui dans son palais était,
Et qui pensait à l’infante.
—‘En honneur dis chaque mot
Tu recevras récompense
Mais qui dit haut, ira haut,
C’est-à-dire à la potence.’
‘Vite, archers, vite clairons,
Sonnez, comme pour combattre,
Nobles, cavaliers, piétons
Vite, allons la forêt battre.’
Midi n’était pas frappé
Que sonne un glas mortuaire,
Minuit n’avait pas tinté
Que leur tête était par terre.
Quand l’Angelus vint après
Dans leur fosse on les emporte,
Elle au maître-autel, lui près
Des marches de la grand’ porte.
Voilà qu’au premier tombeau
Nait un noble et puissant arbre,
Quand un rosier grand et beau
Pousse auprès du second marbre.
—‘Ça qu’on les lie en fagot
Pour en faire de la cendre,’
Cria le vieux roi, sitôt
Que la chose il put apprendre.
Mais on eut beau les raser,
Chacun à l’envi repousse;
Même, ils semblent se baiser
Sous la bise qui les pousse.
Au roi l’on a révélé
Cette aventure inouie.
Depuis, il n’a plus parlé;
La reine est évanoui.
D’elle on a pu retenir
Ces mots: ‘Je ne suis plus reine!
Dieu voulait les réunir,
Nous avons rompu leur chaîne!’
VII
MIRAGAIA
É a terceira vez que se imprime o romance MIRAGAIA; só agora porêm vai restituido ao seu devido logar n’este primeiro livro do ROMANCEIRO. Publicou-se primeiramente no ‘Jornal das Bellas-artes[29],’ foi logo vertido em Inglez não sei por quem, e não me lembra em que publicação appareceu, nem o acho.
Traduziu-o em Francez um curioso[30]; e não me metto a appreciar a que elle modestamente chama ‘imitação’ do meu romance; dou-a em appendice.
Tambem sei que existe uma versão castelhana pelo Sr. Isidoro Gil, o mesmo que n’esse idioma traduzira o BERNAL-FRANCEZ. Creio que se publicou em um jornal de Madrid, mas não a vi nunca.
Eu, quando dei esta bagatella aos Srs. editores do ‘Jornal das Bellas-artes’ para encherem algum vão que lhes sobrasse n’aquella sua linda e elegante publicação, escrevi, a um canto do proprio rascunho original que não tive paciencia de copiar, as seguintes palavras:
‘Este romance é a verdadeira reconstrucção de um monumento antigo. Algumas coplas são textualmente conservadas da tradição popular, e se cantam no meio da historia ‘rezada’ ainda hoje repettida por velhas e barbeiros do logar. O conde D. Pedro e os chronistas velhos tambem fabulam cada um a seu modo sôbre a legenda. O auctor, ou, mais exactamente, o recopilador, seguiu muito pontualmente a narrativa oral do povo, e sôbre tudo quiz ser fiel ao stylo, modos e tom de contar e cantar d’elle; sem o quê, é sua íntima persuasão que se não póde restituir a perdida nacionalidade á nossa litteratura.’
O postscriptum, servindo de nota ao commento, sahiu impresso no referido jornal, e foi ampliado com algumas observações por extremo lisongeiras dos Srs. editores, a quem muito desejei auxiliar como elles mereciam por sua gentil imprêza, que era a mais bella e das mais uteis que se teem commettido em Portugal.
Devo ao seu favor, não só o terem adornado a minha MIRAGAIA com as lindas gravuras em madeira que todos admiraram, mas o permittirem que se fizesse com ellas a pequena edição em separado com que quiz brindar alguns amigos, apaixonados, como eu, de nossas antigualhas populares.
Era uma folha avulsa do meu ROMANCEIRO, e n’elle vai reposta agora que se offerece tempo e logar conveniente.
Foi das primeiras coisas d’este genero em que trabalhei: e é a mais antiga reminiscencia de poesia popular que me ficou da infancia, porque eu abri os olhos á primeira luz da razão nos proprios sitios em que se passam as principaes scenas d’este romance. Dos cinco aos dez annos de edade vivi com meus paes n’uma pequena quinta, chamada ‘O Castello’ que tinhamos áquem Doiro, e que se diz tirar esse nome das ruinas que alli jazem do castello mourisco.
Na ermida da quinta se venerava uma imagem antiquissima de Nossa-Senhora com a mesma invocação ‘do Castello,’ e com a sua legenda popular tambem, segundo o costume.
Com os olhos tapados eu iria ainda hoje achar todos esses sitios marcados pela tradição. Muita vez brinquei na fonte do rei Ramiro, cuja agua é deliciosa comeffeito; e tenho idea de me ter custado caro, outra vez, o imitar, com uma gaita da feira de San’Miguel, os toques da bozina de S. M. Leoneza, impoleirando-me, como elle, n’um resto de muralha velha do castello d’elrei Alboazar: o que meu pae desapprovou com tam significante energia, que ainda hoje me lembra tambem.
Assim ólho para ésta pobre MIRAGAIA como para um brinco meu de criança que me apparecesse agora; e quero-lhe—que mal ha n’isso?—quero-lhe como a tal. Não a julguem tambem por mais, que o não vale.
Lisboa, 24 de Janeiro 1847.